Sanja Iveković, Make Up – Make Down 1978 Video
Courtesy the artist
Avec « Picture Perfect », BOZAR Bruxelles analyse le rôle de la photographie dans la mise en scène de soi à l’ère numérique autour d’un paradoxe inhérent à la nature même du médium entre déconstruction et récupération des normes et usages de l’autoportrait, de la performance et diverses stratégies d’appropriation. Dans le prolongement de l’exposition sur la laideur et la beauté à l’époque de la Renaissance, ce volet qui s’étend des années 1970 à nos jours réunit 65 artistes confirmé.e.s ou en devenir dans un spectre géographique très large. Des pionnières et figures incontournables telles que Linder, Ana Mendieta, Martha Rosler, Zanele Muholi, Eli Cortias à des voix plus émergentes avec Amélie Testenoire Lafayette, Marilou Poncin ou Sarah Amrani, l’approche est volontairement non chronologique privilégiant à la fois l’intuitif, l’émotionnel et le discursif.
Zoé Gray, directrice des expositions, que j’avais interviewée autour de Berlinde de Bruyckere et « When We See Us, un siècle de peinture panafricaine », affirme avec talent une vision prospective et décentrée avec cette nouvelle saison autour des normes et diktats de l’apparence selon une visée pédagogique et émancipatrice. Le commissariat de « Picture Perfect, Beauty Through a Contemporary Lens » sous-titre important, est assuré par Christel Tsilibaris qui l’envisage comme un manifeste à l’attention de sa fille de 9 ans et de l’ensemble des enfants et adolescent.e.s. Il est certain que si l’industrie de la beauté a pris une telle place dans nos vies par le biais de la publicité et de l’image, les questions d’éducation du regard et de santé mentale sont essentielles et dès le plus jeune âge. Défier les croyances dominantes, résister au culte de l’optimisation de soi et à la marchandisation des corps, remettre en question une imagerie raciste et sexiste, sont parmi les enjeux d’une exposition qui mérite à elle seule le déplacement à Bruxelles. Si les expositions de Cindy Sherman au FOMU d’Anvers, d’Eleanor Antin au Mudam du Luxembourg, « La mode et la psyché » au MoMu d’Anvers ou « Des Cheveux et des poils » au MAD Paris, ont retenu toute mon attention, BOZAR dépasse de loin les perspectives. Christel Tsilibaris revient sur les choix des artistes, les partis pris scénographiques et la large programmation associée : Sofa sessions (échanges informels), Bozar « all over the P(a)lace » (cinéma)…le tout dessinant une constellation mouvante de points de vue agissants. Elle a répondu à mes questions.

Portrait de Christel Tsilibaris, Bozar
Marie de la Fresnaye. Comment vous avez sélectionné les artistes ?
Christel Tsilibaris. Mon choix ne s’est pas limité aux artistes contemporain.es. J’ai souhaité mettre en lumière différentes générations de créateur·rice·s ayant, à des moments variés, exploré cette thématique. Par ailleurs, les artistes réuni.e.s dans l’exposition ne se contentent pas d’aborder la beauté de manière ponctuelle. Dans leur pratique, cette question constitue un véritable axe de recherche et une réflexion critique en continu. Ainsi, les problématiques liées à la beauté, à l’identité et au genre occupent une place centrale dans leur démarche artistique, ce qui a été déterminant dans leur sélection.

Ryudai Takano, 1999.09.17.L.bw.#11 from “Reclining Woo-Man” series 1999/2025
© Ryudai Takano, Courtesy Yumiko Chiba Associates
MdF. Qu’est ce qui se joue avec l’installation vidéo qui nous accueille d’Ethel Lilienfeld ?
ChT. Cette œuvre d’Ethel Lilienfeld se situe à un point de jonction entre les deux expositions consacrées à la laideur et à la beauté. Elle présente une figure féminine en double : d’un côté, une femme plus jeune ; de l’autre, une version plus âgée d’elle-même. La première pleure au-dessus d’un puits, tandis que la seconde recueille ses larmes pour les appliquer sur son visage, comme si elles avaient le pouvoir de lui rendre sa jeunesse.
Cette scène ouvre de multiples pistes d’interprétation. Elle peut évoquer le mythe de Narcisse ou encore le Portrait de Dorian Gray. Mais elle résonne aussi avec des préoccupations très contemporaines, notamment pour les générations plus jeunes : celles des influenceurs et influenceuses qui recourent aux filtres numériques pour transformer leur apparence et parfois dissimuler leur identité réelle. A ce paramètre de la beauté, s’ajoute l’équation de la minceur et de la jeunesse.
Derrière ces pratiques se lit la peur du jugement et la crainte de ne pas correspondre aux standards dominants. L’œuvre met ainsi en lumière une véritable obsession de l’image et du regard des autres.

