« Trop mignon » au Louvre Lens, Rencontre Charles Hascoët : « …de la consommation de masse sous amphétamine ! » 

Charles Hascoët et Simone crédit photo Pamela Berkovic

Si l’on s’endort mignon, on mange mignon, on pense mignon ou « cute « pour les anglo-saxons, « kawaï » pour les japonais, cela peut traduire une quête de réconfort dans un monde violent et déshumanisé, un refus de grandir, un besoin de réenchantement du banal. Mais de quoi de telles images sont-elles le symptôme ? et qu’est ce qui explique leur permanence dans notre imaginaire collectif ? C’est tout l’enjeu de la passionnante exposition du Louvre Lens qui avec « Trop mignon, l’art du bonheur » qui se penche sur une catégorie esthétique souvent considérée comme mineure et absente des récits officiels : l’empathie, la tendresse, la bienveillance. 

Entre attachement, addiction et dévoration, ce culte des images passe par un certain nombre de jalons qui traversent toute l’histoire de l’art. Annabelle Ténèze à l’origine de cet ambitieux projet s’est associée à Emilie Girard, directrice des Musées de Strasbourg où se déroulera un second chapitre. 

Le peintre Charles Hascoët fait partie des artistes réunis autour de l’omniprésence des chats et des chiens dans notre culture visuelle (le succès non démenti des LOLcats), figures indispensables de l’atelier, jusqu’à devenir parfois de véritables assistants émotionnels. Ainsi Rosa Bonheur, Leonor Fini, Picasso, mais aussi Yves Saint Laurent, Karl Lagerfeld prennent la pause à côté de leurs fidèles compagnons. 

Si les doudous participent à cette mignonnerie générale, comme autant d’objets transitionnels, synonymes de réconfort : l’ours en peluche ou le Furby animé de Charles Hascoët il peut aussi se rebeller, comme avec ce Labubu menaçant toujours de l’artiste. Une ambivalence à l’image de ce que véhicule le cute. L’artiste exposé au côté de la licorne de Will Cotton, du château de princesse incendié de Jordan R̶o̶g̶e̶r̶, des crêpes smarties de Mireille Blanc, des sucettes de Jim Shaw…révèle la fausse candeur qui se cache derrière nos régressions consenties. Il revient sur la juste place qu’il réserve à sa chienne Simone dans l’atelier, comment il travaille à partir de photographies pour renouer avec la tradition du portrait de commande dans l’histoire de l’art et ce qu’il pense des résonances du mignon dans le parcours selon les artistes. Il a répondu à mes questions. 

Marie de la Fresnaye. Quelle est l’origine de ce projet ? 

Charles Hascoët. Annabelle m’a contacté via Instagram, qui est quand même aujourd’hui l’un des moyens les plus simples pour retrouver les gens. C’était il y a un an et demi. Elle m’a écrit en me disant : « On prépare une exposition autour du mignon, est-ce que ça pourrait vous intéresser ? » Elle m’avait précisé qu’elle était surtout motivée par la série des Furbys.

Après, on s’est rencontrés, et on a commencé à voir ensemble ce qu’on pouvait imaginer pour l’exposition. C’est à ce moment-là que j’avais aussi des peintures de Labubu, qui était alors un véritable phénomène en 2025. Elle m’a dit : « Dans ce cas, il faut aussi mettre des Labubu dans l’exposition. »

Et je lui ai tout de suite dit : « Attention, parce que c’est un phénomène qui va forcément disparaître d’ici l’ouverture. » Parce que le Labubu, c’est vraiment quelque chose qui fonctionne sur une temporalité très rapide.

Quand je les peignais, c’était à l’été 2025, et quand on s’est rencontrés, en décembre 2025, le phénomène commençait déjà à perdre un peu de son impact. Là, finalement, presque un an après, le Labubu est toujours un phénomène, mais ce n’est plus du tout ce que c’était. On sent vraiment qu’il est en train de retomber, et je pense qu’il aura presque complètement disparu d’ici la fin de l’exposition. 

Charles HASCOET, vue de l’installation Furbys, 2026 © Louvre Lens Laurent Lamacz

MdF. Que représente le Furby pour vous ? 

CH. Les personnes qui connaissent ces Furbys sont, quelque part, des gens qui sont nés entre 1983 et 1992. C’est vraiment la première génération de Furbys, celle qui est sortie entre 1998 et 2000 et qui a complètement inondé l’Europe et les États-Unis. À l’époque, beaucoup d’enfants en voulaient pour leur anniversaire ou pour Noël.

Après, le phénomène a évolué différemment. Cette première série a disparu, elle a été remplacée par les Furbys numéro 2, puis les Furbys numéro 3, et ça continue encore aujourd’hui. Mais moi, c’est vraiment cette première génération à laquelle je suis attaché. Les autres, quelque part, me concernent moins.

