Léa Belooussovitch, Foyer « Glatsona, Ile d’Eubée », Grèce, 9 aout 2021, Triptyque, Dessins aux crayons de couleur sur feutre de laine, 160 x 240 cm, 2023 © Courtoisie de l’artiste et de la galerie Meessen.
A l’occasion du Bicentenaire de la photographie, le Drawing Lab propose l’exposition Éclipse, le dessin à travers la photographie explorant la porosité et la mutation entre les deux médiums sous l’influence de certains processus et dispositifs. Avec en préambule le séminal Point de vue du Gras le parcours séquencé en trois séquences : « Devenir graphité », « Mises au point » et « Image latente » bouscule les catégories et les indices, transferts, brouillages, effacements deviennent des mises en tension, relectures et confrontations successives. Anne Favier, commissaire, maîtresse de conférences en sciences de l’art à l’université de Saint-Étienne, revient sur la genèse de cet ambitieux projet : un ouvrage collectif publié en 2025, le choix des artistes convoqués et ce que nous disent de tels questionnements.
Elle a répondu à mes questions.

Anne Favier, tous droits réservés
Marie de la Fresnaye. Quelle est l’origine du projet ?
Anne Favier. L’exposition a été imaginée dans le cadre du Bicentenaire de la photographie. Le Drawing Lab m’a alors contactée suite à la publication, en 2025, d’un ouvrage collectif que j’ai dirigé (Le passage au dessin. Reprise, transfert, mise au point), dans lequel il est notamment question des liens étroits qu’entretient le dessin avec la photographie.
C’était donc pour moi l’occasion rêvée de donner forme à ce travail de recherche et de le développer au sein du Drawing Lab, un lieu inédit, dédié au dessin contemporain sous toutes ses formes.
MdF. Que signifie pour vous le Bicentenaire de la photographie ?
AF. L’exposition permet de revisiter l’histoire de la photographie à travers le dessin. En préambule, nous retrouvons ainsi l’iconique Point de vue du Gras de 1826 de Nicéphore Niépce, repris par Daphné Nan Le Sergent dans un dessin réalisée spécifiquement pour le Drawing Lab avec une version post-photographique générée avec l’IA.
Dans l’exposition, les dessinateur·ices interrogent les différents usages de la photographie — photographie de famille, scientifique, historique, médiatique ou publicitaire.
Mais je voulais aussi des œuvres qui rejouent, par le dessin, les principes fondateurs du photographique lui-même : insolation, révélation, image latente, négatif, positif, multiplicité…
Il y a ainsi des installations photosensibles- celle de Pascal Navarro – où l’image, d’abord invisible, se révèle progressivement le temps de l’exposition. Et un dispositif complexe, élaboré pendant 15 jours et nuits sur place par l’artiste Jérémie Setton, où l’on devient nous-mêmes agent de la révélation d’une image qui apparaît et disparaît sous ses yeux. C’est assez fascinant et c’est aussi une manière d’animer l’image photographique.
MdF. Comment transposez-vous ces transferts entre dessin et photographie dans le parcours ?
AF. Le titre Éclipse évoque d’abord la manière dont dessin et photographie se télescopent et interfèrent jusqu’à parfois même se confondre dans certaines œuvres.
Il renvoie aussi au processus photographique lui-même qui relève à la fois de l’éblouissement et de l’obscurcissement… puisque la photographie étant, à l’origine, une écriture d’ombre issue d’une obturation momentanée de la lumière.
Cette tension on la retrouve dans l’exposition, où la traversée, voire la brûlure de la lumière, est à la fois représentée et bien réelle.
Enfin, l’éclipse suggère aussi des formes d’effacement, à commencer par celui du dessinateur lui-même, dont le geste graphique peut être diversement mis en retrait comme chez Éric Manigaud. Et pour l’anecdote, je suis aussi partie d’une œuvre de Mireille Blanc, intitulée Eclipse, qui représente le retrait d’un tirage photo d’un album, dont il ne reste que quelques indices : les coins de scotch et une empreinte plus claire… Cela nous ramène à la dimension indicielle de la photo, qui est une empreinte de lumière à distance.
MdF. Sur quels critères avez-vous choisi les artistes ?
AF. Ces différents artistes sont pour moi des compagnons de recherche, à la faveur de rencontres qui se sont étoffées au fil des visites d’expositions et d’ateliers et de manifestations scientifiques. C’est toujours un travail d’échange, de réflexions partagées, de discussions sur le temps long.
Tous ces artistes sont extrêmement investis, voire obsessionnels. Je suis leurs travaux, parfois depuis très jeune. Pour Jean Olivier Hucleux, par exemple, qui est l’un des premiers artistes à m’avoir vraiment marquée, il y a trente ans. Pour l’exposition, j’ai eu la chance de pouvoir emprunter au Frac Centre-Val de Loire une magnifique pièce emblématique de cette grande proximité entre dessin et photographie, qui lui a d’ailleurs valu, en 1990, de perdre un procès pour contrefaçon. C’est justement cette question du doute, et l’écart à l’œuvre dans la reprise dessinée, qui m’intéresse depuis longtemps.
