Vue depuis la galerie Christophe Gaillard sur KANAL, Art Brussels 2026 photo MdF
Ça tombe bien avec les ponts de mai on file dans la capitale belge pour prolonger l’effervescence de la foire et goûter à ces petits plaisirs régressifs que sont la gaufre, la carbonade flamande, le waterzooi.. mais ne nous égarons pas.
Parmi les temps forts : une visite du chantier de KANAL Centre-Pompidou et du quartier qui se métamorphose à grande vitesse (Downtown Brussels), une exposition sur les papillons de nuit et Virginia Wolf dans une ancienne chapelle, une atmosphère nocturne à l’ISELP, la légende Americana de Lutz Bacher au WIELS, les artistes Caroline Achaintre et Anna Zemankova à la Verrière- Hermès, des artist-run spaces dans une ancienne caserne de Molenbeck (Level5) et ATOMA (les cahier made in Belgium) à Forest… Art Brussels qui a attiré 25 969 visiteurs (un nombre en hausse) donne une coloration singulière à tout cet écosystème qui bien que très ouvert à d’autres géographies, reste profondément belge dans le sens décalé et surréaliste du terme.

Lutz Bacher
Sous ce pseudonyme masculin se cache l’une des artistes underground les plus recherchées par les institutions. Un paradoxe en soi. L’exposition du WIELS est une première en Belgique dans le cadre d’une collaboration avec l’Astrup Fearnley Museet d’Oslo où elle a eu une première occurrence et la succession Lutz Bacher. Le parcours non chronologique couvre plus de 40 ans de création. A partir de matériaux trouvés (found footage, objets, photographies…) les thèmes abordés concernent : la violence et le pouvoir, la sexualité et l’érotisme, la paranoïa politique entre subjectivité intime et distorsion critique. Une ambivalence à la fois dans les images et leur charge. Le titre renvoie à une expression utilisée par les soldats pendant la guerre du Vietnam pour décrire ses journées de repos mais sur site. Les différents symboles liés aux Etats-Unis d’Amérique : un président et sa veuve, des stars hollywoodiennes, des bisons, des assassins prennent une résonance singulière avec notre actualité. Des références culturelles qui restent fragmentées et diffuses parfois opaques. Perturbation et inconfort dominent. L’une des œuvres les plus emblématique Chess de 2012 est composée d’un grand damier noir et blanc, véritable point de bascule du parcours où le spectateur devient acteur. Il est invité à marcher dessus, à intégrer la scène aux côtés d’une statue d’Elvis Presley, d’un Tyrannosaurus rex, d’une roue de bicyclette de Duchamp, d’un chameau. C’est comme un jeu sans règles, une grille sans mode d’emploi. Tout se met à fonctionner par associations et reconfigurations.
https://wiels.org/fr/exhibitions/lutz-bacher
Cloud Seven
Parfois devant une œuvre d’art on peut se poser cette question :
Est-ce que je manque quelque chose ? y a-t-il plus à voir ?
Parfois, la réponse s’impose : l’œuvre se suffit à elle-même à travers sa matérialité, sa forme, sa présence. Dans d’autres cas, un manque se fait sentir.
Pour cette exposition, Frédéric de Goldschmidt et Gregory Lang ont réuni plus de cinquante artistes issus de la collection, chacun apportant une réponse singulière à cette question. Certaines œuvres s’imposent dans leur pleine présence ; d’autres évoquent ce qui demeure fragmentaire ou en devenir, interrogent l’idée même d’un au-delà de l’œuvre.
Parmi les thématiques traversées : la perception, le sens caché ou invisible ou le rôle du spectateur.
