Le bestiaire tragi-comique d’Annette Messager au Musée de la Chasse et de la Nature : Interview Colin Lemoine, commissaire 

Vue de l’exposition « Une hirondelle ne fait pas le printemps », Annette Messager, musée de la Chasse et de la nature photo Marc Domage

Artiste-glaneuse-cueilleuse, adepte de l’école buissonnière, Annette Messager pratique depuis le début de son entrée en art, des prélèvements à différentes échelles. Les objets ainsi détournés entre visée taxidermique et poétique de l’ordinaire, deviennent « les pensionnaires » de son théâtre de l’animalité. Autant de fables et de sédimentations du langage qui trouvent un écrin de choix dans le prestigieux Hôtel de Guénégaud qui abrite le Musée de la Chasse et de la Nature et son jumeau, l‘Hôtel de Mongelas. Exposée dans le monde entier, et à Paris en 1974 au musée d’art moderne sous l’impulsion de Suzanne Pagé et au Centre Pompidou en 2007, il s’agissait d’une évidence pour Alice Gandin, à son arrivée à la direction du musée de la Chasse en 2025. Si le règne animal se joue de ce décor baroque flamboyant, il devient avec l’artiste le réceptacle idéal de cette « sauvagerie domestiquée » pour reprendre le titre d’un des chapitres de l’exposition conçue par Colin Lemoine, critique d’art, écrivain, directeur artistique et commissaire. Avec « Une hirondelle ne fait pas le printemps », les ready-made naturalisés, rêveries graphiques, pièges et assemblages déroulent comme un tissage polysémique où il est question de cruauté et de pulsions, d’humour et de férocité, au-delà des genres et des assignations. Colin Lemoine revient sur la genèse de cet important projet, les partis pris qui l’ont guidé aux côtés de l’artiste et la place du féminin et de l’intime dans son travail souvent qualifié de féministe, un militantisme qu’elle ne revendique pas, les nuances et abus du langage étant plus opérants selon elle. C’est dans le jeu et ses règles, synonymes de possible transgression, qu’elle s’exprime pleinement comme il le résume. Colin a répondu à mes questions. 

Marie de la Fresnaye. Le titre de l’exposition « Une hirondelle ne fait pas le printemps » renvoie au titre d’une des œuvres. Comment a été décidé ce choix ? 

Colin Lemoine. Lors d’une première rencontre avec  Annette Messager en juin 2025, avec Alice Gandin, il y a tout juste un an, elle nous a très vite donné son accord pour cette exposition. Presque immédiatement, elle en a fixé le titre : « Une hirondelle ne fait pas le printemps ». Une formule qu’elle a ensuite intégrée à son travail, en l’inscrivant au crayon gras sur une feuille de papier japon. Cette œuvre fait aujourd’hui partie des « vingt-deux expressions » que nous présentons à la fin du parcours, au rez-de-chaussée.

MdF. Comment cette œuvre inédite at-elle été composée en regard des collections ?

CL. Avec Annette Messager, la question s’est rapidement posée : comment continuer à nourrir ce bestiaire intime qui traverse son œuvre, largement peuplée de figures animales ? Très vite, la réflexion nous a conduits du côté du langage. Car dans l’échange, l’artiste se distingue par une écoute attentive, presque vibrante, qui semble faire résonner chaque mot.

Pourquoi, dès lors, revenir à ces expressions issues du monde animal ? Ma collection de proverbes (1974) constitue un point de départ essentiel : une série d’albums recensant les appellations dont on affuble les femmes, accompagnées de dessins naïfs inspirés de formes animales, délicatement bordés. À partir de ce corpus, elle a choisi de prolonger la démarche en réalisant de nouvelles pièces, cette fois de plus grand format, tracées sur papier japon, spécialement conçues pour l’exposition.

Il nous a semblé pertinent de les rapprocher de Fables et Récits (1991), un ensemble composé d’oiseaux naturalisés, de peluches et de livres. Dans ces œuvres, tout paraît inscrit, presque incrusté dans le langage lui-même. Une manière, aussi, de faire affleurer une sensibilité particulière, comme une corde discrète mais persistante, qui traverse l’ensemble du travail.

Vue de l’exposition « Une hirondelle ne fait pas le printemps », Annette Messager musée de la Chasse et de la nature photo Marc Domage

MdF. Vous déclarez avoir conçu cette exposition comme une « machine opérative » ? en quoi cela consiste-t-il ? 

