100% L’EXPO 2026 : Rencontre avec Mehdhi Görbüz

Mehdi Görbüz, Please handle it with care 2023 courtesy de l’artiste Photo Ugo Ferro

Inspiré des pensées queer militantes de José Esteban Muñoz ou de Susan Sontag, l’artiste belge Mehdhi Görbüz dans le cadre de 100 % L’EXPO 2026, propose un jardin-paysage, à la fois intime et politique où le détournement de la symbolique et la célébration du camp croisent archives vernaculaires et mémoire familiale diasporique. Ainsi cultiver, prendre soin, rendre visible, devient acte de résistance. Dans le prolongement de l’exposition « La rhétorique du rideau » à l’Institut des cultures d’Islam en 2025 où je l’avais découvert, il retrouve Inès Geoffroy et poursuit avec elle une conversation interrompue. Diplômé de l’École Nationale Supérieure des Arts Visuels de La Cambre (Bruxelles), il a complété son cursus aux Beaux-arts de Paris, remportant le Prix de la Colle Noire, expérience grandeur nature dans les jardins du château de Christian Dior près de Grasse parfums (Chaire Habiter le paysage, pratiques artistiques d’hospitalité pour le vivant, Beaux-arts de Paris). Mehdi a répondu à mes questions. 

Si en général la période post diplôme est considérée comme difficile, vous avez eu de nombreuses expositions en France et en Belgique comme à l’ICI : comment cela s’explique-t-il selon vous ? 

J’ai eu la chance d’être entouré des bonnes personnes, avec lesquelles j’ai pu collaborer et gagner en visibilité en France et en Beglique. Aujourd’hui, je suis en résidence au WIELS, Bruxelles, une opportunité déterminante à ce stade de mon parcours.  

Comment avez-vous entendu parler de la résidence du WIELS ?

Cette résidence s’inscrit dans le cadre d’un appel à candidatures destiné aux artistes belges. C’était la première fois que je postulais, à un moment où je ressentais le besoin de marquer une pause, de m’éloigner quelque peu de Paris et de revenir en Belgique. Je cherchais avant tout un temps de recherche, propre à cette résidence qui privilégie la réflexion. À la sortie des Beaux-Arts, j’avais en effet enchaîné les expositions et les phases de production ; il m’était devenu nécessaire de prendre du recul.

Qu’est-ce qui vous a donné envie, après La Cambre de venir à Paris pour les Beaux-arts ?

Paris exerçait sur moi une véritable attraction, portée notamment par la richesse et la diversité des formes d’expression ainsi que par les récits issus des communautés queer et des diasporas. J’y ai trouvé un espace d’appartenance. Au fil du temps, je me suis également inscrit dans des communautés, amicales, artistiques et engagées, au sein desquelles se croisent des visions, des parcours et des convictions.

Mehdi Görbüz, No Roses Grow On Hope 
Vue d’installation, Paris 2024 photo Ugo Ferro

Par rapport au jardin présenté lors de l’exposition à l’ICI, comment l’installation est-elle rejouée, augmentée ?

La notion de jardin, tout comme celle de claustra, traverse mon travail en tant qu’espace de résistance. Je me suis d’abord intéressé à l’utopie chez Thomas More, puis chez Louis Marin, en interrogeant notamment la manière dont elle s’inscrit dans des contextes marqués par l’histoire coloniale. La lecture de José Esteban Muñoz, et de son concept d’utopie queer incarnée et quotidienne, qu’il décrit comme une manière de « cruiser » l’utopie, a prolongé cette réflexion, en ouvrant la voie à une décolonisation de ces espaces imaginaires.

Cette approche, qui envisage l’utopie comme un horizon instable et trouble, a profondément nourri ma pratique. Je l’ai notamment mise en relation avec le motif du jardin, qui occupe une place centrale dans mon travail. Mon attachement aux fleurs et aux plantes s’ancre aussi dans une histoire personnelle : celle du jardin de ma grand-mère, dans un petit village du sud de la Belgique, où je passais une grande partie de mon enfance.