L’exposition est dédiée à la mémoire de l’artiste Jean-François Boclé décédé à l’âge de 54 ans d’une crise cardiaque. La performance Political Jam a été réalisée à la Biennale de Dakar autour de la monoculture de la banane en lien avec le modèle colonial capitaliste et ses nombreuses implications. Ses traces d’œuvre sont mises en dialogue avec Guillaume Barth, Anne Marie Maes, Gabriel Chaile, Alighiero Boetti, autour des destructions écologiques, du déplacement, de l’hybridation dans des pratiques performatives à cet endroit du parcours et d’artistes de multiples horizons sur l’ensemble de l’exposition. Ainsi du noyau dur art minimal et arte povera de la collection de Frédéric de Goldschmidt, de nouvelles géographies et constellations sont projetées dans cette occurrence. Une approche sensible et d’une grande cohérence.

Affiche de l’exposition MOThS
« MOThS » exposition collective en collaboration avec Komplot à la chapel de Bondael
On prend la clé des champs pour filer dans le quartier du Bois de la Cambre aux allures de village, la métaphore du papillon de nuit donnant lieu à un échange entre des artistes de différentes nationalités : Agata Ingarden (PL), Kim Farkas (FR), Monica Mays (ES), Minne Kersten (NL), Chantal van Rijt (NL), Vibeke Mascini (NL) et des séances d’observation des papillons de nuit dans le Bois ou de visites des collections à l’Institut des sciences naturelles de Belgique. Dans le prolongement de son exposition à la Friche Belle de mai, Agata Ingarden revisite sa communauté fictive de « Butterfly People » et systèmes de contrôle et chacune.e des artistes à partir du livre de Virginia Wolf « La mort d’une mite » qui traite de résilience et de transformation donne une interprétation en réaction aussi avec ce lieu désaffecté chargé d’énergie et de présences. Dans la vidéo de Minne Kersten tournée dans ce qui ressemble à un grenier, les papillons de nuit tiennent un grand rôle pour faire surgir des traces latentes ou des souvenirs.
https://www.ixelles.be/site/agenda.
Haute Nuit, ISELP
On reste dans une atmosphère nocturne, obscure, avec l’exposition de Laurent Courtens pour l’ISELP qui réunit 6 artistes. Les ténèbres sont convoquées de manière directe ou plus métaphorique. L’installation de Hanane El Farisi « Embrasement d’un embrasement » propose une expérience sensorielle au visiteur invité à marcher sur une surface de verre brisés au sol couvrant des feuilles de papier imbibé de lavis. Comme une surface réfléchissante et mouvante qui réagit aux pas. Des craquements accompagnés par des dessins de scènes de guerre dans des cadres au mur comme pour dire la lente érosion causée par la violence.
Tatiana Bohm propose tout un dispositif avec une lanterne magique au centre à partir d’archives photographiques conservées au musée de Tervuren où elle a fait une résidence et tirées au bromure d’argent sur verre. Manipulant les plaques de verre lors d’activations ouvertes au public, il s’agit pour elle de brouiller le récit de l’entreprise coloniale. Une bande son accompagne l’installation constituée des voix de l’artiste Marianne Celis, du poète congolais Tchicaya U Tam si et de l’écrivain In Koli Jean Bofane, entrecoupées de fragments de la lecture du discours prononcé par le roi Baudoin à la cérémonie d’indépendance du Congo. Ces lectures témoignent des présences de l’afro-descendance en Belgique. Enfin l’artiste marocain Mouhcine Rahaoui qui a grandi dans une ville minière de l’est du Maroc et dont le père est affecté de silicose comme de nombreux mineurs, a fait de la mine son leitmotiv autour des matériaux, des surfaces, des animaux de la mine : le canari, le lapin, la sauterelle. Cette reconstitution en clair-obscur animée par la vidéo de sa mère en train de pétrir le pain et de livrer des histoires de femmes de mineurs « Confession d’un amour » est saisissante.
