Felix Valloton, Intérieur, femme en bleu fouillant dans une armoire, 1903, Paris musée d’Orsay GrandPalaisRmn, (musée d’Orsay) / Franck Raux
Avec « Vu[e]s de dos – Une figure sans portrait » Annie Madet-Vache, directrice des Franciscaines de Deauville et commissaire, mène une enquête captivante sur une zone grise de l’histoire de la représentation : la figure humaine de dos, rarement mis en lumière en tant que tel avant de devenir surface de contestation ou véritable posture au fil des siècles. Qu’est-ce-qui se cache derrière ce point aveugle ? Que nous disent ces personnages à la marge ? Peut-on parler de fuite, de révolte, de retrait du monde, d’effacement ? ou au contraire d’intensification d’une présence ?
Autant d’enjeux qui traversent un parcours à la fois chronologique et thématique, l’une des forces de la démarche de la commissaire qui s’appuie sur des prêts d’institutions prestigieuses en France (musée d’Orsay, musée du Louvre, BnF, Beaux-arts de Rouen…) et à l’international (Bristish museum, musée d’art et d’histoire de Genève). Si le vocabulaire courant réserve une bonne place au dos c’est en général avec une connotation assez négative « en avoir plein le dos » « faire le dos rond » « mettre sur le dos de quelqu’un », ce motif est souvent relégué au second plan d’une scène et il faudra attendre l’avènement de la scène de genre au XVIIème siècle pour que la silhouette de dos s’impose souvent liée aux intérieurs domestiques en Flande comme avec cette superbe toile de Peter Codde « Femme assise devant une lettre » toute enveloppée de silence. Une scène d’intériorité où la richesse des détails : nature morte et plis de la robe, dentelle, perles de la coiffe donne autant d’indices d’une émotion contenue. Comme si le poids de la missive se posait sur les élégantes épaules de cette bourgeoise protestante au milieu de tonalités brunes et argentées. L’harmonie est comme rompue.

Camille Paul Guigou, Lavandière, 1860, Paris musée d’Orsay GrandPalaisRmn, (musée d’Orsay)/ Henri Lewandowski
Georges Banu dans son remarquable ouvrage L’homme de dos parle de figures de renoncement et son intuition qui rejoint de nombreuses thématiques du parcours s’applique parfaitement ici. Ce personnage transforme notre regard tout en déjouant nos attentes. Il est tourné vers un ailleurs qui nous reste inaccessible. Dans la lignée de la peinture romantique allemande du XIXème siècle « les figures de dos » deviennent le support d’une expérience à la fois visuelle et philosophique dont le grand représentant est Caspar David Friedrich, absent du parcours bien que suggéré par la photographe Elina Brotherus qui donne sa réponse au célèbre « Voyageur contemplant une mer de nuages ». Le personnage placé au premier plan, dans un paysage ou un intérieur du quotidien invite le regardeur à entrer pleinement dans la scène. Il s’agit autant d’un dispositif de narration que de perception. Felix Valloton, adepte de l’énigme qui cache une relative menace avec « Intérieur, femme en bleu fouillant dans une armoire » laisse planer le doute sur une scène en apparence banale.

Henri-Félix Emmanuel Philippoteaux, Les Gentilshommes du duc d’Orléans dans l’habit de Saint-Cloud 1839, Paris, musée Nissim de Camondo, Legs du Comte Moise de Camondo, 1936 Les arts décoratifs / Jean Tholance
Le dos devient le lieu d’une certaine confrontation de classe entre des scènes de labeur ouvrier chez Paul Antin «Mineur de dos » (et l’on pense aussi aux raboteurs de Caillebotte qui même de face et le visage caché, offrent à voir toute leur musculature) ou la « Lavandière » de Camille Paul Guigou et au contraire des moments de sociabilité mondaine avec les rites d’une élite : la leçon de danse de René Xavier Prinet, les femmes habillées à la plage d’Eugène Boudin, ou le somptueux tableau du portraitiste et décorateur Henry Caro-Delvaille, cette « Femme se coiffant » dont la sensualité souligne toute la charge érotique d’une nuque ou d’une épaule dénudée. Et que dire de ces « Gentilhommes du duc d’Orléans dans l’habit de Saint Cloud » du peintre d’histoire Félix Philippoteaux dont l’apparence renvoie immédiatement à la vie de Cour et ses pérégrinations. Henri de Toulouse Lautrec avec son « Jockey », le dos vouté par l’effort d’une course d’obstacle outre des procédés stylistiques très innovants empruntés au Japonisme s’inscrit dans l’identité même de Deauville et de la collection des Franciscaines. Avec Kees Van Dongen, observateur fasciné de Deauville, mis en valeur par les Franciscaines en 2022, se penche aussi sur l’univers de la prostitution avec « Les Péripatéticiennes ».
Avec l’avènement de la photographie et des avant-gardes au XXème siècle, le dos s’impose comme vecteur à part entière dans des citations ou relectures tel Man Ray et son » Violon d’Ingres sur la chute de reins de Kiki de Montparnasse », Bettina Reims, autre habituée du festival photo de Deauville, mais aussi le peintre Marc Desgrandchamps en écho à Matisse.
Sans oublier le XVIIIème siècle : Watteau ou Tiepolo et sa fascinante scène foraine à Venise de regardeurs masqués devant un spectacle optique qui annonce le cinéma, le parcours se termine sur le miroir entre mise en abyme et surface du dédoublement.
Cette traversée muette, pleine de détours et de subtilités se prolonge avec le catalogue et ses contributeurs. Disponible à la libraire boutique
détail : 152 pages, 29 euros, Coédition Les Franciscaines-Deauville / In Fine éditions d’art
Ne pas manquer également lors de votre visite l’exposition de Valérie Belin « Les choses entre elles ».
Prochainement et dans le cadre d’un partenariat avec le Centre Pompidou Paris, autour de deux expositions majeures à commencer par Raoul Dufy, été 2026. « La mélodie du bonheur » se déroulera du 27 juin au 20 septembre.
Relire mon interview avec Annie Madet-Vachet autour de l’exposition Pierre & Gilles en 2025 (lien vers)
Avec les beaux jours et les ponts de mai, on se précipite !
Infos pratiques :
« Vu[e]s de dos – Une figure sans portrait
Jusqu’au 31 mai
Valérie Belin « Les choses entre elles »
Jusqu’au 28 juin
Tarifs
Plein 13 euros
Réduit 5 euros
https://lesfranciscaines.fr/fr/programmation/vues-de-dos-une-figure-sans-portrait