De quoi le jardin est-il le vecteur ? 

Mon travail est traversé par une réflexion sur l’héritage — historique, mythologique et culturel. Le motif du jardin s’inscrit pleinement dans cette filiation : il renvoie à un espace où l’on laisse le temps agir, où l’on cultive, protège et prend soin de ce qui croît.

Ce projet s’est développé parallèlement à une série de GIF, composés de messages d’affection : vœux, pensées, prières ou simples salutations, adressés à autrui. Déployées dans des typographies romantiques, ornées d’étoiles scintillantes et de roses, ces images participent d’un geste de résistance face à l’effacement, en rendant visibles des formes d’attention et de lien.

Dans cette continuité, j’ai cherché à matérialiser cet espace sous la forme d’un claustra, à la fois structure protectrice et dispositif de mise à distance. L’installation prend l’allure d’une cage ou d’un seuil, traversée par un rideau de perles évoquant des gouttes, des larmes en suspension, auquel se mêlent des moulages de figuier de Barbarie. En son centre, une structure florale convoque à la fois les codes de la décoration intérieure et l’imaginaire du jardin, dans une tension entre intérieur et extérieur.

J’y mobilise également des objets décoratifs que l’on pourrait qualifier de camp. Dans le sillage de la pensée de Susan Sontag, cette esthétique apparaît comme une forme de résistance, une manière de détourner et de subvertir les normes imposées par la culture dominante.

À titre d’anecdote, lorsque mes parents ont construit leur maison, ils ont opté pour une esthétique proche du white cube : un espace blanc, minimaliste, qui effaçait en partie les objets et ornements que l’on retrouve dans les intérieurs de nos grands-parents ou de certaines traditions familiales.

Ce contraste a nourri ma réflexion. J’ai cherché à réintroduire ces éléments décoratifs dans mon propre travail, à les réinscrire dans l’espace artistique comme un geste de réparation. Cette démarche s’inscrit dans une interrogation plus large sur la transmission, ce que l’on hérite, ce qui se perd, et les manières de recomposer ces fragments.

En les déplaçant dans un autre contexte, je tente de leur faire porter d’autres récits que ceux auxquels ils étaient initialement assignés, ouvrant ainsi la possibilité de nouvelles significations.

Que nous disent ces cygnes ? 

Le motif du cygne traverse largement mon travail, tant il me semble chargé d’une forte puissance symbolique. Ce sont des cygnes Swarovski, chopés sur Vinted, que je mets en scène au cœur d’un environnement évoquant un océan presque noir, aux accents mortifères, proche d’une nappe de pétrole. Cette composition introduit une tonalité plus sombre, venant troubler l’apparente préciosité de ces objets.

Mehdi Görbüz, Feeling so seen in the night, 2025 courtesy de l’artiste

D’où provient cette image d’inspiration orientalisante rehaussée et intitulée « Feeling so seen in the night » ? 

Cette image provient d’un ouvrage d’archives. Elle ne relève pas à proprement parler d’un regard colonial, dans la mesure où elle n’a pas été produite par un·e photographe occidental·e. Ce qui m’a toutefois intéressé, c’est la pose adoptée par la figure, qui rejoue certains codes de la photographie coloniale et exotisante.

J’ai ainsi choisi de me réapproprier cette image, tout en tenant compte de sa nature d’archive, celle d’une femme kurde. Ce geste s’inscrit dans une volonté de faire circuler ces représentations, de les prolonger et de les réactiver à partir d’un autre point de vue.

Elle entre en résonance avec mes recherches autour de l’espace de résistance, du jardin, mais aussi d’une idée plus intime et intérieure : celle d’un espace qui ne se limite pas à un lieu physique, mais qui se déploie et se transforme en nous.

Site de l’artiste :

https://mehdigorbuz.com

Lire mes autres interviews des artistes :

Tatiana Da Silva Diaz, Julia Bonich

Infos pratiques :

100% L’EXPO 

8ème édition 

Grande Halle, La Villette 

Du 8 au 26 avril 2026 

Entrée libre 

www.lavillette.com