Art Brussels 2026, vue du stand Keteleer Gallery et solo show Marc Bauer
J’ai interviewé Frederick Keteleer à l’occasion de la 4ème édition d’Art Anvers, une ville qui compte dans l’identité de la Kateleer gallery à la fois liée au riche passé des Flandres et résolument ouverte à la scène contemporaine. Cela se reflète dans les artistes présentés pour cette édition 2026 d’Art Brussels entre signatures confirmées et émergence, continuité et surprise, récit local et international. Ainsi de Joëlle Dubois, Stephan Balkenkol, Clara Spillaert, Mircea Suciu mais aussi de nouveaux entrants Naofumi Maruyama ou Daan Gielis (Estate). Ce qui m’a cependant le plus attiré l’œil est la proposition de Marc Bauer, son 3ème solo show pour la foire. Une narration graphique très immersive qui rejoint sa dernière proposition pour le Kunstmuseum de Bâle intitulée Fear Rage Desire, Still Standing autour de la construction de la masculinité et du genre. L’artiste suisse dont les œuvres font partie de grandes collections internationales, compose un récit à partir de sources très précises en regard d’un contexte politique ou historique ou plus autobiographique, laissant certaines zones blanches, sans image, comme pour souligner la part manquante ou oblitérée de nos souvenirs, de nos mémoires. La charge subjective et émotionnelle qui se dégage de ces scènes est très forte. Ses personnages dans une sorte d’indécision, de vulnérabilité, de désenchantement, semblent se soustraire au réel. Et soudain d’une bacchanale paradisiaque jaillit des bombes. Un véritable statement oscillant toujours entre fiction et documentaire dont il nous décrypte les enjeux. Marc Bauer a répondu à mes questions.

Marc Bauer, solo show, Keteleer Gallery Art Brussels 2026 photo MdF
Comment avez-vous souhaité organiser le solo show ?
Plus qu’une simple sélection d’œuvres, je propose une véritable installation. L’ensemble se déploie en deux volets complémentaires : l’un, à dominante narrative, s’appuie sur des textes ; l’autre privilégie les images et leur capacité à dialoguer. De cette rencontre entre éléments hétéroclites naît un récit, au cœur de ma démarche. Il revient alors au spectateur d’en démêler les fils et d’en recomposer le sens.
Qu’est-ce qu’elle nous raconte cette histoire ?
Il s’agit pour moi de traduire ce que nous traversons actuellement sur le plan politique, marqué par une violence diffuse et persistante. J’ai le sentiment d’un état de sidération permanent face aux événements en cours. Mon intention est de refléter ce moment précis, notamment à travers ce portrait, qui incarne une forme de prise de conscience : celle d’un dysfonctionnement, d’un basculement perceptible dans notre réalité.
S’agit-il d’un autoportrait ?
Non. J’ai pris comme modèle mon assistant.
Qu’est-ce qui se passe avec cette sorte de vision apocalyptique faussement paradisiaque ? C’est un peu Dubaï ?
Oui, c’est en effet cette image qui me traverse : celle d’un bain de minuit, peuplé de jeunes silhouettes en fête, dansant ou se laissant porter par l’instant. Puis, soudain, la scène bascule : des missiles surgissent, et tout devient incertain, presque irréel. La perception se trouble, on ne sait plus ce qui est en train de se jouer. L’ensemble prend alors l’apparence d’un feu d’artifice crépusculaire et mortifère, dont les couleurs vives séduisent le regard autant qu’elles en brouillent le sens.
Qu’est-ce qui est véhiculé au niveau du message ?
Le message prend racine dans mes textes, à partir d’une pratique de l’écriture que j’entretiens depuis toujours. Nombre de mes dessins intègrent ainsi des fragments textuels. Ici, je m’intéresse à la fois à la sidération provoquée par la destruction et à la fascination qu’elle exerce : une forme de beauté trouble émerge, comme si cette violence racontait quelque chose qui nous attire malgré nous.
Il y a, dans cette ambiguïté, une tension essentielle : la violence peut susciter un rejet, mais aussi une forme d’aimantation. Observer des gestes violents peut, paradoxalement, capter le regard et éveiller un intérêt presque esthétique. C’est précisément cette ambivalence que je cherche à explorer, cette dimension sidérante où la beauté et la violence se confondent et troublent notre perception.
Pour revenir à l’exposition du Kunstmusem Basel, le contexte était différent car il s’agissait d’une réponse à l’exposition « the First Homosexuals » : qu’est-ce-se joue avec ces slogans féministes ?
Pour les textes de cette exposition, je me suis nourri de la lecture de nombreux manifestes féministes. Mon intention initiale était d’en proposer une forme de compilation, mais je n’ai pas trouvé exactement ce que je cherchais. J’ai alors choisi de retenir une phrase, empruntée au Scum Manifesto de Valerie Solanas : « On doit changer radicalement le système ». Il m’importait de citer explicitement cette référence, comme un point d’ancrage dans ma démarche.

Marc Bauer, Sans titre, crayon et craie lithographique sur papier, 2025. Copyrights © Studio Marc Bauer
Qu’est-ce que vous avez pensé de l’exposition elle-même très resserrée par rapport à sa version initiale ?
En effet, l’exposition a été réduite d’environ un tiers pour ce volet suisse, ce qui lui confère une densité particulièrement marquée. Cette contrainte a également conduit à resserrer, voire à atténuer, les grandes trajectoires narratives initialement envisagées. Dans ce contexte, le catalogue apparaît comme un complément indispensable, un espace d’approfondissement dans lequel il est nécessaire de se plonger pour saisir pleinement la démarche.
En France, où êtes-vous présenté ?
Avant le Covid, j’ai présenté plusieurs expositions dans différentes institutions, notamment au Frac Auvergne et au Centre culturel suisse à Paris.
Début 2025, j’ai également réalisé une exposition personnelle à la Galerie Peter Kilchmann, intitulée L’Avènement. J’y explorais l’idée d’un basculement politique, comme si une forme de dictature venait soudainement s’installer en France : une intuition qui faisait écho à ce qui s’était produit aux États-Unis, à la veille de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.
Avec le recul, j’ai le sentiment que ce projet est arrivé trop tôt. Le public ne s’en est peut-être pas pleinement saisi de toutes les strates de lecture possibles.
Que pensez-vous de Bruxelles ?
J’ai vécu ici il y a longtemps, en 2002. Depuis, la scène a profondément évolué, et de manière positive : elle est devenue particulièrement dynamique.
Pour conclure : Quelles thématiques reviennent de manière récurrente dans votre œuvre ?
Je m’intéresse à la manière dont le corps peut devenir un espace de projection des tensions liées à l’identité. Mon travail interroge les mécanismes de représentation : comment identifier les figures, mais aussi comment révéler, à travers elles, des rapports de force et des structures de pouvoir souvent invisibles.
Infos pratiques :
Art Brussels 2026
Jusqu’au 26 avril
Brussels Expo
Solo show Marc Bauer : Keterleer Gallery
Standard 20 euros
Youth 10 euros
Marc Bauer
Fear Rage Desire, Still Standing
Jusqu’au 18.4.2027
Kunstmuseum Basel | Neubau







