đŸ“œ DalĂ­-Magritte, rivalitĂ©s Ă©lectives

René Magritte, La magie noire (détail) Salvador Dali, la Tentation de Saint Antoine (détail)© MRBAB, Bruxelles © Salvador Dalí, Fundació Gala-Salvador Dalí, (SABAM)

« DalĂ­ rĂ©vĂšle Ă  Magritte l’importance de l’illusion parfaite qui permet de tromper l’esprit. Magritte a livrĂ© Ă  DalĂ­ des trouvailles imaginaires comme la girafe enflammĂ©e qui alimentera ses visions. Â» Michel Draguet, directeur gĂ©nĂ©ral des MusĂ©es royaux des Beaux-Arts de Belgique, commissaire

A l’occasion des 10 ans du musĂ©e Magritte (qui a totalisĂ© 3 M de visiteurs depuis son ouverture), les MusĂ©es royaux des Beaux-Arts de Belgique proposent une confrontation inĂ©dite entre deux monstres sacrĂ©s du surrĂ©alisme RenĂ© Magritte et Salvador DalĂ­, en partenariat avec le DalĂ­ Museum de St Petersburg de Floride oĂč s’est jouĂ©e la premiĂšre manche de ce jeu d’échecs en dĂ©cembre 2018. A partir de 100 peintures, dessins, sculptures et photographies, provenant de plus de 40 musĂ©es internationaux et collections privĂ©es, cette relation est mise Ă  jour entre aspirations communes et divergences personnelles.

— Inconnu Photographe – « Le Bouquet (Georgette & RenĂ© Magritte) » (1937) | MRBAB/ AACB | © MRBAB, Bruxelles © 2019, Succession Magritte c/o SABAM

Si les deux peintres se distinguent et se mĂ©fient de l’automatisme du surrĂ©alisme dĂ©fendu par Breton et ses amis parisiens, ils engagent un chapitre nouveau et rĂ©volutionnaire de l’avant-garde levant le voile de l’apparence Ă  partir de stratĂ©gies du hasard et de l’inconscient mais alors que Magritte sonde le mystĂšre dans un style tout en retenue oĂč la surface restant hermĂ©tique est au service de jeux linguistiques, DalĂ­ nous entraine dans une surenchĂšre virtuose (la mĂ©thode paranoĂŻaque critique) qui joue sur la flamboyance et la mĂ©tamorphose. Une autre diffĂ©rence majeure est la destinĂ©e critique de l’un et de l’autre, le succĂšs immĂ©diat pour DalĂ­ qui jouira d’une reconnaissance internationale et partira aux Etats Unis, alors que Magritte a dĂ» attendre plus longtemps, sa premiĂšre exposition personnelle n’ayant lieu qu’en 1948, et affrontera une crise Ă©conomique, ce qui alimente son ressentiment Ă  l’égard de son jeune compagnon de route.

Cette premiĂšre pomme de discorde se cristallise dans le film « Un chien andalou Â» de Luis Buñuel qui ouvre le parcours. TournĂ© au printemps 1929 l’annĂ©e de leur rencontre parisienne, les emprunts du catalan au belge sont clairs dans la scĂšne d’ouverture de cette femme surprise dans sa lecture directement inspirĂ©e du tableau « La lectrice soumise Â» ou le motif de la main pleine de fourmis empruntĂ© au « Soupçon mystĂ©rieux Â» qui aura une grande fĂ©licitĂ© dans l’Ɠuvre de Dali. En parallĂšle Ă  ce chef d’Ɠuvre cinĂ©matographique, le tableau image magrittien, cet « objet peint Â» d’un Ɠil voyeur qui nous regarde et se dĂ©robe en mĂȘme temps, au milieu d’un jeu de textures dĂ©coratives et gĂ©omĂ©triques qui aura Ă©galement une influence sur l’espagnol.

