Vue de l’exposition d’Ïle/Mer/Froid, « Elle/Terre/Chaude », La Verrière 2026 © Adagp, Paris, 2026 © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès
Avec Elle/Terre/Chaude à la Verrière, Bruxelles, Joël Riff continue de tisser des correspondances intuitives et joyeuses entre plusieurs univers, sous le régime des rencontres et affinités électives. L’espace de la Verrière perpétuellement rejoué, devient cette grotte des origines, cet âtre qui réchauffe et qui nourrit, cette mémoire du geste où tout devient possible. Le duo Île/Mer/Froid (Hugo Lemaire et Boris Geoffroy) à partir de ses dernières expérimentations de l’argile à la Borne convoque la statuaire et ses totems avec de grandes silhouettes émaillées accompagnées de tentures végétales et de socles directement prélevés de la nature, accompagnés d’un autre duo iconoclaste Dewar & Gicquel. Un paysage tellurique et vernaculaire où le masculin se voit contrebalancé par les amazones de chair de Marianne Marić qui fait du corps féminin statufié un principe libérateur et subversif dans l’espace public. A partir des traces mémorielles de l’ex-Yougoslavie, région de son père, elle détourne les canons classiques pour confronter ses icônes de marbre à des figures contemporaines émancipées. Seule femme de ce panorama très masculin, elle sape et détourne l’autorité avec les clichés « Femmes Fontaines » ou « Les lèvres des failles » en contrepoint de ces silhouettes dressées revendiquant une approche artisanale du medium photographique et un lien subtil avec son tireur guidé par le principe de l’alchimie. Marianne revient sur sa rencontre et ses échanges avec Joël Riff à partir notamment d’une résidence à Moly-Sabata et d’un livre autour des liens entre céramique et photographie, les deux champs de création engageant selon elle un acte très physique. Attentive aux brèches et aux écarts, l’artiste suggère plutôt que revendique, tandis que des formes en céramique imaginées par Île/Mer/Froid viennent accompagner les images, comme des appendices de cadres. Marianne a répondu à mes questions.
Marianne Marić est née en 1982 en Alsace, où elle vit et travaille. Diplômée de l’École nationale supérieure d’art et de design de Nancy en 2007 et du National College of Art and Design de Dublin
en 2009, elle développe une pratique centrée sur la photographie. Elle se forme au tirage argentique chez Imaginoir à Paris lors de ses études, et collabore aujourd’hui avec le tireur Diamantino Quintas. Ses images ont été montrées dans le cadre d’expositions et d’événements, en France (Palais de Tokyo en 2024, CEAAC de Strasbourg en 2024, Filature de Mulhouse en 2017, La Kunsthalle de Mulhouse en 2020 et 2025), au Royaume-Uni (Photo London 2022), en Grèce (Biennale d’Athènes 2018) et en Suède (festival Landskrona Foto en 2018). Elle a bénéficié de résidences à Tirana, Budapest, Berlin, Sarajevo et Moly-Sabata. Ses photographies ont été publiées dans Reporters sans frontières, artpress et The New York Times.

Marianne Marić, photo Mathieu Boisadan
La photographie l’Arche illustre le principe de trait d’union qui guide toute l’exposition : quelle en est l’origine ?
C’est une photographie qui appartient à une série intitulée Les statues meurent aussi, que j’ai commencée en 2015. J’ai toujours été fascinée par le rapport entre la chair et la pierre, par leur présence presque vivante.
Pour cette série, j’ai aussi beaucoup travaillé avec le mouvement : je faisais danser et performer le modèle. Pour cette image en particulier, le modèle était en train de faire le pont sur le toit d’un immeuble, tandis que je me trouvais en dessous.
Il y a, dans ce travail, un rapport très physique au médium. Je trouve d’ailleurs qu’on peut faire un parallèle avec la céramique : dans les deux cas, il faut être extrêmement concentré et entretenir un rapport très physique à la matière. Les séances photo peuvent être éprouvantes physiquement ; il m’arrive d’être fatiguée longtemps après avoir travaillé.
Nous avons également la série Femmes Fontaines, qu’est-ce qui se joue ici ?
Je suis très contente qu’elle soit présente dans cette exposition avec tant d’hommes. Cette photographie fait partie d’une série qui s’appelle « Femmes Fontaines », dans laquelle je questionne la place du corps des femmes dans l’espace public et dans l’histoire de l’art.
Tout ce qui touche à l’architecture et au sexe féminin est toujours là, en filigrane, même si cela ne se voit pas forcément au premier regard. C’est une photographie qui a suscité beaucoup de réactions, jusqu’aux États-Unis, où j’ai même reçu des menaces de mort sur les réseaux sociaux, alors que, concrètement, on ne voit rien.