Mais indépendamment de chaque œuvre, ce qui m’importe, c’est le dialogue entre elles et les multiples résonances qu’elles présentent, en situation, dans un espace partagé. C’est le défi de toute exposition collective !
MdF. L’artiste Celia Muller suscite des doutes sur la nature même du médium : quels sont ses procédés ?
AF. Célia Muller part d’archives perdues de vue : des tirages photographiques anonymes, issus du fonds de La Conserverie à Metz, le Conservatoire national de l’album de famille.
Elle les « développe » ensuite très fidèlement au pastel et à l’encre à tatouer. Elle redessine aussi les pliures, les traces d’usure, les déchirures et autres stigmates qui témoignent des manipulations ayant accompagné la vie de ces clichés, aujourd’hui anonymes.
En travaillant sur du papier de soie — un matériau délicat mais résistant, davantage destiné à envelopper et protéger les photographies qu’à servir de support — l’artiste donne à éprouver la fragilité de ces images précaires et la puissance de leur empreinte mémorielle.
MdF. Comment Nicolas Daubanes engage ces « images latentes », titre du 3ème chapitre de l’exposition ?
AF. Depuis 2025, lors de sa résidence à la Villa Médicis, Nicolas Daubanes revisite la pratique très ancienne du photogramme. À noter que Henry Fox Talbot, autre inventeur de la photographie, qualifiait ses photogrammes de « dessins photogéniques ».
Pour revenir à Daubanes, il crée d’abord un négatif photographique sur plaque de verre, à partir d’un dessin et de projections de métal brûlant, en meulant à proximité une barre d’acier.
Il réalise ensuite, en chambre noire, différents tirages sur papier photosensible. Mais au lieu d’utiliser la lumière de l’agrandisseur, il « envoie des étincelles à la disqueuse qu’il dirige plus ou moins », pour reprendre ses mots. Ce sont donc de véritables brûlures de lumière qui viennent révéler la photographie de manière très graphique.
L’image passe ainsi de la photo au dessin, puis du dessin à la photo, dans une sorte de chaîne de transformations. En photographie analogique, on appelle « image latente » l’image qui est enregistrée sur la surface photosensible mais qui reste invisible tant qu’elle n’a pas été révélée. C’est donc une image en attente d’apparition.
C’est précisément ce que Daubanes rejoue ici : à partir d’une même matrice, son négatif sur verre, il peut produire une infinité de tirages aux qualités graphiques très différentes.
MdF. Vous êtes Maitresse de conférences en sciences de l’art à l’université Jean Monnet, que développez-vous au Laboratoire ECLLA ?
AF. En 2020-2022, j’ai initié un programme de recherche sur le dessin contemporain, avec différents partenaires, à commencer par le MAMC de Saint-Étienne, qui décerne chaque année un prix à un·e dessinateur·ice contemporain·e.
Ce travail s’est encore développé cette année avec le colloque international « Les données du dessin », organisé avec l’ENSASE et la HEAD Genève, autour des questions de retranscription et de transposition : pas uniquement d’images, mais aussi des textes, de sons… selon différents protocoles. Comment les dessinateur·ices opèrent par codage, transcodage, traduction par les moyens du dessin, jusqu’à un certain degré d’illisibilité.
Par ailleurs, j’ai enseigné le développement photographique au sein de mon université, et j’y enseigne toujours le dessin, depuis une vingtaine d’années. Mon approche scientifique émane ainsi de la pratique. Il peut même m’arriver de jouer les petites mains et de participer à l’élaboration de certaines œuvres… c’est le cas pour cette exposition !
Avec les oeuvres de : Fabienne Ballandras, Léa Belooussovitch, Mireille Blanc, Nicolas Daubanes, Jean Olivier Hucleux, Éric Manigaud, Célia Muller, Daphné Nan Le Sergent, Pascal Navarro et Jérémie Setton.
Ce projet labellisé Bicentenaire de la Photographie par le ministère de la Culture, s’inscrit dans la programmation officielle du Bicentenaire du 1er septembre 2026 au 30 septembre 2027.
Programmation spéciale autour de l’exposition :
Lundi 5 octobre, à partir de 18h30
De 18h30 à 20h00 : Ce qui demeure vivant. Rencontres d’art contemporain. Dialogue entre l’artiste Nicolas Daubanes et l’historienne de l’art Laurence Schmidlin (auditorium Jacqueline Lichtenstein, galerie Colbert, INHA).
En libre accès, sans réservation, dans la limite des places disponibles.
Suivi de la visite de l’exposition Eclipse avec Nicolas Daubanes et la commissaire Anne Favier, au Drawing Lab.
Samedi 5 décembre
Atelier de pratique artistique au Drawing Lab par Anne Favier.
Infos pratiques :
Éclipse, le dessin à travers la photographi
Du 25 septembre au 3 janvier
Drawing Lab
17 rue de Richelieu, Paris 1
Entrée libre