Zed Nelson, Elham, 19, and her mother, 55. Rhinoplasty ‘nose job’ operation. Tehran, Iran.
From the series ‘Love Me’ by Zed Nelson.
MdF. Vous aviez comme principe scénographique de départ de ne pas prévoir de miroirs : pourquoi ?
ChT. En effet, je ne souhaitais pas intégrer de miroirs dans l’exposition. Le miroir est, par essence, un instrument de jugement : lorsque l’on se retrouve face à son reflet, le regard porté sur soi devient presque immédiatement critique, même si telle n’est pas l’intention première.
L’exposition cherche au contraire à inviter le public à dépasser ces réflexes. Elle propose de s’éloigner du regard évaluatif, d’apprendre à cesser de juger l’autre et, avant tout, de cesser de se juger soi-même.

Yuki Kihara, Head with Pelvimeter 2015
Courtesy the artist and Milford Galleries, Aotearoa New Zealand
MdF. Que suggère la scénographie avec cette sorte de travée centrale désaxée en quelque sorte ?
ChT. Dans cette volonté de déplacer le regard, la scénographie conçue avec le bureau L’équipe Architecture (Bruxelles) joue également avec l’architecture du bâtiment. Les murs construits pour l’exposition n’ont pas été traités comme des surfaces parfaitement achevées, lisses et peintes en blanc. Au contraire, ils ont été laissés dans un état volontairement brut.
Le bois apparaît tel qu’il a été assemblé : on distingue l’arrière des caissons, les clous, les structures. Ce choix vise à révéler ce qui se cache habituellement derrière les façades, les coulisses du white cube.

Sandra Lazzarini, Untitled
© Sandra Lazzarini
MdF. Comme le souligne Zoé Gray, plusieurs artistes font des liens, des incursions avec l’autre exposition sur la beauté à l’âge classique, lesquels ?
ChT. Selon moi, trois artistes introduisent ici de véritables incursions avec l’autre exposition Bellezza e Brtutezza. La première est l’œuvre de Rineke Dijkstra : un portrait d’adolescente dont la posture rappelle celle de la Vénus de Botticelli. Avec ses yeux bleus et ses cheveux clairs, elle renvoie aux canons de beauté hérités de la Renaissance, époque où l’idéal féminin était associé à un teint pâle et à des cheveux dorés et bouclés.
Je pense également aux photographies de Philippe Durand, qui reprennent des images publicitaires de produits de beauté présentés en pharmacie. Ces œuvres soulignent la persistance d’un lien culturel profondément ancré entre beauté et santé, comme si l’apparence était encore aujourd’hui un indicateur de bien-être physique.
Enfin, il y a l’œuvre de la photographe italienne Sandra Lazzarini, présentée sous la forme d’un petit diptyque. D’un côté, on voit des photographies de copies de statues académiques, marquées de petits points destinés à guider les sculpteurs dans la reproduction fidèle de modèles considérés autrefois comme l’incarnation d’une beauté idéale et universelle. De l’autre, apparaissent des images en gros plan de peaux d’hommes et de femmes d’un certain âge : on y distingue les veines, les grains de beauté, les rougeurs, les rides. Ces détails révèlent une autre forme de perfection celle de la vie et rappelle ainsi que la mortalité fait partie intégrante de notre humanité et qu’il faut apprendre à l’accepter.

