« Chambres, ghosts & digitales », exposition collective sur un commissariat d’Elfi Turpin. Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux jusqu’au 30 août 2026, Installation de Lou Fauroux Photo : Grégoire Grange
Avec Chambres, ghosts & digitales, il est autant question de Virginia Woolf, A Room of One’s Own, que de la Bedroom Culture, une expérience de la virtualité depuis son lit. Elfi Turpin, directrice du Frac Nouvelle-Aquitaine Méca et commissaire, à travers ce qui est devenu un véritable phénomène sociologique propose une lecture élargie de la collection autour de certains paradigmes liés à la gouvernance, la manipulation et privatisation de l’information.
Au-delà du seul cyberespace, l’exposition explore des dimensions plus larges de la virtualité, englobant le rêve, ainsi que les dynamiques psychiques et mentales qui façonnent notre rapport au réel. À travers ces rapprochements, elle articule plusieurs niveaux de lecture et d’expérience au sein d’un même espace de circulation régi par différents seuils.
De plus le Frac, dans l’espace de la Jetée, ouvert à d’autres approches curatoriales, a donné carte blanche à des étudiants de l’ebabx, école supérieure des Beaux-arts de Bordeaux autour d’une possible réponse dessinée de la collection. Ce projet a eu comme conséquence d’inclure une œuvre emblématique d’Absalon dans l’exposition principale, ce qui n’était pas imaginé au départ et ce dont se félicite Elifi Turpin qui a répondu à mes questions.
Cette première exposition que vous signez peut-elle être envisagée comme une forme de manifeste ?
Cette exposition se veut un point de départ. J’y esquisse des hypothèses de travail, de recherche avec les artistes et les publics, tout en ouvrant des thématiques appelées à se prolonger au-delà.
J’y affirme une volonté d’introduire et de partager des préoccupations artistiques communes, tout en proposant une méthodologie curatoriale spécifique. En puisant dans la collection, je navigue entre des œuvres aujourd’hui inscrites dans l’histoire de l’art et celles d’artistes de différentes générations mettant ainsi en regard des figures confirmées et de jeunes créateurs, récemment diplômés des écoles d’art en France, en leur offrant l’opportunité de présenter leur travail pour la première fois au sein d’une institution publique.
L’ensemble s’articule autour de problématiques contemporaines liées aux médias et aux technologies, et interroge leur influence sur nos modes de vie.

« Chambres, ghosts & digitales », exposition collective sur un commissariat d’Elfi Turpin. Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux jusqu’au 30 août 2026, Installation de Konstantinos Kyriacopoulos au premier plan photo Grégoire Grange
L’artiste Konstantinos Kyriacopoulos a produit deux nouvelles œuvres pour l’exposition, en quoi ce lit au cœur de la « Control room » de la vie moderne a-t-il une résonance particulière au sein du Frac ?
Nous avons beaucoup échangé avec Konstantinos autour de cette question : comment l’irruption des technologies dans nos vies, amorcée dès les années 1960 et 1970 avec le téléphone et la télévision, n’a cessé de transformer nos modes d’existence. Le phénomène s’est amplifié avec l’arrivée de l’ordinateur domestique : dans les années 1980 et 1990, de nombreux adolescents, et en particulier des adolescentes, se sont approprié l’espace de la chambre, souvent perçu comme plus sûr que l’espace public.
L’introduction de l’ordinateur dans cet espace intime a profondément modifié leur manière d’entrer en relation avec le monde, ou plutôt avec des mondes multiples. De nouvelles formes de sociabilité ont émergé à travers les premières plateformes en ligne, les proto-réseaux sociaux et les débuts du jeu vidéo en réseau. Ces environnements ont permis à toute une génération de se familiariser aussi bien avec des espaces lointains, comme les rues de Los Angeles, qu’avec leur propre environnement quotidien, brouillant ainsi les frontières entre expérience réelle et virtuelle.
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la manière dont ces transformations redéfinissent notre subjectivité. J’observe comment les jeunes générations, auxquelles je n’appartiens pas, naviguent avec une grande fluidité entre ces différents espaces, où les limites entre le physique et le virtuel tendent à disparaître. On y échange, on y travaille, on s’y divertit, on y consomme, sans véritable rupture.
La chambre à coucher devient alors bien plus qu’un espace de repos : elle se transforme en une véritable plateforme connectée au monde. Avec Konstantinos, nous avons aussi interrogé la possibilité d’y réintroduire une forme d’opacité, de retrait.
À la suite de ces discussions, et en réfléchissant notamment au lit comme centre de contrôle de la vie contemporaine, Konstantinos a proposé de concevoir une œuvre à usage pour le Frac. En me demandant ce qui manquait à ce lieu, un bâtiment récent, vaste, mais dépourvu de mobilier de repos : il a imaginé un lit qui soit à la fois fonctionnel et artistique. Cette pièce instaure un rapport de proximité et de présence particulièrement fort, invitant les publics à une expérience directe et incarnée de l’œuvre.

