Henry Taylor,
We Were Framed, 2014. Coll. Part. Photo Brian Forrest © Henry Taylor
Courtesy the artist and Hauser & Wirth
Si Picasso et plus largement l’art occidental a puisé dans les sources extra-européennes selon une certaine exotisation et fétichisation du corps noir, l’artiste afro-américain Henry Taylor renverse la tendance à l’occasion de sa première rétrospective en France au Musée national Picasso-Paris sous l’impulsion de Cécile Debray, Présidente de l’institution et co-commissaire avec Joanne Snrech, conservatrice. Sa relecture des Demoiselles d’Avignon est un manifeste en soi et les prostituées barcelonaises se révèlent des femmes noires affirmées même si la silhouette d’un homme blanc avec une montre en or enlaçant l’une des silhouettes introduit une certaine dissonance, un mot essentiel pour comprendre sa démarche.
Le titre également participe de cette ambiguïté « From Congo to the capital, and back again ». Taylor détourne autant qu’il cite. Autre réinvention à partir du célèbre Déjeuner sur l’herbe de Manet devenu « Forest fever ain’t nothing like Jungle Fever » ou comment les fondements de la modernité occidentale se voient sapés en profondeur à travers cette scène qui emprunte à la pastorale américaine autant qu’au mythe de Joséphine Baker, la figure agenouillée au second plan. Des déflagrations en puissance qui scandent le parcours de l’exposition réunissant une centaine d’œuvres sur deux étages, le titre de l’exposition « Where thoughts provoke » traduisible par « Là où la pensée dérange » introduit d’emblée une réflexion politique. Ses peintures dépouillées et frontales, d’une grande efficacité au service de la densité psychologique de ses personnages et loin des codes et représentations canoniques, visent à célébrer une mémoire alternative du panthéon de l’Amérique. Ainsi de Martin Luther King en train de jouer au ballon avec des enfants, un contexte inattendu en pleine nature, loin des podiums du tribunes. De même avec le portait de Jay-Z pour le New York Times dont le titre « I Am a Man » renvoie aux slogans du mouvement des éboueurs en grève à Memphis en 1968.

Henry Taylor,
Split, 2013. Coll. Part. Photo Sam Kahn
© Henry Taylor Courtesy the artist and Hauser & Wirth
Des icônes inscrites dans une histoire des luttes pour les droits civiques mais aussi dans le sport et la mythologie américaine, selon un phénomène de libres associations, comme en free jazz, sans hiérarchie. Une succession de sources et d’éléments cohabitent mais souvent sous le régime d’une certaine tension et violence latente. Des réalités qui contredisent les promesses de l’American Dream avec les présences policières autour de la figure de l’activiste George Jackson ou l’évocation des funérailles de Carole Robertson l’une des jeunes filles tuées lors de l’attentat raciste de l’église de la 16ème rue à Birmingham (Alabama) en 1963 dans le triptyque réalisé pour la Biennale de Venise de 2019 centré les luttes afrodescendantes de la révolution haïtienne aux violences systémiques du XXème siècle.

Henry Taylor,
Untitled, 2016-22. Coll. Part.Photo Jeff McLane
© Henry Taylor Courtesy the artist and Hauser & Wirth
Autant de récits et d’histoires qu’il capte et transpose dans une émotion brute et sans artifice. De cette bouche sans visage, un cri s’échappe « Screaming head » dans des aplats bleus et jaune vifs. Souvenirs de son expérience d’infirmier à l’hôpital psychiatrique de Camarillo ? C’est de l’ordinaire que nait l’évocation des stéréotypes et discriminations mais aussi la mémoire de l’intime. Le parcours se cristallise avec la grande installation « It’s like a jungle » constituée de plusieurs tableaux-reliefs évoquant une étrange forêt hybride (bidons, meubles, cartons…) mais aussi le goût occidental pour les formes dites « primitives ».
Dans le prolongement de l’exposition de l’artiste afro-américaine Faith Ringgold et avant une prochaine rétrospective consacrée à la Harlem Renaissance (printemps 2027), cet opus qui réactive mémoire partagée, ancrage individuel et géographie intime tout en ouvrant de nouvelles perspectives, place le musée Picasso-Paris au cœur des enjeux d’une nécessaire relecture de la modernité occidentale.
Catalogue
Coédition Musée national Picasso Paris/Dilecta
224 pages, 40 euros
A découvrir également lors de votre visite : « Les Métamorphoses des Guernica » plongée inédite et expérience en réalité virtuelle.
Infos pratiques :
Henry Taylor
« Where thoughts provoke »
Jusqu’au 6 septembre 2026
Programmation nocturne « les Hybrides » autour des arts vivants
Musée national Picasso-Paris



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