Moi-même, j’ai eu un Furby de cette première génération. Je ne sais même plus quelle couleur il était, ni ce qu’il est devenu. Du coup, j’ai un peu cette idée que, si je collectionne tous les Furbys, je finirai peut-être par tomber sur le mien. Pas forcément celui que j’ai eu mais au moins retrouver sa couleur.

Parce que souvent, le Furby, c’est un objet qui a été offert à un moment précis, il est aimé pendant un temps, puis finalement, il est abandonné. Et ce n’était pas tout à fait une peluche. C’était un peu plus qu’un jouet, parce qu’on mettait des piles dedans, il parlait, il bougeait, il réagissait… Il permettait une forme d’interaction.

C’était peut-être aussi une manière pour les parents de dire : « Tu ne vas pas avoir un chien, un chat ou un lapin, mais tu peux avoir un Furby. » C’était presque une manière de remplacer l’animal de compagnie.

Et moi je les achetais, je les récupérais dans des brocantes ou sur eBay, et je leur redonnais, quelque part, une forme de dignité en les peignant.

Mes peintures sont un peu à mi-chemin entre la nature morte et le portrait. Parce que ce sont des objets, évidemment, mais pas complètement des objets inanimés comme pourrait l’être une banane ou une chaise. Le Furby a quelque chose en plus. Il y a presque un supplément d’âme, parce que c’était un objet un peu bâtard et hybride qui interagissait avec nous. Et puis surtout, il y a de l’affection qui a été déposée dessus.

Je pense que c’est aussi ça qui m’intéresse dans ces objets : ils ont été aimés, puis abandonnés, et en les peignant, j’ai l’impression de leur redonner une place, une forme de présence.

Charles HASCOËT (né en 1985), Labubu #1, 2025, huile sur toile, avec l’aimable autorisation de Danysz (Paris) © Adagp, Paris, 2026
© photographie galerie Danysz

MdF. Comment le Furby, un objet transitionnel est-il doté de certains pouvoirs par rapport au Labubu ? 

CH. Je pense que cet objet transitionnel, nécessairement, il garde quelque chose. Un peu comme un fétiche africain : on parle des fétiches qui ont dansé, et de ceux qui n’ont pas dansé. Et ceux qui ont dansé, nécessairement, il y a quelque chose en plus. On ne sait pas très bien quoi, mais il y a quand même cette idée que… c’est mieux. Ça a une autre valeur.

Et émotionnellement, il y a quelque chose qui est beaucoup plus fort. Le Furby, dans ce sens-là, a quelque chose de différent du Labubu.

MdF. Les collectionnez-vous ? 

CH. Je vais vous dire que non, mais ce serait totalement faux, parce que j’en ai quand même un petit paquet. Et surtout, le pire, c’est que j’ai fait tomber ma femme dedans.

Je l’ai emmenée un jour chez Pop Mart. Il y avait une vitrine pleine de Labubu. Elle regarde et elle me dit : « C’est trop mignon. Je veux celui-là. »

Et là, on lui explique : « Non, celui-là est en rupture de stock. » Et en plus, impossible de choisir vraiment, puisqu’il y a tout le système de hasard avec les boîtes fantômes. 

Et là, instantanément, elle est rentrée dans le jeu. On y est retournées, on a fait la queue, on a fait ci, on a fait ça… Et elle a fini par avoir ses Labubu.

Elle a même commencé à savoir quand il fallait y aller, et c’est devenu presque une espèce de tradition.

MdF. En tant qu’artiste, quel regard vous portez sur ce genre de phénomène ? 

CH. Moi, ce que je trouve toujours intéressant, c’est l’attachement que les gens vont développer et, en même temps, toute la frustration qui va avec.

Parce qu’on peut aimer un Labubu, mais le Labubu, lui, ne va pas nous aimer en retour. C’est une satisfaction qu’on va chercher nous-mêmes. Les gens veulent des Labubu parce que, d’une part, ils ne peuvent pas facilement les avoir, à cause de cette rareté des stocks qui est en partie calculée. Et puis, d’une certaine manière, ça vient aussi remplir ce vide terrible qu’on peut avoir à l’intérieur de nous-mêmes.

MdF. Cela rejoint le mécanisme de récompense que traite l’exposition 

CH. Totalement. C’est une petite sécrétion d’endorphines qu’on adore, et qui passe par la consommation. Et ça, l’industrie l’a parfaitement bien compris.

Pop Mart, là-dessus, le fait mieux que tout le monde : ils créent cette envie en jouant sur les boîtes mystère, le renouvellement permanent des séries limitées, et tout un marketing redoutablement efficace. C’est vraiment de la consommation de masse, mais sous amphétamine ! 

MdF. Votre chienne Simone est-elle une muse, partie prenante de la vie de l’atelier ? 