Lou Fauroux, « WhatRemains, Genesis », 2023, Courtesy de l’artiste. Photo Grégoire Grange. Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA
Dans son film WhatRemains, l’artiste Lou Fauroux imagine un scénario dans lequel Mark Zuckerberg précipite la disparition de l’humanité en quête d’immortalité. Accompagnée d’un mur d’écrans en perpétuelle évolution, qu’est-ce qui est en jeu ?
Les oeuvres de Lou Fauroux sont véritablement au cœur de cette réflexion : que se passerait-il si Internet disparaissait ? Que resterait-il de nos usages, de nos habitudes, de nos modes de relation au monde ?
À travers ce film, elle interroge notre capacité à faire face à un éventuel effondrement des réseaux, un « black-out » généralisé mais aussi les moyens de se défaire d’une dépendance, voire d’une forme d’aliénation, aux plateformes numériques. Ces problématiques nourrissent profondément sa pratique et ont motivé son invitation à participer à cette exposition collective.
Son travail intègre également une dimension critique, souvent teintée d’humour, à travers des formes de spéculation et ce qu’elle appelle une forme d’« archéologie des médias », très présente dans son installation, à travers des objets matériels déjà menacés d’obsolescence.
Je l’ai invitée à développer et à actualiser cette installation, ce grand « mur de l’obsolescence programmée », qui lui sert à la fois de support d’exposition et d’espace de travail. Elle y présente des œuvres en cours d’élaboration, ainsi que des vidéos encore en développement, inscrivant ainsi le processus de création au cœur même du dispositif.

Nathalie Magnan, Internautes, « Internautes », 1995 vidéo couleur son durée : 13’00” courtesy de l’artiste photo Grégoire Grange, Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. Courtesy de l’Heure Exquise ! Lille.
L’artiste militante Nathalie Magnan, pionnière du cyberféminisme, fait l’objet d’une soirée hommage proposée par le Frac avec le festival Cinémarges : comment sa pensée continue d’agir auprès de nombreuses générations ?
Pionnière du cyberféminisme, elle a largement contribué au développement de ces réflexions, en participant à la structuration d’un réseau international de chercheuses, d’artistes et d’activistes. Bien que relativement méconnue du grand public, son rôle a été déterminant, notamment à travers la traduction en France du Manifeste Cyborg de Donna Haraway. Son influence s’est également construite dans le champ pédagogique, à travers son enseignement dans des écoles d’art comme Bourges ou Dijon, où elle a contribué à transmettre et à faire évoluer ces pensées critiques.
Parallèlement, elle a mené une pratique artistique, notamment à travers la réalisation de films et des collaborations avec la télévision, affirmant ainsi une approche à la fois théorique et expérimentale. Aujourd’hui, elle apparaît comme une figure emblématique, dont l’importance reste encore sous-estimée.
La présentation de ses films dans le cadre de l’exposition, en lien avec le Festival Cinémarges, s’inscrit dans une dynamique plus large de redécouverte de son travail. Cette actualité résonne notamment avec une exposition qui lui est consacrée à la Villa Arson, sous le commissariat de Mathilde Benouy, mettant en lumière la portée et la pertinence de ses recherches.
Ses travaux apparaissent aujourd’hui d’une grande acuité, tant ils anticipent des enjeux contemporains liés à la gouvernance des technologies, aux rapports de pouvoir, à la privatisation des infrastructures numériques ou encore à la manipulation de l’information. Il est d’ailleurs particulièrement éclairant de se replonger dans les regards portés sur Internet dans les années 1990, pour mesurer à quel point certaines de ses intuitions se vérifient aujourd’hui.

