« Clair-obscur » : des forces du ténébrisme à la lumière, Pinault Collection par Emma Lavigne

Pierre Huyghe, Camata (2024). © Vue de l’exposition “Clair-obscur”, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Photo : Nicolas Brasseur. Pinault Collection. © Adagp, Paris, 2026

Si le nouveau directeur artistique de Balenciaga Pierpaolo Piccioli, a choisi le clair-obscur pour la fashion week 2026, preuve en est que l’imaginaire suscité par le Caravage continue d’inspirer. A la Pinault Collection – Bourse de Commerce, Emma Lavigne, directrice et conservatrice générale, nous plonge dans une dramaturgie grandiose entre quête du sublime et effrois contemporains. Mélancolie, soleil noir, cosmos, les astres nous entrainent dans une chevauchée du ténébrisme dans le sillage de Goya et sa « Quinta del Sordo », confessions intimes et hallucinées du maître, ultime refuge qui fascine de nombreux artistes.

Cette part de l’inconscient et de l’irrationnel est à l’œuvre dans un parcours séquencé des entrailles de la Bourse du Commerce (nocturne) aux germinations célestes et atmosphériques des étages jusqu’à l’incandescence du feu. Le chœur de la tragédie se joue dans la Rotonde en pleine lumière avec Pierre Huyghe et le film « Camata » tourné dans l’immensité du désert d’Atacama autour de rituels de l’au-delà, ballet mécanique et temporel infini, tandis que James Lee Byars dans un ultime face à face avec la mort irradie de toutes parts un mausolée comme dans l’Égypte ancienne ou le Japon du Pavillon d’Or de Kyoto. Baroque et flamboyant.

James Lee Byars. © Vue de l’exposition “Clair-obscur”, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Photo : Nicolas Brasseur.

Entre temps il a fallu traverser le chiaroscuro de Sigmar Polke et son cycle grandiose « Axial Age », chapelle de l’opacité et de la transparence et autre hommage à Goya ou les vibrations intérieures de Laura Lamiel qui investit les 24 vitrines de la Bourse d’une chorégraphie évanescente avec pour titre emprunté à Beckett « ça fait un bruit d’ailes, de feuille, de sable ». 

Libre choix après entre le dédale de la grotte de Philippe Parreno ou la vision crépusculaire de Victor Man. J’opte pour le sous-sol qui bat au rythme des « Peintures noires » de Goya cauchemardesques réactivées par Philippe Parreno qui a modélisé en 3D « le Domaine du sourd » que l’on traverse comme un fantôme à la lueur d’une bougie. L’artiste ouzbèke Saodat Ismailova revient sur la figure du prophète persan du 8ème siècle Al-Muqanna avec Melted In the Sun et les explosions nucléaires soviétiques au Kazakhstan avec un autre film : To the Throat of the Sun entre mythes ouzbèkes et héritage post-soviétique en Asie centrale. La voix qui chuchote comme un murmure ajoute une dimension intime et suscite une notion de transmission dans une ambiance qui révèle l’espace selon ses partis pris filmiques et scénographiques. La lenteur est au service de la puissance du récit et l’invitation à s’allonger devant l’écran permet de mieux recevoir et prendre conscience. Diplômée du Fesnoy, l’artiste installée à Paris connait une véritable accélération avec notamment une première exposition au Canada qui vient d’ouvrir. 

Victor Man, Titiriteros (2023). © Pinault Collection. Victor Man © Adagp, Paris, 2026.

L’artiste roumain Victor Man, exposition dans l’exposition de Jean-Marie Galais que j’avais interviewé à Rennes, distille une petite musique dissonante entre inquiétante étrangeté et mystique symboliste. L’esthétisation de la violence dans certaines scènes religieuses et l’ambiguïté des scènes laissent un sentiment d’inachevé. Le tableau « Titiriteros, les marionnettistes » a été choisi pour l’affiche de l’exposition avec ces couleurs verdâtres qui ajoutent à un certain malaise. Directement inspiré du Greco, les trois personnages sont trois femmes de la communauté rom que l’artiste a rencontré à Berlin, le mythe de la gitane étant une grande référence des débuts de la modernité en peinture. 

Plus haut dans les étages dont les fenêtres ont été partiellement occultées, un face à face inédit entre le surréaliste Yves Tanguy et l’artiste contemporain Pierre Huyghe. C’est la première fois que sont dévoilées les toiles de Tanguy, une part plus intime de la collection de François Pinault précise Emma Lavigne dont la vision n’a jamais été aussi aiguisée. 

Les règles muséographiques ont été bousculées pour aiguiser notre regard poursuit-elle, révéler les zones d’ombre et créer un espace de confusion. Les amas de goudron de Dubuffet, les corps disloqués et méconnaissables d’Alina Szapocznikow, rescapée des camps de la mort, (récemment célébrée par le Musée de Grenoble), les silhouettes rugueuses de Germaine Richier hantent les esprits au sortir de la Seconde guerre mondiale. Une séquence traumatique qui se poursuit avec l’évocation de l’épidémie du sida par Robert Gober ou les corps-valises de boat people de Dan Vo. On quitte ces figures angoissées pour basculer dans le brouillard, autre séquence hypnotique du désastre en cours avec Bruce Conner et l’apocalypse nucléaire menée par les américains dans le Pacifique « Crossroads » devenue comme un motif esthétique et dont le Musée d’art moderne de Paris s’était emparé avec la remarquable exposition L’âge atomique. Frank Bowling qui avait été exposé dans l’opus « Avant l’orage » diffuse un contre-récit instable et vaporeux de la diaspora des Caraïbes dans une harmonie violette et vert avec « Karter’s Choice ».

Bill Viola, Fire Woman (2005). © Pinault Collection

Dernière séquence sous la symbolique du feu dont la puissance détruit et régénère en même temps. Célébré depuis des millénaires, lors du solstice d’été, ses rituels ont façonné de nombreuses civilisations. Bill Viola dans un geste composé au départ pour l’Opera Bastille Tristan Project, rejoue une expérience personnelle dramatique où il faillit perdre la vie. La silhouette de cette femme seule dans la nuit face aux flammes, finit par être ensevelie par les eaux. De part et d’autre, la « danse de la sorcière » de Mary Wigman, possédée et dissidente reste un hiatus fondateur dans l’histoire de l’avant-garde. Une transe qui répond aux encres noires réalisées « au doigt » dans le secret de la chambre d’asile de Louis Soutter et aux bricolages hétéroclites de Carol Rama. De l’art des marges surgit la lumière. 

Si cette partition aux confins du visible déroute jusqu’à tordre le motif initial, elle laisse une empreinte durable dans une contemporanéité qui n’a jamais porté le chaos si fort. Tout comme le précise le philosophe italien Giorgio Agamben cité en préambule par Emma Lavigne « Tous les temps sont obscurs pour ceux qui en éprouvent la contemporanéité. Le contemporain est donc celui qui sait voir cette obscurité, qui est en mesure d’écrire en trempant la plume dans les ténèbres du présent ». 

Une visite s’impose.

Infos pratiques :

Clair-obscur

jusqu’au 24 août 2026

Bourse de commerce-Pinault Collection

Horaires :

Du lundi au dimanche de 11h à 19h
Nocturne le vendredi jusqu’à 21h 
Fermeture le mardi et le 1er mai
Nocturne gratuite tous les premiers samedis du mois de 17h à 21h

Tarifs :

Plein tarif : 15€
Tarif 18-26 et autres réductions : 10€

https://www.pinaultcollection.com/fr/boursedecommerce/clair-obscur