Pauline Curnier Jardin & Feel Good Cooperative, Le Colonne della Colombo, 2023, photographie. Performance commissionnée par LOCALES dans le cadre d’If Body 2023 (Rome). Crédit photo : Angela Scamarcio. Courtesy de l’artiste et Feel Good Cooperative © Adagp, Paris, 2026
Avec « Normes corps » le Palais de Tokyo poursuit son engagement autour de l’inclusion et de la santé mentale en proposant une expérience du handicap intégrée aux enjeux d’une institution culturelle (accessibilité, curation, programmation…) à la faveur des crip studies, l’insulte cripple étant transformée en convergence des luttes queer et militantes des personnes handicapé.es dans la mouvance de la scène de Berkeley dans les années 1970 et la figure de Cheryl Marie Wade. Célébrer la puissance subversive du handicap comme le résume Guillaume Désanges et se laisser contaminer par la fragilité. Un geste fort et inédit. Cette volonté de résistance aux normes et récits dominants prolonge l’exposition manifeste « Exposé.es », en 2023, sur la génération sida (cf mon article).
L’artiste britannique Jesse Darling faisait partie de ces artistes militants proposant la réactivation d’une œuvre de Felix Gonzalez-Torres. Il déroule à présent une puissante narration intitulée « Les ambassadeurs » sous la majestueuse verrière du Palais. Le lauréat du Turner Prize, aborde la faillite des utopies et des récits dominants dans un désordre post-romantique aussi séduisant qu’ambivalent, la précarité étant au cœur du processus. Ainsi de ces puissants ventilateurs qui font souffler un vent contraire sur une armée de pupitres de discours et de drapeaux aux couleurs pastel faits de draps d’hôpital. Les signes (affiches, enseignes) deviennent inopérants et illisibles, tandis que les câbles au sol dessinent une sorte de paysage fossilisé.
Avec Benoît Piéron qui a fait de l’univers de l’hôpital une esthétique en soi dans une entreprise du détournement qui prend plusieurs formes, l’exposition « Vernis à ongles » propose d’explorer le désir sexuel crip face à la violence médicale face aux personnes intersexes, l’artiste ayant découvert qu’il avait subi une pratique d’assignation à l’âge de 7 ans dans le cadre du traitement d’une leucémie et du VIH. Face à ce terrible constat, il choisit la contre-culture crip qui propose un imaginaire sexuel érotique dans des expériences inaccessibles aux personnes valides, comme Benoit le confie dans le magazine qui accompagne la saison. De plus il fait un rapprochement entre le regard médical sur les corps et la pornographie à travers notamment la violence de la lumière des tables d’opération. De plus, les grands lampadaires renvoient à la profondeur de la nuit et une certaine expérience de la désorientation, un état vaporeux de paillettes en suspension, selon ses mots, face à la découverte relativement récente de son intersexuation. Un état d’indétermination à l’image des dispositifs sensoriels des hôpitaux ou des salles d’attente.
A l’occasion de la préparation, les équipes du Palais de Tokyo ont installé un plateau de tournage au sein même de l’atelier de l’artiste qui ne peut travailler que 30 mns par jour du fait de sa maladie. Une expérience dont il témoigne dans le précieux magazine PLS.
Chez la britannique Cathy de Monchaux, dont le titre en anglais ne montre pas une grande ouverture ! « Studio, wounds and battles, desire is the reiterration of hope » traduisible par : « Studio, blessures et batailles : le désir est la réitération de l’espoir. » il est question de vulnérabilité et d’angoisse face à l’érotisme. L’imaginaire de l’enfance, les traumatismes intimes ou promesses non tenues peuplent licornes chimériques et forêts pour celle qui a connu adolescente une blessure en tombant d’un cheval. L’atelier devient un champ de bataille, une scène de théâtre de l’inconscient. Entre talismans et frayeurs, transfert et télépathie, cauchemar et orifices, quel chemin possible ? Esthétique victorienne, esprit boudoir ou science-fiction elle a recours à du marbre, du papier calque, des sangles, des fils de cuivre, de la poussière…sans aucune hiérarchie.
