« K-Beauty, histoire d’un phénomène » Interview Claire Bettinelli, co-commissaire, musée Guimet 

La manche rouge © Dopamine, CreativeSUMM, Mikang Kang/ Haksan Publishing Co.,Ltd. © Éditions Albin Michel pour l’édition française, département bande dessinée, 2024

Dans le cadre d’une saison Corée au musée Guimet, 2026 marquant le 140ème anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée, l’exposition « K-Beauty Beauté coréenne, histoire d’un phénomène » révèle les facteurs de son extraordinaire engouement et sa diffusion planétaire, cette « vague » (Hallyu) reposant sur des canons de beauté millénaires transposés à l’ère du divertissement global. Ainsi les normes de l’ère Joseon (milieu du 18ème siècle – 1910) fondées sur l’éthique confucéenne du comportement, ont contribué à la fabrique de la beauté moderne autour de gestes très codifiés et d’images idéalisées relayées par les portraits photographiques. Cette permanence de modèles continue encore aujourd’hui à irriguer le soft power coréen, les « « idols » de la K-pop étant devenus les ambassadeurs de cette nouvelle économie de la beauté. Claire Bettinelli, Co-commissaire, Chargée des collections contemporaines du musée Guimet, retrace les partis pris scientifiques et curatoriaux du parcours autour d’une lecture transversale nourrie des cultural studies, la place du rituel et du soin dans une esthétique de la retenue, le rôle de la photographie et de la puissance visuelle d’un imaginaire au service d’une diffusion globale de la K-Beauty. Elle a répondu à mes questions. 

Claire Bettinelli, Co-commissaire, Chargée des collections contemporaines du musée Guimet photo Dimitry Kostyukov

Vous êtes co-commissaire avec Claire Trinquet-Solery de « K-Beauty, histoire d’un phénomène » : comment vous êtes-vous réparti les rôles ?

Notre collaboration s’est construite dans un dialogue constant, plutôt que dans une stricte division des tâches. Nous avons pensé ensemble l’exposition, en croisant nos approches : histoire de l’art, histoire sociale, histoire des médias, histoire de la cosmétique, etc. Notre lecture transversale du sujet est nourrie de ce que l’on appelle les cultural studies. Nos regards se sont complétés. 

Yuni Kim Lang (née en 1986), Woven identity I (2013)
© courtesy of the artist

Qu’est-ce qu’une beauté profondément coréenne selon les héritages historiques et culturels ?

Plutôt qu’un idéal figé, la beauté coréenne se définit notamment comme une culture du corps. Dans l’exposition nous montrons que, depuis la fin de l’ère Joseon (milieu du 18ème siècle – 1910), elle repose sur un équilibre entre intériorité et apparence, hérité du néoconfucianisme, où le soin de soi est indissociable d’une éthique du comportement.

Elle se manifeste par une esthétique de la retenue et de la précision : une peau claire, des gestes mesurés, une économie de moyens où chaque détail compte. Mais surtout, elle est relationnelle, elle engage le rapport à soi, aux autres et au monde.

Magazine Femme volume 1-3 – ©The Modern Bibliography
Review Society

Comment les pratiques et routines de beauté quotidiennes contemporaines sont-elles le fruit d’une longue tradition ?

La K-Beauty contemporaine n’est pas une rupture mais une amplification. Les routines en plusieurs étapes, souvent perçues comme une innovation récente, prolongent en réalité des pratiques anciennes où la beauté s’inscrit dans le temps long du rituel, preuve est le nombre de contenants cosmétiques présageant du nombre de gestes associés.

Dès la période Joseon, les gestes de toilette semblent codifiés, répétés, intégrés au quotidien. Les ingrédients naturels comme le ginseng ou la centella asiatica, les objets spécialisés, l’attention portée à la peau comme surface vivante : tout cela constitue un socle ancien que l’industrie cosmétique contemporaine a su réactiver, transformer et diffuser à l’échelle globale.

Vue de l’exposition « K-Beauty Beauté coréenne, histoire d’un phénomène » Musée Guimet photo Dimitry Kostyukov

Dans la société Joseon la chevelure occupe une grande place : que nous disent ces pratiques ?

La chevelure est un véritable langage social et symbolique. Elle signale le statut, l’âge, la condition matrimoniale, voire l’appartenance à certains groupes.

Le cas de la gache, ces perruques volumineuses portées par les courtisanes (gisaeng), est particulièrement révélateur : à la fois marqueur esthétique et objet de controverse, elle est interdite en 1788 pour son excès et sa frivolité. Cela montre combien la beauté est régulée, encadrée, et profondément politique.