CL. Mon ambition est de concevoir une exposition qui se déploie à la manière d’un orchestre, avec une dimension à la fois spatiale et incarnée. À l’instar de l’opéra, le parcours s’organise en tableaux successifs : on passe d’un univers à un autre, chaque séquence venant envelopper le visiteur. D’une salle marquée par la présence de sculptures en ronde-bosse et d’œuvres historiques majeures, on bascule soudain vers un autre décor, une autre partition, plus feutrée, presque intime. Par moments, seule une voix subsiste, répétant comme un mantra « comme ci, comme ci, comme ci » et instaurant une atmosphère radicalement différente.

Être commissaire revient, à mes yeux, à endosser le rôle de chef d’orchestre : porter une vision, écrire une partition, puis, le moment venu, la faire vivre. L’exposition prend véritablement corps lorsqu’elle s’incarne dans l’espace — à travers l’accrochage, l’éclairage, les cartels, les ajustements constants, le dialogue avec l’artiste.

Ce processus mobilise une multiplicité de savoir-faire et de métiers, souvent discrets, parfois invisibles. Ce « peuple de l’ombre » joue un rôle essentiel dans la réalisation du projet. C’est d’ailleurs l’un des moments que je préfère : celui où, tout en tenant la baguette, je participe pleinement à la mise en œuvre, au plus près du geste et de la matière.

MdF. Comme dans une narration ? 

CL. Il s’agit, d’une certaine manière, de déplier un fil — une image qui résonne particulièrement avec l’importance du tissu dans le travail de Annette Messager. J’envisage l’exposition comme un écheveau, une résille, un filet composé de multiples propositions, pour reprendre ses propres termes. Nous sommes pleinement dans une logique narrative, comme le suggère la signalétique, pensée autour de l’idée de dérouler des chapitres successifs, laissant affleurer une forme de poésie.

En tant qu’écrivain, je porte une attention particulière au langage. Il m’importe de ne pas altérer, ni expliciter à l’excès la poésie de l’artiste en imposant des interprétations trop fermées en disant, par exemple : « cela signifie ceci ». Je me méfie de la glose qui accompagne parfois l’art contemporain.

Je choisis donc de rester en retrait, en proposant une lecture parallèle. Lors des visites, je veille à ne pas prêter d’intentions définitives à l’artiste. Je m’exprime en mon nom propre, en apportant des éléments de compréhension sans jamais figer le sens, afin de préserver intacte, et vivante, la poésie de son œuvre.

MdF. C’est la première fois que vous êtes commissaire au musée de la Chasse et de la nature :Qu’est-ce que représentait ce lieu pour vous ?

CL. Ce lieu m’était déjà familier : je le connaissais bien pour y être venu à de nombreuses reprises. J’y avais notamment présenté une exposition consacrée à Philippe Cognée au Musée Bourdelle. L’une de ses œuvres, Paysage escarpé, a d’ailleurs rejoint les collections du musée et est aujourd’hui visible dans l’Antichambre, où nous réalisons cet entretien.

Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était l’idée de voir l’art contemporain s’insinuer dans ce cadre singulier, au cœur de deux hôtels particuliers parmi les plus remarquables du Le Marais, avec leur décor chargé, à la fois baroque, parfois presque kitsch. Ce contraste me semblait stimulant, d’autant plus dans un contexte contraint par un délai très court : dix mois à peine pour concevoir et réaliser l’exposition. Il fallait aller vite, être efficace.

Nous avons avancé rapidement, en composant avec les spécificités du lieu. Il n’était pas question de tout transformer en « white cube » : certaines salles imposent leur propre logique. Dans la salle des sangliers, par exemple, l’évidence s’impose immédiatement, on ne peut pas tout réinventer. Il faut faire avec ce qui est là, ou ne pas faire.

Ce projet s’est construit comme une véritable énergie collective. Alice Grandin m’a accordé sa confiance, et les équipes ont fait preuve d’une grande réactivité. 

MdF. A quand remonte votre rencontre avec Annette Messager ? 

CL. Nous nous étions déjà croisés à plusieurs reprises, mais c’est véritablement ce projet d’exposition qui a déclenché une rencontre plus approfondie. Il me semble que nous évoluons dans des territoires, sinon communs, du moins voisins — un paysage presque mental partagé. J’avais notamment consacré une exposition au sculpteur belge Johan Creten à La Piscine de Roubaix, qui est exposé ici aux côtés de Jean-Michel Othoniel il y a peu.

Il y a, d’une certaine manière, une proximité de sensibilité, une forme de famille artistique, si l’on peut dire. C’est à ce moment-là que nous nous sommes véritablement rencontrés — puis retrouvés. À partir de là, le dialogue ne s’est plus interrompu : elle est devenue une partenaire précieuse, pleinement engagée à chaque étape de la conception et préparation de l’exposition.

