RenĂ© Magritte, La magie noire (dĂ©tail) Salvador Dali, la Tentation de Saint Antoine (dĂ©tail)© MRBAB, Bruxelles © Salvador DalĂ, FundaciĂł Gala-Salvador DalĂ, (SABAM)
« DalĂ rĂ©vĂšle Ă Magritte lâimportance de lâillusion parfaite qui permet de tromper lâesprit. Magritte a livrĂ© Ă DalĂ des trouvailles imaginaires comme la girafe enflammĂ©e qui alimentera ses visions. » Michel Draguet, directeur gĂ©nĂ©ral des MusĂ©es royaux des Beaux-Arts de Belgique, commissaire
A lâoccasion des 10 ans du musĂ©e Magritte (qui a totalisĂ© 3 M de visiteurs depuis son ouverture), les MusĂ©es royaux des Beaux-Arts de Belgique proposent une confrontation inĂ©dite entre deux monstres sacrĂ©s du surrĂ©alisme RenĂ© Magritte et Salvador DalĂ, en partenariat avec le DalĂ Museum de St Petersburg de Floride oĂč sâest jouĂ©e la premiĂšre manche de ce jeu dâĂ©checs en dĂ©cembre 2018. A partir de 100 peintures, dessins, sculptures et photographies, provenant de plus de 40 musĂ©es internationaux et collections privĂ©es, cette relation est mise Ă jour entre aspirations communes et divergences personnelles.

Si les deux peintres se distinguent et se mĂ©fient de lâautomatisme du surrĂ©alisme dĂ©fendu par Breton et ses amis parisiens, ils engagent un chapitre nouveau et rĂ©volutionnaire de lâavant-garde levant le voile de lâapparence Ă partir de stratĂ©gies du hasard et de lâinconscient mais alors que Magritte sonde le mystĂšre dans un style tout en retenue oĂč la surface restant hermĂ©tique est au service de jeux linguistiques, DalĂ nous entraine dans une surenchĂšre virtuose (la mĂ©thode paranoĂŻaque critique) qui joue sur la flamboyance et la mĂ©tamorphose. Une autre diffĂ©rence majeure est la destinĂ©e critique de lâun et de lâautre, le succĂšs immĂ©diat pour DalĂ qui jouira dâune reconnaissance internationale et partira aux Etats Unis, alors que Magritte a dĂ» attendre plus longtemps, sa premiĂšre exposition personnelle nâayant lieu quâen 1948, et affrontera une crise Ă©conomique, ce qui alimente son ressentiment Ă lâĂ©gard de son jeune compagnon de route.
Cette premiĂšre pomme de discorde se cristallise dans le film « Un chien andalou » de Luis Buñuel qui ouvre le parcours. TournĂ© au printemps 1929 lâannĂ©e de leur rencontre parisienne, les emprunts du catalan au belge sont clairs dans la scĂšne dâouverture de cette femme surprise dans sa lecture directement inspirĂ©e du tableau « La lectrice soumise » ou le motif de la main pleine de fourmis empruntĂ© au « Soupçon mystĂ©rieux » qui aura une grande fĂ©licitĂ© dans lâĆuvre de Dali. En parallĂšle Ă ce chef dâĆuvre cinĂ©matographique, le tableau image magrittien, cet « objet peint » dâun Ćil voyeur qui nous regarde et se dĂ©robe en mĂȘme temps, au milieu dâun jeu de textures dĂ©coratives et gĂ©omĂ©triques qui aura Ă©galement une influence sur lâespagnol.
Ce dialogue nourri dâinfluences avant mĂȘme lâarrivĂ©e de DalĂ Ă Paris, se matĂ©rialise lâĂ©tĂ© 1929 quand Magritte et sa femme Georgette se rendent Ă CadaquĂšs dans la rĂ©sidence de la famille DalĂ, accompagnĂ©s de Paul Eluard, sa femme Gala et sa fille, lâĂ©crivain belge Camille Goemans, galeriste Ă Paris et Buñuel. Une pĂ©riode dĂ©cisive pour DalĂ qui tombe amoureux de sa future Ă©pouse Gala, lâastre montant de sa carriĂšre. Magritte y achĂšve « le Temps menaçant » (conservĂ© Ă Edimbourg et habilement reconstituĂ© grĂące Ă une cloud room qui invite Ă une expĂ©rience Ă 360°) oĂč au-dessus dâun littoral rocheux certainement catalan, 3 objets flottent sur un ciel bleu azur : un torse humain, un tuba et une chaise. Ce sĂ©jour inspire Magritte qui aperçoit vraisemblablement dans lâatelier de son hĂŽte « le Jeu lugubre » dâapparence hallucinatoire quâil retraduit par des nuages ouateux.