Comme le rappelle le Classique de la piété filiale, « le corps, les cheveux et la peau sont reçus des parents » : en prendre soin relève ainsi d’un devoir moral. Dans la société de Joseon, la chevelure apparait comme un lieu d’articulation entre intimité, norme sociale et éthique confucéenne.

Kim In-soong (1911-2001), Listening, 1966, Séoul, musée national d’Art moderne et contemporain de Corée

En quoi la photographie accompagne-t-elle les mutations de la beauté en Corée ?

La photographie joue un rôle déterminant dans la fabrique des imaginaires de la beauté moderne. Dès la fin du XIXe siècle, alors que la Corée est sous influence japonaise, les portraits photographiques — souvent produits en studio — construisent des images idéalisées, parfois mises en scène, de la société coréenne.

Dans les années 1950, après la guerre de Corée, dans un contexte de reconstruction sous influence américaine, la photographie semble être à la fois un outil d’affirmation identitaire et participer à la redéfinition des normes esthétiques. Elle documente autant qu’elle fabrique de nouvelles formes de beauté.

©Maison de LEE YOUNG HEE

Quels facteurs encouragent-ils l’avènement de la K-Beauty ?

L’avènement de la K-Beauty repose sur la convergence de dynamiques économiques, culturelles et politiques, dont l’un des vecteurs majeurs est la Hallyu, ou « vague coréenne ».

Depuis les années 1990, la Hallyu a profondément transformé la visibilité internationale de la Corée du Sud. Portée par la diffusion massive des séries télévisées, du cinéma et de la K-pop, elle a imposé des visages, des corps et des esthétiques immédiatement identifiables, devenus des référents globaux. La beauté coréenne a d’abord été diffusée par des images de biens « non tangibles » et pas par des produits. Ce sont donc des images extrêmement construites, médiatisées mais surtout désirables. 

Cette puissance visuelle s’articule avec une industrie cosmétique particulièrement innovante, soutenue par des politiques publiques volontaristes, qui ont très tôt compris l’intérêt stratégique d’exporter non seulement des biens, mais des imaginaires. La K-Beauty s’inscrit ainsi dans une économie culturelle intégrée, où divertissement, mode et cosmétique fonctionnent en synergie.

Enfin, son succès repose aussi sur sa capacité à reformuler des héritages anciens : rituels de soin, attention portée à la peau, usage d’ingrédients naturels, dans un langage contemporain, technologique et accessible. C’est précisément cette articulation entre tradition, innovation et diffusion globale qui a permis à la K-Beauty de s’imposer comme un phénomène mondial.

Oh Heinkuhn (né en 1963), Three Boys in Front of Bogwang Karaoke, Série Itaewon Story. 1993 © Heinkuhn Oh / Courtesy of the Artist.

Pourquoi un tel engouement mondial ?

L’engouement pour la K-Beauty tient d’abord à la force de diffusion de la Hallyu. Mais cet attrait repose aussi sur une proposition culturelle singulière : une beauté pensée comme soin dans la durée, attentive à la peau, au geste et au rituel, en résonance avec des aspirations contemporaines au bien-être.

Dans l’exposition, nous présentons notamment des œuvres en résonnance avec des cosmétiques : l’Ultimate S-Cream de Sulwhasoo, dont le design évoque la pureté formelle de la jarre lune de Kwon Dae-sup, ou encore le rouge à lèvres The History of Whoo, inspiré des dagues ornementales de cour, montrent comment la K-Beauty puise dans des formes patrimoniales pour construire une esthétique contemporaine immédiatement reconnaissable. C’est peut-être cette capacité à faire dialoguer héritage, image et innovation qui explique son succès global.

Catalogue

144 pages, 29,90 €

Coédition Editions de la Martinière / Musée Guimet

A noter que le Han Rooftop-Guimet sera l’un des temps forts de cette saison Coréenne à partir du 15 mai et pour tout l’été ! Sur le toit-terrasse, avec vue imprenable sur la Tour Eiffel, esprit sreet-food avec la chef Young-Kyung Lee.

Infos pratiques :

« K-Beauty 

Beauté coréenne, histoire d’un phénomène »

Jusqu’au 6 juillet 2026

Guimet,

Musée National des arts asiatiques 

https://www.guimet.fr/fr/expositions/k-beauty-beaute-coreenne-histoire-dun-phenomene