« Chambres, ghosts & digitales », exposition collective sur un commissariat d’Elfi Turpin. Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux jusqu’au 30 août 2026, Installation de Laura Lamiel « Un Chant d’amour », 2019-2022, Courtesy de la Galerie Marcelle Alix, Paris. Photo : Grégoire Grange Frac MÉCA
Comment la présence de l’artiste Heidi Bucher a priori surprenante, fait-elle sens ?
Ce qui m’intéresse dans cette exposition, c’est la manière dont elle propose l’expérience de plusieurs espaces simultanés. Au cœur du projet se trouve une réflexion sur la notion de virtualité, envisagée non pas uniquement sous l’angle du numérique, mais dans une acception plus large, antérieure même aux technologies digitales. La virtualité s’exprime aussi à travers d’autres formes, comme celle du rêve.
J’interroge ainsi les moyens par lesquels les artistes parviennent à ouvrir des espaces propices à l’émergence d’existences potentielles. Cette idée fait écho à Une chambre à soi de Virginia Woolf, qui revendique la nécessité d’un espace propre pour permettre la création. Woolf y évoque notamment la figure d’une poétesse empêchée d’exister, faute de conditions matérielles et symboliques favorables. Cette problématique traverse également l’exposition.
Elle se manifeste notamment à travers l’œuvre de Heidi Bucher, Le Borg, une pièce fondatrice réalisée en 1976. Après son installation à Zurich au début des années 1970, dans l’espace d’une ancienne boucherie, plus précisément une chambre froide transformée en atelier, l’artiste engage un travail de transformation radicale de ce lieu. Par le biais de moulages en latex, elle procède à ce qu’elle appelle des « écorchements » d’espace, arrachant littéralement la peau des surfaces pour en révéler la mémoire et les strates.
Le Borg constitue ainsi une œuvre manifeste : à travers l’empreinte de son atelier, Bucher transforme un espace fonctionnel en un lieu de création et de projection. Ce geste inaugure un ensemble d’interventions similaires, dans un hôpital psychiatrique abandonné, une maison familiale ou encore un hôtel, qui interrogent les structures sociales et les espaces qui conditionnent nos existences.
Dans l’exposition, cette œuvre apparaît comme une présence presque spectrale, suspendue, à la fois trace et apparition. Elle s’accompagne notamment du moulage d’une porte — un élément d’autant plus signifiant dans le contexte du Frac, bâtiment contemporain largement dépourvu de portes au sens traditionnel, privilégiant des circulations ouvertes. Ce détail souligne, en creux, l’importance symbolique de ces seuils dans notre rapport aux espaces, qu’ils soient physiques ou mentaux.

Assya Agbere, Land Of Têmêle, We Dêlême, 2025 courtesy de l’artiste. Photo Grégoire Grange. Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA
En quoi cette notion de seuil traverse-t-elle l’ensemble du parcours pour ouvrir vers d’autres imaginaires ?
La notion de seuil suggérée par Heidi Bucher ouvre sur d’autres espaces, de Donna Gottschalk et le studio refuge d’une communauté à Assya Agbere et la vidéo spéculative Land Of Têmêle, We Dêlême.
Un cheminement qui nous conduit vers le travail de Beatriz Santiago Muñoz et son installation vidéo L’ombilic du rêve, qui explore les dimensions sensorielles et inconscientes liées à l’île de Porto Rico. Le film agit comme une porte d’entrée, une immersion progressive dans un paysage de mangrove, envisagé ici comme une tentative d’accéder à une forme d’inconscient territorial, presque organique.
Cette approche fait écho à une autre œuvre de la collection, celle de Dominique González-Foerster, intitulée Comment finissent les analyses, conçue comme une chambre ou un cabinet de psychanalyse. Un dialogue s’instaure ainsi entre différentes formes d’exploration de l’intériorité, qu’elle soit individuelle, collective ou géographique.

Lori, « Ellie », 2025, Courtesy de l’artiste.photo Grégoire Grange, Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA
L’espace de la Jetée est dédié à une exposition conduite par les étudiants.es de l’École des Beaux-Arts de Bordeaux. Quel est le principe d’un tel projet ?
L’espace de la Jetée, dans lequel cette exposition a été conçue, est dédié à des projets menés avec des publics issus des champs social, éducatif et médical. Le Frac y développe des expositions à partir de sa collection en associant directement les participants et participantes au processus curatorial.
C’est la deuxième année que nous collaborons avec l’École des Beaux-Arts de Bordeaux. À l’invitation d’Iloé Lafond, chargée des projets scolaires et de l’enseignement supérieur au Frac, l’artiste et enseignant Corentin Caneson a encadré un groupe d’étudiants et étudiantes, de la première à la troisième année. Ils ont été invités à interroger la pratique académique du dessin à partir d’une sélection d’œuvres de la collection, notamment des sculptures blanches — en écho au plâtre, absent de notre collection d’art contemporain.
Dans ce cadre, ils nous ont demandé de présenter une cellule d’Absalon, œuvre majeure du début des années 1990. En raison de ses dimensions, elle ne pouvait pas être installée dans l’espace restreint de la Jetée. J’ai donc choisi de l’intégrer à l’exposition du plateau : un choix à la fois cohérent sur le plan artistique et bénéfique pour les étudiants, qui ont ainsi pu se confronter directement à l’œuvre pendant le montage, l’observer, l’étudier et l’intégrer à leur processus de recherche et de dessin collectif, présenté ensuite dans la Jetée.
Ce type de situation illustre ce que je trouve particulièrement stimulant dans la vie d’une institution comme le Frac : la manière dont les demandes émanant de groupes, de publics ou de partenaires peuvent infléchir, enrichir et transformer un projet d’exposition.
Infos pratiques :
« Chambres, ghosts & digitales«
jusqu’au 30 août
« OSEUKOURRR »
Exposition collective des étudiants du Parcours Trafic, cycle 1, option Art de l’ebabx école supérieure des beaux-arts de Bordeaux
jusqu’au 24 mai
Frac-MÉCA
https://fracnouvelleaquitaine-meca.fr/evenement/chambres-ghosts-digitales