Ce dialogue nourri d’influences avant mĂȘme l’arrivĂ©e de DalĂ­ Ă  Paris, se matĂ©rialise l’étĂ© 1929 quand Magritte et sa femme Georgette se rendent Ă  CadaquĂšs dans la rĂ©sidence de la famille DalĂ­, accompagnĂ©s de Paul Eluard, sa femme Gala et sa fille, l’écrivain belge Camille Goemans, galeriste Ă  Paris et Buñuel. Une pĂ©riode dĂ©cisive pour DalĂ­ qui tombe amoureux de sa future Ă©pouse Gala, l’astre montant de sa carriĂšre.  Magritte y achĂšve « le Temps menaçant Â» (conservĂ© Ă  Edimbourg et habilement reconstituĂ© grĂące Ă  une cloud room qui invite Ă  une expĂ©rience Ă  360°) oĂč au-dessus d’un littoral rocheux certainement catalan, 3 objets flottent sur un ciel bleu azur : un torse humain, un tuba et une chaise.  Ce sĂ©jour inspire Magritte qui aperçoit vraisemblablement dans l’atelier de son hĂŽte « le Jeu lugubre Â» d’apparence hallucinatoire qu’il retraduit par des nuages ouateux.

René Magritte, Le bain de cristal, 1946, © PhotothÚque R. Magritte / Adagp Images, Paris, 2018

Le parcours dĂ©clinĂ© en autant de questionnements creuse ces correspondances entre admiration bienveillance et certaine rĂ©pulsion magrittienne: dedans x au-delĂ , rĂȘve x hallucination, mollesse x dĂ©sir, dĂ©tournements x cĂ©lĂ©brations, formes x figures
 dans une porositĂ© des styles et motifs autour du fĂ©tichisme, des figures voilĂ©es, des objets en feu (la fameuse girafe), des espaces irrationnels, des images doubles (William Jeffett, commissaire en chef des expositions The Dali museum), Magritte au contact de DalĂ­ se dĂ©gageant de l’impact psychologique liĂ© au suicide de sa mĂšre pour explorer de nouvelles stratĂ©gies de questionnement de l’objet.

Salvador DALÍ – “Surrealistisch object met een symbolische functie — Gala’s schoen” (1931/ reconstructed 1975) | Collection of the DalĂ­ Museum St. Petersburg, FL (USA) | © Salvador DalĂ­, FundaciĂł Gala-Salvador DalĂ­, (SABAM), 2019

L’un des temps est cette mise en regard du « Joueur secret Â» de Magritte son plus grand tableau appartenant aux collections belges, avec le « Guillaume Tell Â» de DalĂ­ (Centre Pompidou Paris). Un tableau manifeste pour Magritte oĂč une tortue noire surplombe deux joueurs de ce qui ressemble Ă  un bilboquet gĂ©ant proche du phallus, aux branches verdoyantes, tandis qu’une femme Ă  la bouche baillonnĂ©e regarde le spectateur d’un placard. TrĂšs opaque et mystĂ©rieux, tandis que DalĂ­nous livre une vision trĂšs autobiographique de sa relation tourmentĂ©e avec son gĂ©niteur Ă  travers ce hĂ©ros suisse qu’il pare d’une dimension freudienne, la peur de l’impuissance et de la castration. Face Ă  cette figure menaçante du pĂšre,  l’image de la honte et de la masturbation va devenir une obsession rĂ©currente chez DalĂ­. L’ñne putride symbolise le dĂ©sir refoulĂ© tandis que le lion triomphant la vigueur sexuelle de Gala qui le sauve. Cette relation amour haine avec le pĂšre se retrouve dans  « le Grand Masturbateur Â» ou « l’Enigme du dĂ©sir, Ma mĂšre, ma mĂšre, ma mĂšre Â», ces grandes formes alvĂ©olĂ©es que DalĂ­ emprunte Ă  Magritte (« les accommodements des dĂ©sirs Â») pour y inscrire non plus « Elle Â» mais celle qui a toujours cru en lui, sa mĂšre dĂ©cĂ©dĂ©e d’un cancer, traumatisme de l’enfance, dans une fascinante minutie des dĂ©tails qui confĂšre au cabinet de curiositĂ©s.