Avec : ATIANA BOHM – JULIEN CELDRAN – HANANE EL FARISSI – PIERRE LIEBAERT – MOUHCINE RAHAOUI – HALEH ZAHEDI
https://iselp.be/evenement/haute-nuit
Visite du futur KANAL (chantier)
Auparavant estampillé KANAL-Centre Pompidou, il semblerait que la partie française de l’aventure soit de plus en plus gommée en faveur de KANAL. Les français peuvent être parfois naïfs et vendre son expertise a visiblement des limites. Une visite avec gilets jaunes, casque et chaussures de chantier permet de mesurer l’état d’avancement et les ambitions affichées pour ce paquebot de 40 000 m2 qui abritera un musée d’art contemporain et d’architecture mais aussi d’autres lieux pour vivre pleinement ‘expérience. Sa directrice la polonaise Kasia Redzisz, auparavant Senior Curator à la Tate Liverpool, seule aux commandes après les polémiques liées à Bernard Blistène, annonce une ouverture au 28 novembre avec une exposition A truly immense journeysignée des équipes à la fois belges et françaises. Outre les œuvres du Centre Pompidou, seront exposées les œuvres de Collection Kanal constituée au moment de la phase de préfiguration et d’autres collections internationales. Les arts vivants, les films d’artistes, le jeu, une plateforme d’édition, des restaurants… De l’ancienne usine Citroën (autre héritage français ! ) à un tiers-lieu il n’y a qu’un pas même si les traces des anciens ateliers ne sont plus très visibles. Ce sera plus un esprit white-cube globalisé. On se souvient avec émotion de l’exposition de préfiguration avec John Armlender en guest-star du showroom dans le cadre de la programmation KANAL BRUT ayant accueilli 40 000 visiteurs.

Els Dietvorst,The Rabbit and the Teasel courtesy de l’artiste
Argos center « Becoming Ancestors »
L’exposition réunit des œuvres vidéo ou filmiques autour des liens entre récits autochtones contemporains, pièces sonores et vocales, archives coloniales dans une approche immersive et poétique.
Les savoirs ancestraux n’ont pas les mêmes répercussions auprès des cultures occidentales ou autochtones. C’est ce qu’explore le parcours autour de ces liens qui nous façonnent.
L’artiste marseillaise Lou Le Forban découverte à 100 % L’EXPO 2025 (Le Fresnoy, Beaux-arts de Paris) déroule au milieu d’une installation la Grande Séouve constituée de quatre tentures le film d’animation Tohu va Bohu inspiré d’une transe moyenâgeuse diabolique et macabre. La Séouve est une forêt fantastique peuplée d’animaux sauvages.
Julie Creuzet et les mondes afro-diasporiques.
Des cosmogonies opaques et des images flottantes d’où émerge le personnage du Diable Rouge inspiré par le Mardi Gras, tradition de carnaval présente en Martinique et également en Haïti, à Cuba et en Guinée.
L’artiste et poète qui a représenté la France lors de la dernière Biennale de Venise engage une pratique protéiforme au-delà du réductionnisme culturel et des cadres de pensée occidentaux dominants.
La sculptrice et cinéaste belge Els Dietvorst avec le film The Rabbit and the Teasel met en lumière l’héritage comme une pratique vivante, tout en faisant écho à notre propre relation à la terre, souvent distendue, voire oubliée à travers une une forme d’ancestralité rurale européenne, où les savoirs liés à la terre, aux animaux et aux saisons se transmettent par l’oralité et le travail quotidien.
Autres artistes : Chloë Delanghe & Mattijs Driesen, Forensic Architecture & Salman Abu Sitta, Laura Huertas Millán, MUXX collective (EYIBRA, Oldo Erréve, Lukas Avendaño, nnux), Rana Nazzal Hamadeh, Miguel Peres Dos Santos, Subash Thebe Limbu.
https://visit.argosarts.org/fr/event/becoming-ancestors
Dans les galeries « Downtown Brussels »
-participant ou non à la foire
Greta Meert
Richard Tuttle Nothing
Le jeune homme de 84 ans s’inscrit toujours dans une veine disruptive d’une grande fraicheur avec ses dessins, fragments de pensée, textiles, fils… qui composent Nothing. Une démarche résolument radicale, anti-spéculative dans son caractère instable.