Le parcours dĂ©clinĂ© en autant de questionnements creuse ces correspondances entre admiration bienveillance et certaine rĂ©pulsion magrittienne: dedans x au-delĂ , rĂȘve x hallucination, mollesse x dĂ©sir, dĂ©tournements x cĂ©lĂ©brations, formes x figures⊠dans une porositĂ© des styles et motifs autour du fĂ©tichisme, des figures voilĂ©es, des objets en feu (la fameuse girafe), des espaces irrationnels, des images doubles (William Jeffett, commissaire en chef des expositions The Dali museum), Magritte au contact de DalĂ se dĂ©gageant de lâimpact psychologique liĂ© au suicide de sa mĂšre pour explorer de nouvelles stratĂ©gies de questionnement de lâobjet.

Lâun des temps est cette mise en regard du « Joueur secret » de Magritte son plus grand tableau appartenant aux collections belges, avec le « Guillaume Tell » de DalĂ (Centre Pompidou Paris). Un tableau manifeste pour Magritte oĂč une tortue noire surplombe deux joueurs de ce qui ressemble Ă un bilboquet gĂ©ant proche du phallus, aux branches verdoyantes, tandis quâune femme Ă la bouche baillonnĂ©e regarde le spectateur dâun placard. TrĂšs opaque et mystĂ©rieux, tandis que DalĂnous livre une vision trĂšs autobiographique de sa relation tourmentĂ©e avec son gĂ©niteur Ă travers ce hĂ©ros suisse quâil pare dâune dimension freudienne, la peur de lâimpuissance et de la castration. Face Ă cette figure menaçante du pĂšre, lâimage de la honte et de la masturbation va devenir une obsession rĂ©currente chez DalĂ. LâĂąne putride symbolise le dĂ©sir refoulĂ© tandis que le lion triomphant la vigueur sexuelle de Gala qui le sauve. Cette relation amour haine avec le pĂšre se retrouve dans « le Grand Masturbateur » ou « lâEnigme du dĂ©sir, Ma mĂšre, ma mĂšre, ma mĂšre », ces grandes formes alvĂ©olĂ©es que DalĂ emprunte Ă Magritte (« les accommodements des dĂ©sirs ») pour y inscrire non plus « Elle » mais celle qui a toujours cru en lui, sa mĂšre dĂ©cĂ©dĂ©e dâun cancer, traumatisme de lâenfance, dans une fascinante minutie des dĂ©tails qui confĂšre au cabinet de curiositĂ©s.

Autre morceau de bravoure « la Tentation de Saint Antoine » de DalĂ, lâun des joyaux des collections belges, couverture du catalogue de lâexposition, confrontĂ©e à « Lâattentat » de Magritte. DalĂ reprend et recycle le thĂšme chrĂ©tien de lâanachorĂšte face Ă la tentation dans le dĂ©sert pour y transposer ses fantasmes face Ă des visions de luxure. Le torse fĂ©minin encadrĂ© par un pavillon dâor est clairement empruntĂ© au torse fĂ©minin de Magritte enchĂąssĂ© en gros plan dans un tableau lui-mĂȘme partie prenant dâun dĂ©cor de composition virtuelle. Magritte est le peintre qui nâhĂ©site pas Ă suggĂ©rer le rapt et le viol comme dans cette Ă©trange toile « Les jours gigantesques » oĂč une figure dâhomme se substitue Ă celle de la femme dans une chorĂ©graphie brutale et dĂ©rangeante.

La rivalitĂ© des deux maitres atteint son paroxysme Ă la fin des annĂ©es 1930 en la personne du mĂ©cĂšne anglais, Edward James qui attise de nombreux Ă©changes Ă partir de lâĆuvre de Dalà « Couple aux tĂȘtes pleines de nuages » que Magritte dĂ©couvre lors de son sĂ©jour londonien en 1937 chez le collectionneur. De ces deux toiles sĂ©parĂ©es lâon projette une effigie dâhomme et de femme. Pour cette peinture image, DalĂ sâinspire en rĂ©alitĂ© dâun tableau fantĂŽme pour lui, lâAngĂ©lus de Millet quâil a vu enfant et quâil rapproche de son couple avec Gala. La femme prend la position de la mante religieuse dĂ©vorant le mĂąle aprĂšs accouplement, dans une bouffĂ©e paranoĂŻaque critique. En rĂ©ponse Ă cela Magritte créé « La reprĂ©sentation » qui se focalise sur le pubis et le ventre dâune femme dont le cadre Ă©pouse les contours, reprenant lâinnovation de Dali qui lui-mĂȘme part du principe magrittien de la silhouette qui ouvre sur un ciel ou un paysage Ă lâinfini. Des allers et retours constants et fĂ©conds.