MdF. Par rapport à sa pensée, en quoi a-t-elle a été décisive pour plusieurs générations d’artistes ? Peut-on la qualifier de féministe ? 

CL. J’ai tendance à penser que Annette Messager est, historiquement, l’une des premières artistes à avoir exploré avec une telle constance les territoires du féminin. Pour autant, je me méfie — et elle plus encore — de l’étiquette « féministe », qu’elle n’emploie jamais. Lorsqu’on l’interroge à ce sujet, sa réponse est simple : être une femme suffit, en soi, à poser la question.

Depuis les années 1970, elle n’a cessé de détourner, de parodier les activités traditionnellement associées au féminin. Mais au-delà de ce jeu de déconstruction, il me semble qu’elle explore plus largement ce que recouvre le féminin lui-même. Cette réflexion traverse aussi le langage, jusque dans des détails du quotidien : il lui arrive, par exemple, de questionner l’usage d’un possessif masculin là où un féminin pourrait s’imposer. Elle joue avec ces codes, avec humour, sans jamais adopter une posture militante ou dogmatique.

Car chez elle, le jeu est une chose sérieuse. Il obéit à une véritable exigence. Ce n’est jamais une gratuité destinée à provoquer, à choquer ou à flirter avec le macabre. Pour jouer, il faut des règles, et c’est précisément dans ce cadre que peut surgir une forme de transgression. Cette rigueur est essentielle, et elle n’y déroge jamais. Là où certains artistes revendiquent une liberté plus désordonnée, elle s’en distingue clairement. À plusieurs reprises, face à certaines de mes propositions, elle a opposé un refus net, rappelant que « les règles sont là, et qu’il n’est pas question de s’en écarter ».

Il faut, en somme, être à la hauteur du jeu. Sans règles, il n’y a plus de jeu. Cette exigence, que l’on pourrait qualifier de profondément marquée par l’héritage surréaliste et duchampien — en écho à Marcel Duchamp — constitue un socle majeur de sa pratique.

Cette rigueur s’est affirmée très tôt : dès 1972, à l’âge de 30 ans, elle connaît une reconnaissance importante au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, avant une consécration internationale en 1995 au Museum of Modern Art, bien avant que des figures comme Louise Bourgeois ne soient pleinement reconnues par le grand public.

Certains verront dans son œuvre une dimension émancipatrice — non pas au sens d’un discours doctrinaire, mais dans la capacité qu’elle offre à déplacer les cadres, à libérer des formes d’expression et à affirmer, avec subtilité, une position singulière.

L’un de temps forts du parcours se cristallise avec l’installation « Mes transports » présentée dans les magnifiques Salon bleu et salon de compagnie, en dialogue avec Chardin. Des espaces de faste et de sociabilité confrontés à la sauvagerie la plus ordinaire ? 

Nous nous trouvons ici dans le chapitre intitulé « bestiaire amoureux » — un intitulé avec lequel j’ai souhaité jouer, en introduisant une nuance presque inattendue à travers l’adjectif. L’œuvre de Annette Messager, réalisée en 2012, constitue un ensemble majeur, présenté pour la première fois dans ce cadre institutionnel. Elle se compose de vingt éléments : des chariots abritant des chimères, des formes hybrides, à la fois inquiétantes et macabres, qui semblent surgir directement de notre psyché, comme autant de visions issues du rêve.

Rien, ici, ne se donne sous une forme apaisée ou séduisante. Les images surgissent de manière brute, presque violente. L’installation instaure une scène dérangeante, intrigante, qui attire autant qu’elle tient à distance. On est tenté de s’approcher de ces chariots, tout en éprouvant simultanément un mouvement de retrait, comme face à quelque chose d’indéchiffrable.

La force de cette présentation tient aussi à son inscription dans le lieu. L’œuvre est déployée dans les salons de l’Hôtel de Guénégaud, édifice conçu par Jules Hardouin-Mansart. Ces deux pièces, aux proportions remarquables et au parquet en Hongrie, incarnent un espace de représentation, de sociabilité et de faste. En les vidant de leur mobilier, nous avons fait émerger, en leur centre, cette installation qui vient troubler l’ordre attendu du lieu.

Au cœur de ce décor chargé d’histoire et d’apparat, l’œuvre convoque alors tout autre chose : un registre intime, traversé de pulsions, de passions, d’animalité et de sauvagerie. Un contraste qui en renforce, précisément, la puissance.