Mais ce qui est positif, c’est que cela a aussi ouvert beaucoup de questionnements autour de la figure de la femme fontaine : qu’est-ce qu’on peut raconter ou faire en photographie alors qu’en apparence, il ne se passe rien ? C’est justement quelque chose qui m’intéresse beaucoup.
Quand j’ai réalisé cette série, je l’ai faite avant tout pour moi, parce qu’elle répondait à des questionnements très personnels. Je ne l’ai pas faite pour créer le buzz.
Comment avez-vous imaginé avec Île/Mer/Froid ces éléments de céramique qui viennent encadrer les images ?
Hugo Lemaire et Boris Geoffroy avaient carte blanche.
Cela s’est fait au dernier moment. Ils m’ont envoyé des dessins, ils essaient de trouver la solution idéale. Et je dois dire que je trouve le résultat très juste.
Vous soulignez l’importance du tireur et une approche artisanale du médium
J’ai été formée par Didier Léger et Jean-Yves Bregand quand j’avais 22 ans chez Imaginoir, l’un des derniers laboratoires spécialistes du tirage noir et blanc. Je trouve que j’ai eu beaucoup de chance parce qu’ils étaient très ouverts et j’ai vu passer beaucoup de grands photographes chez eux. C’est quelque chose pour moi qui est très important. La pratique, c’est de faire très peu de photographie et de faire un bon tirage. En ce qui concerne le nombre d’exemplaires il sont au nombre de cinq pour les 30 x 40 et 3 pour les grandes.
Quel rapport entretenez-vous avec vos modèles ?
Il y a une vraie notion de confiance. C’est quelque chose d’assez délicat pour la personne qui pose, parce que dans la photographie, il y a le regard du photographe, mais aussi une autre facette de nous-mêmes qui apparaît et qui, parfois, ne correspond pas complètement à l’image que l’on a de soi.
Ce sont des personnes qui connaissent mon travail, qui savent ce que je fais et qui me font confiance. Et puis, au moment de choisir les photographies, je les consulte toujours en amont. C’est important pour moi qu’il y ait ce dialogue et qu’elles puissent aussi avoir un regard sur les images qui vont être retenues.
Par rapport à l’ensemble de l’exposition, trouvez-vous ce dialogue pertinent ?
Cela questionne les frontières et les hiérarchies, notamment entre les médiums et les genres, mais aussi entre les formes que j’utilise et celles des autres artistes.
En arrivant hier pour le montage, je me suis rendu compte que leurs formes, qui sont très brutes au premier abord, peuvent finalement paraître très sophistiquées. À l’inverse, mes photographies prennent ici des allures assez punk, alors que j’accorde beaucoup d’attention à la qualité du tirage.
D’habitude, on me classe plutôt du côté du brut. Ici, il se produit donc une sorte de renversement, que je trouve intéressant.
A quand remonte vos liens avec Joël Riff ?
Nous avons commencé à travaillé ensemble dès 2009 à l’occasion du projet « Favoritisme » à Strasbourg, puis Joël m’a invité à plusieurs expositions collectives telles que « Foutre » avec Mathieu Buard en 2013 à duö à Paris, « Duetto » en 2020 à Sablons, « Aux foyers » en 2020 à Moly-Sabata puis « Au Bonheur » avec Alice Motard en 2022 au Ceaac à Strasbourg. Il m’a par ailleurs invité en résidence en 2019/2020 à Moly-Sabata dans le cadre du programme « Portraitisme » qui m’a permis de produire la publication « Sabata Cash ». Et il a signé le texte pour mon exposition personnelle « Filles de l’Est » en 2017 à La Filature de Mulhouse.
Avec Joël, nous sommes dans un dialogue perpétuel.
Quels sont vos prochains projets ?
Prochainement, je serai exposée au Frac Normandie Caen, qui a acquis plusieurs grandes photographies réalisées à la suite de ma résidence, l’année dernière, dans l’ancienne demeure du dictateur albanais Enver Hoxha à Tirana, la Vila 31, transformée en espace d’expérimentation artistique par la fondation Art Explora.
J’ai eu la chance de faire partie des premiers artistes sélectionnés dans le cadre de ce projet, avec Monument Body, une recherche qui interroge la liberté des corps face aux hiérarchies. J’y mets en tension l’histoire de la photographie albanaise (le fonds Pietro Marubi) et des chorégraphies contemporaines, en faisant dialoguer ces deux dimensions au cœur même des espaces de la Vila 31.
A signaler également la MEP, une projection le 9 octobre avec Sylvie Hugues, Conseillère artistique du PRIX HSBC pour la Photographie.
Infos pratiques :
Elle/Terre/Chaude
La verrière
Fondation d’entreprise Hermès
Jusqu’au 14 novembre
Entrée libre
du mardi au samedi
Boulevard de Waterloo 50
Bruxelles
https://www.fondationdentreprisehermes.org/fr/projet/elleterrechaude-la-verriere