Autre influence mutuelle, celle du peintre suisse du XIXĂšme siĂšcle Arnold Böcklin, dont les paysages sont rĂ©guliĂšrement convoquĂ©s chez lâun ou lâautre comme partie prenant de lâaction. Son « Ile des morts » est directement citĂ©e par DalĂ dans une Ćuvre virtuose de 1934 oĂč une silhouette Ă©vanescente se dĂ©bat de son linceul au milieu de remparts et de cyprĂšs, tandis que Magritte dans « Lâannonciation » (Tate) livre une sorte de condensĂ© de ses motifs favoris (le grelot, les quilles, le jeu dâĂ©checs..), dans un dĂ©cor qui rappelle la muraille, les rochers, les cyprĂšs. Mais comme toujours il faut rester sur ses gardes et se mĂ©fier de lâeau qui dortâŠ

On termine ce labyrinthe du dĂ©sir et du trompe lâĆil par les portraits dâune remarquable efficacitĂ© dĂ» Ă lâexpĂ©rience publicitaire de Magritte et Dali qui rencontrent vite les attentes dâune bourgeoisie prescriptrice.
« Portrait de Mme Isabelle Styler-Tas (MĂ©lancolie) » : ces deux bustes face Ă face sur fond de paysage est en rĂ©alitĂ© lâoccasion pour DalĂ dâun dialogue avec les grands maitres : Piero della Franscesca le couple ducal dâUrbino mais aussi Archimboldo et les maniĂ©ristes pour ces paysages anthropomorphes composites. Fille dâun joaillier, la commanditaire porte en mĂ©daillon un bijou dont le visage effrayant rappelle les serpents de MĂ©duse qui a le pouvoir de pĂ©trifier le vivant. La rĂ©fĂ©rence Ă LĂ©onard de Vinci qui est le dĂ©clencheur de sa mĂ©thode paranoĂŻaque critique avec ses figures dormantes dans les taches ou nuages est essentielle pour DalĂ, son grand admirateur. Magritte en jouera Ă©galement comme dans « Lâart de la conversation » oĂč les vagues dessinent le mot amour ou ces Ă©toiles du ciel dans « le travail cachĂ© » qui rĂ©vĂšlent le mot dĂ©sir.
En contraste Magritte se fait plus prosaĂŻque comme souvent dans sa maniĂšre dâaborder le modĂšle en ayant recours à « lâĂ©vidence » Ă partir de photographies. Adrienne Crower et son mari sont de fidĂšles soutiens de lâartiste. A lâencontre des critĂšres en vigueur, Magritte insiste sur les dents de la jeune femme comme dans une publicitĂ© pour un dentifrice plutĂŽt que sur sa condition sociale. Elle est nue et son regard dĂ©passe celui du spectateur ce qui provoque un malaise. Sa joie semble feinte, tandis quâune sphĂšre incongrue se dĂ©tache dâun rideau de théùtre.
Ainsi ces points de rapprochement et divergences nous entrainent dans une rĂ©flexion sur lâimage et sa dĂ©construction qui dĂ©passe largement la sphĂšre surrĂ©aliste pour ouvrir Ă des enjeux trĂšs contemporains.
Lâartiste amĂ©ricain Joseph Kosuth pionnier de lâart conceptuel en hommage Ă Magritte installe une offre monumentale permanente au musĂ©e Magritte quâil intitule « La signification, lâemplacement du mot dans un champ grammatical ».
De plus des espaces crĂ©atifs conçus Ă partir de documents dâarchives invitent chaque visiteur Ă faire preuve dâimaginaire pour prolonger lâexposition et bousculer un peu plus nos certitudes !
Catalogue 240 pages, 34,90 âŹ, Ă©ditions Ludion.
A noter le dimanche 24 octobre grande fĂȘte autour du 10Ăšme anniversaire du musĂ©e Magritte ! Visites guidĂ©es, ateliers d’Ă©criture, performances…
A lâaffiche Ă©galement la fascinante installation de Chiraru Shiota « Me Somewhere Else », Ćuvre chĂšre Ă lâartiste qui Ă©voque sa rĂ©silience face Ă la maladie.
En complĂ©ment la MusĂ©e RenĂ© de Magritte dans la maison quâil occupa avec Georgette pendant 24 ans au 135 rue Esseghem Ă Jette, dans lâĂ©picentre de la gĂ©ographie surrĂ©aliste bruxelloise, est un incontournable ! Vous y retrouverez de nombreux motifs de ses tableaux. Le musĂ©e est actuellement en phase dâagrandissement pour pouvoir offrir une meilleure expĂ©rience de visite. Circuit surrĂ©aliste Ă©galement proposĂ© par Visit.Brussels.
Infos pratiques :
Dali & Magritte
Jusquâau 9 fĂ©vrier 2020
Horaires : fermeture les lundis
Tarifs :
16/8 ⏠billet combiné EXPO + Magritte museum
3 rue de la Régence, Bruxelles
https://www.fine-arts-museum.be
Organiser votre séjour : VisitBrussels
Thalys, partenaire de votre voyage.