CH. En réalité, quand je vais à l’atelier, je ne sais jamais ce qui va se passer. Je ne sais pas ce que je vais raconter. Et il se trouve que mon chien, c’est quand même un motif récurrent.

Mais en revanche, je ne vais pas peindre mon chien comme je vais peindre un Labubu ou un Furby. Ce n’est pas du tout la même chose. Ça ne fait pas vibrer les mêmes cordes.

Simone, je vais la peindre d’après photo, parce que sinon elle bouge, elle vient se mettre sur mes genoux… C’est vraiment un chien de rêve, même si c’est un très mauvais chien d’atelier. Au bout d’un moment, elle s’ennuie, elle a envie qu’on joue ensemble, elle veut venir sur mes genoux.

Et ça me perturbe parce que, surtout, le seul truc qui m’intéresse quand je suis avec mon chien, c’est son bien-être. Alors que, quand je passe neuf ou dix heures à l’atelier, je peux tranquillement faire la gueule, faire mes peintures, être seul, écouter de la musique à fond, parfois de la musique assez dure, ou des trucs quand même un peu bizarroïdes.

Je fais aussi attention au type de peinture que j’utilise, notamment aux alternatives à la térébenthine. J’utilise de l’huile de coco, ça s’appelle du Cocobello, parce que c’est moins agressif pour mes poumons, et nécessairement pour ceux de Simone. 

Hier, je la peignais avec un joli bouquet de pivoines, à partir d’une très jolie photo que j’avais d’elle. Et hier, peindre Simone, ça me faisait du bien. J’étais heureux de la peindre parce que ça faisait deux semaines que je ne l’avais pas vue.

MdF. L’exposition tient-elle ses promesses selon vous ?

CH. Ce qui est bouleversant, c’est qu’Anabelle fait le lien autour du mignon à travers tout un tas d’artistes, d’objets, mais aussi de comportements qui dépassent l’histoire de l’art. 

Et je sais que chacun a un rapport très individuel, très intime au mignon. Certains vont trouver certaines choses absolument adorables, alors que d’autres vont y être beaucoup moins sensibles.

Et peut-être que ça dit quelque chose de nous-mêmes. Il y a peut-être une dimension autobiographique, très intime, dans ce qu’on exprime, dans ce qu’on va trouver mignon… ou, au contraire, pas mignon du tout.

Mireille BLANC, Crêpes smarties, 2024, huile sur bois, Paris – Courtesy de la galerie Anne-Sarah Benichou et de l’artiste © ADAGP, Paris 2026
© Galerie Anne-Sarah Benichou

MdF. Que pensez-vous des artistes qui vous entourent dans cette salle ? 

CH. Je trouve cette salle complètement dingue, parce qu’elle rejoue la nature morte, qui est un peu le point de départ, et qu’en même temps, elle va jusqu’à des choses hyper contemporaines, avec Mireille Blanc, Jim Shaw, Jordan R̶o̶g̶e̶r̶…autour du sucre et des addictions. 

Il y a plein de marqueurs culturels, très personnels, qui racontent énormément de choses sur une époque, mais aussi sur la personne elle-même. Et je pense que le mignon fonctionne vraiment quand ce n’est pas juste une citation, mais qu’il y a aussi quelque chose qui vient du cœur, quelque part.

Mon mignon à moi, ce ne sera pas celui de Mike Kelley.

Et puis, quand la peinture s’intéresse au mignon, elle le fait passer dans autre chose, elle le transforme. Pour moi, ce n’est vraiment pas un sujet secondaire, au contraire, c’est même un sujet fondamental. Alors que si on demande aux gens ce qui les intéresse dans la vie, ils vont souvent parler de poèmes tristes ou de films chiants !

Jordan ROGER Vue de l’installation For you, I ll reduce castles into ashes-3-2026 © Louvre-Lens Laurent Lamacz

MdF. Rejoignez-vous le concept de miniaturisation du mignon développé dans l’un des chapitres du parcours ? 

CH. Je dirais qu’il y a comme un lien qui peut se créer entre le petit et le grand format dans ma pratique. Mais en même temps, je sais aussi que ce que je fais en grand, je ne peux pas forcément le faire en petit, et inversement. Ça dépend aussi beaucoup des périodes de ma vie, de mon énergie, de là où j’en suis. Il y a des moments où je vais plutôt avoir envie de faire du petit format, et d’autres où je vais aller vers le grand.

Et puis, dans le grand, il y a presque toujours une dimension un peu tragique qui finit par s’inviter. S’il y a quelque chose de mignon, il y a toujours un truc un peu moins mignon qui vient avec. Comme si les deux devaient forcément coexister.

Infos pratiques :

Trop Mignon ! 

L’art du bonheur 

Jusqu’au 18 janvier 2027 

Louvre Lens 

99 Rue Paul Bert, 62300 Lens

www.louvrelens.fr