L’artiste américain Joseph Grigely, sourd depuis l’enfance suite à un accident, a fait de son handicap le cœur de ses combats, recherches et productions artistiques. Ces conversation pieces, titre inspiré du genre pictural européen en vogue au XVIIIème siècle, à partir d’échanges écrits quotidiens avec des personnes entendantes sur des morceaux de papier, prennent différentes formes entre oralité et écriture. Avec « This is where we are » exposition pensée en réponse aux défis de l’accessibilité de l’ensemble des espaces du Palais de Tokyo l’a conduit à concevoir des prothèses d’accès, un outil visant à transformer ce vaste chantier en responsabilité commune partagée.
Pauline Curnier Jardin, artiste française, bénéficie d’une réelle visibilité à l’international avec cette exposition itinérante qui a eu un premier opus que j’ai découvert au M HKA d’Anvers et qui se poursuivra après Paris, au Museo Riena Sofia de Madrid. « Virages vierges » titre qui introduit d’emblée un trouble, se déroule en plusieurs séquences sous le prisme du renversement. Les vierges entre les saintes ou les prostituées, sont des corps qui se débattent entre injonctions et voies dissidentes. L’artiste qui était présente au Palais de Tokyo dans l’exposition « Anticorps », trop rapidement fermée pour cause de pandémie, annonçait déjà cette violence faite au corps féminin tous aplatis par des barrières de protection.
Entre cirque et cabaret, fête foraine, parade, rituels collectifs… des univers se télescopent toujours autour de l’indéterminé et de l’exutoire. Il faut pénétrer dans une grande architecture façon carton-pâte en tissu Fat to Ashes imaginé pour le Hamburger Bahnhof, découvrir différents vêtements dorés d’une femme qui rentre de soirée, croiser des excroissances sur le sol… un peu comme dans Alice au Pays des Merveilles. Tout est disproportionné, comme ce jardin de roses « Hot Flashes Flowers ».
Son film « Lucioles » m’avait marqué. Réalisé à la Villa Medicis au moment du confinement avec avec Feel Good Cooperative, un collectif social fondé à Rome par l’artiste, un architecte et un groupe de travailleuses du sexe dans le but de leur apporter un soutien était à la fois tragique et incantatoire, les silhouettes prises dans les phares des voitures.
Un autre film reprend des images de foules, de corps désirants et traversés, tandis qu’elle revisite la mémoire d’un ancien cinéma clandestin sous le Trocadéro) « les arènes de Chaillot » ouvert à toutes formes de liberté.
On attend avec impatience dans le cadre de cette saison l’intervention in situ de l’artiste Lassana Sarre, une fresque accompagnée d’une création sonore autour des gardiens du musée, sa pratique interrogeant les mécanismes d’invisibilité des corps.
A noter le Crip Festival en juin sous le commissariat de Lucie Camous et Etienne Chosson, engagé.es autour de pratiques expérimentales de l’accessibilité entre Disability Studies et transféminisme dans la prolongation de l’exposition « Cheryl Marie Wade-La dernière performance de la reine-mère des noueux » à partir des rushs de la réalisatrice Diane Maroger pris en Californie pour France 3 et jamais montrés depuis.
Chacun. e des artistes et des programmes associés fait du Palais de Tokyo une caisse de résonance aux confins des notions de validité et de beauté au-delà des discours normés. Un cas d’école qui n’enferme pas mais au contraire ouvre les imaginaires. Cela inspirera on l’espère visiteurs ou d’autres institutions, certaines ayant déjà emprunté cette voie.
Infos pratiques :
NORMES CORPS
jusqu’au 13 septembre 2026
à venir :
Lassana Sarre Global Inversion Inversion
Neïla Czermak Ichti