Comment s’intitule l’œuvre au-dessus de nous, constituée d’une grande spirale ? 

L’installation s’intitule le Bestiaire Amoureux et date de 1990. 

Il s’agit ici d’une spirale composée de quatre-vingt-dix-huit aquarelles, réalisées dans un format volontairement répétitif. On retrouve un principe similaire dans les « effigies », produites à la même période : des peluches auxquelles sont suspendues, autour du cou, de petites pièces encadrées. À mes yeux et il s’agit là d’une interprétation, l’ensemble n’est pas sans évoquer une forme de réécriture des ex-voto que l’on trouve dans les églises, ou encore des signes zodiacaux.

Ces œuvres mettent en scène une succession de saynètes légères, presque fragiles, parfois d’une grande pauvreté apparente, mais traversées par une charge symbolique très forte. Certaines réinvestissent des figures animales : batraciens, chauves-souris, serpents, lézards… On y retrouve également de nombreux cœurs, des chimères, des hybrides, qui apparaissent comme autant de trophées — terme que l’on retrouve d’ailleurs dans une autre série associant photographie et objets. Il s’agirait alors de trophées intimes, de reliques possiblement sexuelles, de traces de relations amoureuses, de souvenirs d’amants. Rien n’est explicitement nommé, tout demeure en suspens.

D’une certaine manière, les amants eux-mêmes, dans cette dimension de sauvagerie amoureuse, semblent parler une langue animale. Il y a là quelque chose d’un langage partagé avec le vivant, ou avec sa part la plus instinctive.

Ce sont des œuvres d’une grande qualité graphique, et je tiens à le souligner. Annette Messager s’impose ici comme une dessinatrice exceptionnelle, dont la pratique engage profondément une réflexion sur le signe, ses déplacements et ses ambiguïtés.

Quelle est la place de la spirale chez Annette Messager ?

La spirale apparaît chez Annette Messager comme une forme récurrente, presque matricielle, souvent associée à l’idée d’infini. On la retrouve récemment dans une œuvre intitulée « Vie et mort d’une souris », dans laquelle une petite souris, découverte sur son paillasson, est placée dans un caisson. À partir de là, elle trace à main levée, au fusain, une spirale qui semble figurer à la fois le début et la fin d’un cycle, comme une boucle vitale.

Dans les années 1990 déjà, ce motif traverse de nombreuses pièces : Mes VœuxMes TransportsMes Trophées, autant de titres qui laissent volontairement ouverte la question de ce que ces « trophées » désignent. Et c’est précisément ce flou qui me retient : il ne s’agit pas d’un système clos d’interprétation, ni d’une œuvre qui imposerait un sens.

Je ne perçois pas chez elle une approche « bourgeoise » de l’art au sens où l’entendait Gustave Flaubert, c’est-à-dire saturée de signification à décoder. Au contraire, elle laisse une grande part au regardeur, à celui qui reçoit l’œuvre. Elle dit d’ailleurs souvent que le visiteur doit accomplir la moitié du travail.

C’est aussi ce qui structure le texte que j’ai écrit pour le catalogue : l’œuvre d’Annette Messager se présente comme une scène. Une scène au sens large, un espace de représentation où quelque chose est exposé, rejoué, déplacé, ce qui rejoint la métaphore de l’opéra, ou encore du théâtre de la cruauté.

Elle nous offre une scène ouverte : chacun peut y voir ce qu’il veut, ou ne rien y voir du tout. Et lorsqu’on lui demande ce qu’elle a voulu dire, sa réponse est souvent la même : elle ne le dira pas. Non par esquive, mais parce que la question n’est pas là.

MdF. A l’étage supérieur sont exposés les dessins. Est-ce que ce sont des œuvres plutôt récentes ? 

CL. Les dessins présentés dans le parcours ont été réalisés majoritairement dans les années 2010, certains ayant été spécialement conçus pour l’exposition. On y trouve notamment des rébus ou encore des figures comme le squelette ailé, exécuté à main levée d’après un spécimen visible dans le cabinet de la licorne ou le Saint-Poulpe. À ces pièces récentes s’ajoute une œuvre plus ancienne, Le jardin du tendre et du cruel (1988), qui vient introduire une profondeur historique dans l’ensemble.

Comme je l’évoquais, Annette Messager est une dessinatrice majeure. J’ai eu le sentiment d’entrer ici dans la matrice même de son travail. J’ai d’ailleurs intitulé ce chapitre « Rameaux graphiques », en pensant chaque dessin comme un haïku : un geste bref, condensé, destiné à se déployer ensuite en ramifications multiples, en différents branchages.

