L’art du mignon au Louvre Lens, que cache le succès de telles images ?

Will COTTON, Out of the Woods, 2020, huile sur toile de lin, Courtesy de l’artiste et TEMPLON, Paris –
Bruxelles – New York © Adagp, Paris, 2026, Photo © Will Cotton

Qui n’a jamais succombé face à un chaton ou un chiot farceur et maladroit dans ces vidéos (LOLcats) qui pullulent sur les réseaux sociaux et comblent pulsions scopiques et circuit de la récompense (la fameuse ocytocine) ? jusqu’à devenir une part croissante de ce qu’il convient d’appeler l’économie de l’attention, captant les appétits décomplexés de l’ère capitalistique. 

On s’endort mignon, on mange mignon, on pense mignon ou « cute « pour les anglo-saxons, « kawaï » pour les japonais, « K pop » coréenne, ce qui traduit une quête de réconfort dans un monde violent et déshumanisé, un refus de grandir (syndrome de Peter Pan), un besoin de réenchantement du banal. Mais qu’est-ce qui explique le succès de telles images ? et comment sont-elles ancrées dans nos imaginaires et héritages culturels ? C’est tout l’enjeu de la passionnante exposition du Louvre Lens qui avec « Trop mignon, l’art du bonheur » se penche sur les mécanismes sous-jacents et les sources dans l’histoire de l’art d’un tel phénomène, jamais encore étudié dans un musée. Une catégorie esthétique souvent considérée comme mineure et absente des récits officiels. 

Entre attachement, addiction et dévoration, ce culte des images passe par un certain nombre de jalons qui remontent à l’Égypte antique (les momies de chats), l’iconographie de la Renaissance (angelots et putti), goût de la miniaturisation au XVIIIème siècle (porcelaines et objets précieux), art du portrait animalier au XIXème, revendications politiques et dynamiques de genre au XXème (le triangle rose sur fond noir d’ACT UP) jusqu’à devenir sujet de recherche et discipline à part entière dans les années 1950 avec les cute studies (sciences cognitives et psychologie des émotions) soulignant le caractère transdisciplinaire et l’impact de cette culture visuelle. Annabelle Ténèze à l’origine de cet ambitieux projet s’est associée à Emilie Girard, directrice des Musées de Strasbourg où se déroulera un second chapitre à partir de février 2027.

Dès la première salle le ton est donné avec un carambolage façon Hubert Martin comme le souligne la directrice du Louvre Lens entre statuette de la culture Mbala (Congo), vierge à l’enfant de Tamara de Lempicka, nain de jardin de Philippe Starck, tous ces artefacts suscitant l’empathie immédiate selon les codes du schéma enfant : grand yeux expressifs, membres potelés, joues rebondies. Puis la question de la représentation animale dans cette culture visuelle est soulevée à travers le décalage d’appréciation entre les cultures et les époques, le chat par exemple n’ayant pas toujours été synonyme d’adoration si l’on remonte aux temps obscurs du Moyen Age et la figure de la Sorcière ou l’hippopotame rehaussé de bleu, l’un des best of des boutiques de musée, animal pourtant associé au désordre dans l’Égypte antique. 

Parmi les découvertes et révélations, l’on apprend que les origines de la vidéo de chat remontent aux Frères Lumière il y a plus de 130 ans ! Un film précurseur d’une vague, pour un animal de compagnie très apprécié des artistes si l’on en croit Leonor Fini et ses 17 chats-modèles. 

Le chien a un égal succès dans la sphère artistique si l’on songe à Picasso et son teckel Lump saisis par le photographe américain Douglas Duncan, Yves Saint Laurent et son bouledogue français Moujik ou encore Karl Largerfeld et Choupette quasi millionnaire ! 

Auparavant Anna Klumpke saisit Rosa Bonheur sa compagne, avec son chien favori Shirley dans des peintures et photographies.

Ces animaux partie prenante de l’atelier d’un artiste sont de véritables assistants émotionnels si l’on en juge les liens entre William Wegman et son braque de Weimar qu’il a baptisé Man Ray. Il était l’une des vedettes cet été à Arles de l’exposition « Modèle animal » de  Nathalie Herschdorfer (musée de l’Elysée, Lausanne). 