Dali’, Salvador (1904-1989): The Accommodations of Desire, 1929. New York, Metropolitan Museum of Art*** Permission for usage must be provided in writing from Scala.

Autre morceau de bravoure « la Tentation de Saint Antoine Â» de DalĂ­, l’un des joyaux des collections belges, couverture du catalogue de l’exposition, confrontĂ©e Ă  « L’attentat Â» de Magritte. DalĂ­ reprend et recycle le thĂšme chrĂ©tien de l’anachorĂšte face Ă  la tentation dans le dĂ©sert pour y transposer ses fantasmes face Ă  des visions de luxure. Le torse fĂ©minin encadrĂ© par un pavillon d’or est clairement empruntĂ© au torse fĂ©minin de Magritte enchĂąssĂ© en gros plan dans un tableau lui-mĂȘme partie prenant d’un dĂ©cor de composition virtuelle. Magritte est le peintre qui n’hĂ©site pas Ă  suggĂ©rer le rapt et le viol comme dans cette Ă©trange toile « Les jours gigantesques Â» oĂč une figure d’homme se substitue Ă  celle de la femme dans une chorĂ©graphie brutale et dĂ©rangeante.

Salvador DALÍ – “La tentation de Saint-Antoine” (1946) | © Salvador DalĂ­, FundaciĂł Gala-Salvador DalĂ­, Figueres | photo : J. Geleyns – Art Photography

La rivalitĂ© des deux maitres atteint son paroxysme Ă  la fin des annĂ©es 1930 en la personne du mĂ©cĂšne anglais, Edward James qui attise de nombreux Ă©changes Ă  partir de l’Ɠuvre de DalĂ­ « Couple aux tĂȘtes pleines de nuages Â» que Magritte dĂ©couvre lors de son sĂ©jour londonien en 1937 chez le collectionneur. De ces deux toiles sĂ©parĂ©es l’on projette une effigie d’homme et de femme. Pour cette peinture image, DalĂ­ s’inspire en rĂ©alitĂ© d’un tableau fantĂŽme pour lui, l’AngĂ©lus de Millet qu’il a vu enfant et qu’il rapproche de son couple avec Gala. La femme prend la position de la mante religieuse dĂ©vorant le mĂąle aprĂšs accouplement, dans une bouffĂ©e paranoĂŻaque critique. En rĂ©ponse Ă  cela Magritte crĂ©Ă© « La reprĂ©sentation Â» qui se focalise sur le pubis et le ventre d’une femme dont le cadre Ă©pouse les contours, reprenant l’innovation de Dali qui lui-mĂȘme part du principe magrittien de la silhouette qui ouvre sur un ciel ou un paysage Ă  l’infini. Des allers et retours constants et fĂ©conds.

Autre influence mutuelle, celle du peintre suisse du XIXĂšme siĂšcle Arnold Böcklin, dont les paysages sont rĂ©guliĂšrement convoquĂ©s chez l’un ou l’autre comme partie prenant de l’action. Son « Ile des morts Â» est directement citĂ©e par DalĂ­ dans une Ɠuvre virtuose de 1934 oĂč une silhouette Ă©vanescente se dĂ©bat de son linceul au milieu de remparts et de cyprĂšs, tandis que Magritte dans « L’annonciation Â» (Tate) livre une sorte de condensĂ© de ses motifs favoris (le grelot, les quilles, le jeu d’échecs..), dans un dĂ©cor qui rappelle la muraille, les rochers, les cyprĂšs. Mais comme toujours il faut rester sur ses gardes et se mĂ©fier de l’eau qui dort


RenĂ© MAGRITTE – “L’Annonciation” (1930) | Tate Gallery, London, Purchased from Thomas Gibson Fine Art (Grant-in-Aid) with assistance from the Friends of the Tate Gallery (1986) | © 2019, Succession Magritte c/o SABAM © Tate, London 2019

On termine ce labyrinthe du dĂ©sir et du trompe l’Ɠil par les portraits d’une remarquable efficacitĂ© dĂ» Ă  l’expĂ©rience publicitaire de Magritte et Dali qui rencontrent vite les attentes d’une bourgeoisie prescriptrice.