Christophe Gaillard
Christophe Gaillard avait vu juste en s’installant juste en face du futur KANAL dans un quartier encore peu recherché. Il bénéficie d’une vue imprenable sur le paquebot Citroën alors qu’une esplanade est prévue en face du musée, requalifiant l’ensemble de la zone.
Avec « Le Rendez-vous des amis » l’idée est de recréer l’exposition historique collective de 1976 du galeriste Fred Lanzenberg et critique Alain Jouffroy dans un contexte résolument actuel avec le collectif Bardaf. Comment le Nouveau Réalisme, art cinétique, figuration narrative (Jacques Monory, Daniel Pommereulle, Raymond Hains…) continuent d’inspirer et d’influencer l’art contemporain.
Wouters Gallery
La galerie dirigée par Tim Wouters s’est installée en 2024 dans le quartier KANAL. La galerie présente une exposition de 3 artistes « Material is the key »
avec notamment l’artiste brésilienne basée à Bruxelles, Elen Braga qui attire tous les regards dans la nouvelle section Horizons de la foire curatée par Devrim Bayar avec l’installation Elen ou Hubris évoquée ici avec quelques pièces en tapisserie.
Entièrement tuftée à la main sur une période de 364 jours et réalisée avec 200 kilos de laine acrylique, l’œuvre monumentale s’inscrit dans la démarche artistique plus large de Braga, où la performance, le textile et des procédés exigeants en main-d’œuvre se mêlent à des thématiques telles que la mythologie, la religion et le dépassement de soi.
https://www.woutersgallery.com/artists/elen-braga
Dependance
Alexandra Metclaf
Le titre E = mcScared joue sur une déformation ironique de la formule d’Einstein, suggérant un mélange de science, d’énergie et d’angoisse. L’ensemble de l’exposition oscille entre fascination et inquiétude, abstraction et figuration dans un parcours composé comme un travelling cinématographique avec une succession de wagons de train. L’artiste anglaise réinvestit l’histoire du travail genré et les représentations de la féminité.
https://dependance.be/current-exhibitions
Meessen
Superbe solo show de l’artiste Maarten Vande Eynde que j’avais découvert à la Kunsthalle de Mulhouse Interrogeant l’épuisement des ressources terrestres et l’influence persistante de la culture coloniale blanche, l’artiste fait émerger les traces du passé, en les confrontant à des récits complexes et parfois contradictoires. Le titre de l’exposition Hoaxing Histories ou Mystifier l’histoire pose d’emblée la question de la légitimité d’un d’un artiste occidental et blanc à porter un regard sur la question coloniale. Est-il pertinent d’imaginer de nouveaux récits pour retisser des liens et recréer les conditions d’une relation nuancée entre la Belgique et la République démocratique du Congo ?
L’une des œuvres marquantes réalisée avec une grande minutie par trois dentellières (Ulrike Dehaeseleer, Ingrid De Dobbeleer et Rita Van Cotthem) Little Boy 3D reproduit la bombe larguée sur Hiroshima.
La puissance destructrice évoquée par l’œuvre contraste avec la finesse de la dentelle, permettant à Vanden Eynde de souligner que la majeure partie de l’uranium utilisé dans le Manhattan Project provenait de la mine de Shinkolobwe, au Katanga, alors située dans le Congo belge.
https://www.meessen.be/exhibitions/hoaxing-histories
Il faudrait citer les artist-run spaces, chevilles ouvrières de l’ensemble : Atoma Art Center (dans l’ex-centre de Constantin Chariot) autour d’Emilie Terlinden que J’ai interviewé au Botanique et de Lea Belooussovitch, également Level 5 avec Natasja Mabesoone ou encore Régis Jocteur Monrozier dans un ancien centre de l’Armée du Salut.
Ce tour d’horizon est forcément parcellaire ! une série à suivre…