À mesure que l’on circule dans ce paysage presque psychique, on retrouve en effet des formes récurrentes : l’escargot, l’araignée, la chaussure, la corde, le filet… autant de motifs qui circulent, se répondent et se transforment d’une pièce à l’autre.

La dernière œuvre du parcours agit alors comme une forme de voile, qui vient révéler autre chose tout en le laissant partiellement dans l’ombre. À l’image d’une toile d’araignée : on touche un fil, et c’est l’ensemble qui se met à vibrer, à distance, dans tout l’espace.

MdF. Une ambivalence traverse l’ensemble de sa démarche : à chacun de choisir ? 

CL. Tout à fait. Comme dans La danse des lapins, placée juste devant nous. S’agit-il d’une balade des pendus ? D’une danse nuptiale et macabre ? De doudous ou de reliques ? De cadavres ou d’amants ? Les œuvres laissent volontairement ces interprétations en suspens.

Dans les textes qui accompagnent le parcours, j’ai moi-même veillé à entretenir cette zone d’incertitude. J’ai d’ailleurs constaté, non sans surprise, que malgré ma réserve à l’égard des formes interrogatives, les points d’interrogation y sont nombreux. Mais ils ne cherchent pas à clore le sens : ils ouvrent des possibles. Ils déplacent la question vers le regardeur, vers chacun.

MdF. Il y a une œuvre placée au sol que l’on peut prendre avec soi, « Mon bestiaire » : comment pour prolonger l’exposition ?

CL. Mon bestiaire est une revue sous forme de fanzine réalisée par Annette Messager à l’occasion d’une exposition précédente en galerie. Au fil de nos échanges, elle a choisi de le remettre en circulation et de le mettre à disposition des visiteurs. 

L’exposition s’est ainsi construite dans un mouvement d’ajustements successifs, nourrie par ses propositions et ses suggestions. Ce processus, très vivant et stimulant, a toutefois nécessité à un moment donné de fixer des limites, de circonscrire l’ensemble, notamment au regard du catalogue qui pose un état des lieux et fige. Il n’empêche qu’il était important de rester à l’écoute de l’artiste. 

C’est dans cette recherche d’équilibre que ce fanzine est venu s’insérer, presque de manière imprévisible, se greffant à l’ensemble comme un ajout spontané et qui faisait sens. 

MdF. En ce qui concerne le catalogue, quels paris pris vous ont guidé ? 

CL. En tant qu’écrivain, il m’importait également de laisser une place à la parole et à l’écriture ) cette occasion. Parmi les contributions, outre celles d’Annette Messager, d’Alice Gandin et de moi-même, je souhaitais inviter Gwenaëlle Aubry, philosophe, chercheuse et romancière, qui travaille également pour le théâtre. J’avais découvert incidemment qu’Annette Messager avait emprunté un fragment de l’un de ses textes pour une exposition précédente. C’est au cours d’un déjeuner avec Gwenaëlle Aubry, lorsqu’elle m’a confié avoir elle-même travaillé sur l’œuvre de l’artiste, que je lui ai proposé de contribuer au catalogue.

Nous avons également souhaité solliciter Guillaume Lecointre, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle. Zoologiste et systématicien, il travaille à la classification des espèces, avec un intérêt particulier pour les formes de chimérisme dans le monde animal.

Sa contribution s’avère particulièrement éclairante. Sans connaître en profondeur le travail d’Annette Messager, il y décèle une intuition que l’on pourrait qualifier de quasi zoologique. Certaines de ses hybridations, qui peuvent apparaître comme des aberrations, entrent en résonance avec des phénomènes bien réels du vivant. Une découverte à la fois surprenante et féconde, qui ouvre un nouvel angle de lecture sur l’ensemble de l’œuvre.

Exposition réalisée avec le concours d’Annette Messager, de la Galerie Marian Goodman Paris, de Sèvres – Manufcature et Musée nationaux

Catalogue éditions Dilecta, 164 pages, 32 euros

Infos pratiques :

Une hirondelle ne fait pas le printemps

Annette Messager 

Musée de la Chasse et de la nature 

Jusqu’au 20 septembre 2026 

Programmation autour de l’exposition « spéciale familles et vacances scolaires » 

https://chassenature.tickeasy.com/fr-FR

Tarifs 

Plein 13 euros

Réduit 11 euros 

62 rue de Archives, 75003 Paris

https://www.chassenature.org/expositions/une-hirondelle-ne-fait-pas-le-printemps