« Portrait de Mme Isabelle Styler-Tas (MĂ©lancolie) Â» : ces deux bustes face Ă  face sur fond de paysage est en rĂ©alitĂ© l’occasion pour DalĂ­ d’un dialogue avec les grands maitres : Piero della Franscesca le couple ducal d’Urbino mais aussi Archimboldo et les maniĂ©ristes  pour ces paysages anthropomorphes composites. Fille d’un joaillier, la commanditaire porte en mĂ©daillon un bijou dont le visage effrayant rappelle les serpents de MĂ©duse qui a le pouvoir de pĂ©trifier le vivant. La rĂ©fĂ©rence Ă  LĂ©onard de Vinci qui est le dĂ©clencheur de sa mĂ©thode paranoĂŻaque critique avec ses figures dormantes dans les taches ou nuages est essentielle pour DalĂ­, son grand admirateur. Magritte en jouera Ă©galement comme dans « L’art de la conversation Â» oĂč les vagues dessinent le mot amour ou ces Ă©toiles du ciel dans « le travail cachĂ© Â» qui rĂ©vĂšlent le mot dĂ©sir.

En contraste Magritte se fait plus prosaĂŻque comme souvent dans sa maniĂšre d’aborder le modĂšle en ayant recours Ă  « l’évidence Â» Ă  partir de photographies.  Adrienne Crower et son mari sont de fidĂšles soutiens de l’artiste. A l’encontre des critĂšres en vigueur, Magritte insiste sur les dents de la jeune femme comme dans une publicitĂ© pour un dentifrice plutĂŽt que sur sa condition sociale. Elle est nue et son regard dĂ©passe celui du spectateur ce qui provoque un malaise. Sa joie semble feinte, tandis qu’une sphĂšre incongrue se dĂ©tache d’un rideau de thĂ©Ăątre.

Ainsi ces points de rapprochement et divergences nous entrainent dans une rĂ©flexion sur l’image et sa dĂ©construction qui dĂ©passe largement la sphĂšre surrĂ©aliste pour ouvrir Ă  des enjeux trĂšs contemporains.

L’artiste amĂ©ricain Joseph Kosuth pionnier de l’art conceptuel en hommage Ă  Magritte installe une offre monumentale permanente au musĂ©e Magritte qu’il intitule « La signification, l’emplacement du mot dans un champ grammatical Â».

De plus des espaces crĂ©atifs conçus Ă  partir de documents d’archives invitent chaque visiteur Ă  faire preuve d’imaginaire pour prolonger l’exposition et bousculer un peu plus nos certitudes !

Catalogue 240 pages, 34,90 €, Ă©ditions Ludion.

A noter le dimanche 24 octobre grande fĂȘte autour du 10Ăšme anniversaire du musĂ©e Magritte ! Visites guidĂ©es, ateliers d’Ă©criture, performances…

A l’affiche Ă©galement la fascinante installation de Chiraru Shiota « Me Somewhere Else Â», Ɠuvre chĂšre Ă  l’artiste qui Ă©voque sa rĂ©silience face Ă  la maladie.

En complĂ©ment la MusĂ©e RenĂ© de Magritte dans la maison qu’il occupa avec Georgette pendant 24 ans au 135 rue Esseghem Ă  Jette, dans l’épicentre de la gĂ©ographie surrĂ©aliste bruxelloise, est un incontournable ! Vous y retrouverez de nombreux motifs de ses tableaux. Le musĂ©e est actuellement en phase d’agrandissement pour pouvoir offrir une meilleure expĂ©rience de visite. Circuit surrĂ©aliste Ă©galement proposĂ© par Visit.Brussels.

Infos pratiques :

Dali & Magritte

Jusqu’au 9 fĂ©vrier 2020

Horaires : fermeture les lundis

Tarifs :

16/8 € billet combinĂ© EXPO + Magritte museum

3 rue de la RĂ©gence, Bruxelles

https://www.fine-arts-museum.be

Organiser votre sĂ©jour : VisitBrussels

Thalys, partenaire de votre voyage.