L’histoire de la couleur rose à partir des recherches notamment de Michel Pastoureau qui lui a consacré un livre parmi sa saga chromatique, est révélatrice de cette ambivalence de la perception, une couleur longtemps non existante jusqu’à ce que la cour de Versailles et toute l’Europe ne s’en empare. Entre Madame de Pompadour par Cindy Sherman, Grace Jones qui reprend la vie en rose de Piaf et le Jardinier de Pierre & Gilles, les multiples variations d’une couleur liée à l’artifice et la séduction conduisent à des revendications très contemporaines, le pink de Schiaparelli (parfum emblématique) devenant point de convergence des luttes et des rassemblements. Après un petit détour par ce qu’Annabelle Ténèze appelle « la revanche des petits » et décrypte dans l’indispensable catalogue qui accompagne l’exposition, nous plongeons dans l’univers de la peluche, autre anesthésiant et baume collectif symbolisé par l’indétrônable teddy bear avec notamment l’installation « Faire des Cartes de France » d’Annette Messager qui révèle maltraitance animale et cruauté des instincts ou Charlemagne Palestine à la recherche des doudous perdus de son enfance…Benoit Pieron avec ces chauve-souris créées à partir de son expérience de l’hôpital déjoue les stéréotypes édulcorés de l’objet dit transitionnel. 

Autre retournement avec quand le mignon s’en va en guerre et apporte du réconfort aux soldats des tranchées de la première guerre mondiale ou plus récemment des conflits en Ukraine. L’image du sergent Franck Praytor par Martin J. Riley nourrissant un chaton qu’il adopte pendant la guerre de Corée va faire le tour du monde soulignant l’importance des photoreporters de guerre.

Un chapitre beaucoup plus sombre ausculte les détournements d’une telle imagerie à des fins de propagande avec la peinture de Giulia Andreani autour des portraits de familles nazies. 

Les doudous peuvent se montrer eux-mêmes rebelles si l’on songe aux Labudu avec leur sourire carnassier et oreilles dressées immortalisés par le peintre Charles Hascoët. (Interview à suivre).

La rébellion et l’espièglerie peut devenir plus grinçante chez certains artistes comme Mike Kelley et la perte de l’innocence version punk ou Jeff Koons, chouchou des collectionneurs, qui ouvre le parcours avec son oiseau auto-réfléchissant, miroir de nos régressions consenties et se retrouve avec ses « Ballon Dogs » ou encore Mireille Blanc et ses pâtisseries au glaçage parfait qui soulignent l’addiction au sucre et ce que cela véhicule.

L’esthétique kawaï et sa mondialisation sont scrutées à l’aune d’artistes stars comme Takashi Murakami et des personnages comme Pokemon, Pikachu ou Hello Kitty qui inondent le marché et ne sont pas sans rappeler le succès des Netsuke en Europe au XIXè siècle. 

Dernière salle sous forme de carte blanche confiée à l’artiste Pascal Lièvre qui engage une relecture des chefs d’œuvre de l’histoire de l’art sous le feu des paillettes et l’art du drag, Des gestes de recouvrement en guise d’empouvoirement. Intéressant mais cela mérite-t-il toute une salle ?

Une chose est sûre cette exposition fera date et mérite un déplacement sans attendre…

Médiation spécialement imaginée « l’émotion en partage » avec notamment la roue des ressentis dès le hall

A signaler, exposition partenaire sur le territoire des Hauts-de-France au Mémorial 14-18

« Poilus : histoire des chats et des chiens de la grande guerre »

Catalogue 

Trop mignon !

Co-édition musée du Louvre Lens/Lienart 

Prix 39 euros, 300 pages. 

Disponible à la librairie boutique du musée 

Infos pratiques :

Trop Mignon ! 

L’art du bonheur 

Jusqu’au 18 janvier 2027 

Louvre Lens 

99 Rue Paul Bert, 62300 Lens

www.louvrelens.fr

Chapitre 2 : 

Trop mignon ! 

La revanche du cute 

A partir du 19 février 2027

Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg (MAMCS)