Femme en costume d’amazone, Reutlinger, Paris, vers 1897 Collection particulière
En guise de lancement de cette fashion week 2026 l’exposition « Un vestiaire à soi » au Palais Galliera par Marine Kisiel, conservatrice et responsable des collections de mode XIXème au musée, est incontournable à plus d’un titre. Elle offre une sorte de pendant parisien aux expositions du Victoria & Albert museum de Londres en 2022 « Fashioning Masculinities » (le tailoring british et ses descendants) ou « The First Homosexuals « du Kunstmuseum de Bâle en 2026.
Si le style gender fluid s’est imposé sur les catwalks et dans la rue, accompagnant des revendications politiques majeures, cet empowerment (ou empouvoirement) est le fruit de plusieurs jalons qui traversent tout le XIXème siècle, un siècle beaucoup plus proche du nôtre qu’il ne semble, souligne la commissaire. Parmi les questionnements soulevés : qui sont ces pionnières fin-de-siècle qui participent à cette masculinisation de la silhouette ? en quoi cette figure singulière de l’androgynie jette-t-elle les bases de l’émancipation ? et comment la mode participe-t-elle à l’élargissement des féminités ? Parmi les 500 œuvres et artefacts exposés, la photographie tient une grande place avec le premier fonds d’archives lesbien, dévoilé pour la première fois en Europe, les Lesbian Herstory Archives de New York dont l’affiche de l’exposition est issue. On y voit u couple de femmes jouant des codes et des assignations de genre, joyeuses et qui nous regardent fièrement.

Couple de femmes près d’un arbre, vers 1910. Affiche de l’exposition Un Vestiaire à soi. Féminités dissidentes au 19e siècle au Palais Galliera. New York, Lesbian Herstory Archives
Marine Kiseil que j’avais rencontrée à l’occasion de la formidable exposition Worth au Petit Palais, souligne en préambule de la visite une volonté de relecture d’une histoire de la mode au-delà de la figure triomphale de couturiers et couturières et féminités normatives, déjà largement explorées, à l’aune d’enjeux qui rejoignent de nombreux questionnements identitaires actuels. Du costume d’amazone au tailleur pour dame en passant par pantalon de cycliste, la cravate ou le spencer, cette démocratisation des habits et des regards annonce des transformations majeures de la société. Ce phénomène émerge à la faveur de l’anglomanie qui règne sur la capitale à la fin du XVIIIème, le dandysme et le succès de la redingote et des longues robes blanches fluides.
Mais Marie-Antoinette – très tendance en ce moment avec Sofia Copolla au Petit Trianon- avait amorcée une brèche. Elle ouvre le parcours avec un tableau où elle monte à cheval non pas en amazone mais à califourchon (comme un homme), ce qui lui vaut de nombreuses critiques et incarne un côté relativement frondeur par rapport à l’étiquette. On connait aussi sa fameuse robe-chemise en mousseline blanche immortalisée par Elisabeth Vigée-Lebrun, considérée trop décontractée et indigne pour un portrait officiel.
Parmi ces amazones la princesse Murat dont le Palais Galliera possède la majeure partie de sa garde-robe se détache avec le port du chapeau haut de forme à monocle, très connoté. La praticité du vêtement, ses couleurs sombres, la robustesse de ses matériaux et la rigueur de sa coupe inspirent les tailleurs qui se tournent vers cette nouvelle clientèle féminine. Autre symbole, le pantalon qui se cache sous la jupe de l’amazone, symbole du patriarcat tel que fixé par le Code Civil qui instaure l’obligation du permis de port de pantalon en 1800, délivrée par le Préfet de police. Cette femme en culotte, ou New Woman pour les anglo-saxons porte les espoirs des suffragettes et engage cette conquête de la sphère publique.
L’une des ambassadrices majeures de cette conquête du style est Natalie Clifford Barney, riche héritière américaine ouvertement lesbienne, qui tient un célèbre salon littéraire dans sa maison au 20 rue Jacob en contrepoint à l’Académie française alors strictement masculine, et attire le tout-Paris intellectuel d’alors. Son portrait par Romaine Brooks, son amante, surnommé « l’Amazone » et conservé au Musée Carnavalet dans des tons gris monochromes caractéristiques en fait l’une des héroïnes du Paris saphique des années 1920. On est loin du male gaze avec cette allure altière et clairement autonome.
L’armée va étonnamment jouer un rôle sur l’inclinaison non genrée du vestiaire dans les années 1870 sur fond d’expansion coloniale avec l’uniforme des cantinières et vivandières. Le tableau du musée de l’Armée de « Mme Bru, cantinière du régiment des 7ème hussards » semble loin de la dure réalité de la vie de ces femmes. Elle porte un pantalon, des bottes munies d’éperons et une jaquette à brandebourgs. Cette pièce est d’ailleurs un incontournable de la garde-robe de Rosa Bonheur.
C’est l’un des temps fort du parcours présenté dans son intégralité sur un vaste podium qui fait de la peintre animalière une dandyke qui associe pièces du répertoire de la campagne normande à un costume d’inspiration masculine. Elle doit demander une autorisation de travestissement. Sa dernière compagne l’américaine Anna Klumpke la représente en tenue de travail dans un célèbre portrait où elle arbore la légion d’honneur. L’on pense à George Sand également.
Le point de bascule vers le costume tailleur se fait avec l’irruption du sport et des voyages, il est devenu le symbole de la vie active et de la working girl sous l’influence de Chanel, d’Yves Saint Laurent et le prêt à porter qui le démocratise.
La dernière partie du parcours se concentre sur les accessoires dans une belle mise en scène façon Grands Magasins pour une clientèle de plus en plus mixte suivant des pratiques de cross dressing, l’apanage des acteurs avec des cravates, lavallière, ascot, bottines… Cette fluidité des usages et des vestiaires est illustrée de manière exceptionnelle par les clichés vernaculaires de plusieurs collections dont celle de la commissaire et du fonds des Lesbian Herstory Archives de New York, déjà cité.
Quand une histoire des marges tend à l’universel.
Pour poursuivre :
Natalie Barney, Nouvelles pensées de l’amazone
Charlie Porter, Bring No Clothes
Infos pratiques :
Un vestiaire à soi
Féminités dissidentes au 19ème siècle
Jusqu’au 14 février 2027
Palais Galliera
Tarifs
Plein 14 euros
Réduit 12 euros
10 av. Pierre Ier de Serbie,
75116 Paris
https://www.parismusees.paris.fr/fr/exposition/un-vestiaire-a-soi