Pipilotti Rist, Be Nice To Me (Flatten 04) from Open My Glade (Flatten), 2000, video installation by Pipilotti Rist (video still) © Pipilotti Rist / 2026, SABAM
Courtesy the artist, Hauser & Wirth and Luhring Augustine
MdF. Pour le visuel de l’exposition, vous avez retenu l’œuvre très forte de l’artiste Suisse Pipilotti Rist, qu’est-ce-qui a guidé ce choix ?
ChT. Cette image suscite de nombreuses réactions, en particulier de la part d’hommes qui la perçoivent comme très violente et se disent choqués. À première vue, notamment lorsqu’on découvre la vidéo, on peut en effet avoir l’impression d’assister à une forme de violence physique.
Pour ma part, je la perçois plutôt comme une image profondément libératrice. J’y vois une personne contrainte de porter le masque que la société lui impose, et qui tente, avec une énergie presque brutale, de s’en débarrasser avec les moyens dont elle dispose. Ce geste devient alors un cri de résistance, une forme de révolte contre les diktats de la beauté et les normes imposées.
MdF. En réalité, elle ne fait que répondre à la violence par la violence dont la femme a toujours été l’objet
ChT. Exactement. C’est une image d’une grande puissance. Et c’est précisément pour cette raison que, parmi toutes les œuvres présentées dans l’exposition, il m’a semblé évident qu’elle devait faire l’affiche. Son travail condense à lui seul l’ensemble des enjeux : l’iconographie de la femme idéale, blonde, impeccablement maquillée, façonnée par des codes esthétiques très marqués, tout en exprimant simultanément une force de subversion. Par le déplacement des regards et la rupture avec ces mêmes codes, l’image ouvre la voie à une possible émancipation.

Valérie Belin, Phlox New Hybrid (with Dahlia Redskin), 2010 Impression pigmentaire sur papier marouflé sur Dibond 163 x 130 cm (64 3/16 x 51 3/16 in)
Pinault Collection
Valérie Belin © Adagp, Paris, 2026 Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris.
MdF. Le cinéma qui a longtemps été le vecteur de l’objectivation du corps féminin à Hollywood notamment, est-il évoqué par ces artistes ?
ChT. Certaines œuvres puisent dans l’imaginaire du cinéma. C’est notamment le cas chez Hannah Wilke, qui réactive ces images à travers ses performances : filmée en gros plan face à la caméra, elle exécute des gestes et des actions associés aux représentations traditionnelles de la féminité. Il ne s’agit pas d’une référence directe au cinéma, mais plutôt d’une citation diffuse et transversale.
Par ailleurs, l’exposition s’accompagne d’une programmation cinématographique entièrement consacrée à la question de la beauté. Pendant la nocturne “Bozar all over the P(a)lace” de Mars, un programme de courts-métrages sera présenté sur le sujet ainsi qu’une série de performances. La semaine prochaine, un film de l’artiste libanais Omar Mismar sera présenté : il montre des femmes recevant des injections de Botox dans un salon de beauté à Beyrouth, alors même que des frappes aériennes ont lieu autour d’elles.
Cette situation soulève de nombreuses interrogations. En temps de guerre, que révèle cette persistance, voire cette obsession pour la beauté ? Qu’est-ce qui pousse à fréquenter ces pseudo-cabinets médicaux dans un tel contexte ? Ces pratiques mettent également en lumière des enjeux de classe sociale et d’accès à un idéal esthétique largement standardisé et occidentalisé.
Ces questions sont notamment abordées par l’artiste Zed Nelson, qui a parcouru pendant cinq ans dix-sept pays pour réaliser la série « Love Me », une enquête visuelle sur les circuits mondialisés d’une industrie de la beauté occidentale toujours plus florissante.
Dans le même temps, ces pratiques peuvent aussi être envisagées autrement : en période de guerre, elles offrent parfois une forme d’échappatoire, un moyen de libérer l’esprit et de réintroduire, malgré tout, un peu de légèreté et de douceur dans le quotidien.

William Cobbing, Will.je.suis 2020 video
Courtesy the artist
MdF. Au milieu du parcours une salle de lecture et de repos prolonge les enjeux abordés lors des Sofa sessions, quel en est le principe ?
ChT. Les Sofa Sessions, entretiens mensuels à la fois intimes et intergénérationnels, s’inscrivent dans la programmation discursive qui accompagne l’exposition. À la croisée de l’esthétique et du politique, ce nouveau format d’échange a été inauguré par l’auteur et poète Jamal Ouazzani, invité à proposer une carte blanche articulée autour d’une perspective queer et décoloniale.
Si la féministe et essayiste Mona Chollet a déjà été accueillie à Bozar, l’invitation idéale aurait été, selon moi, Pamela Anderson. À travers son retour médiatique récent, l’actrice s’affiche désormais sans maquillage, revendiquant une image plus naturelle à un âge mûr. Une telle présence permettrait sans doute de toucher un public plus large que celui, habituellement, des institutions culturelles.
Par ailleurs, l’artiste Maria Tsagkari propose une œuvre participative intitulée #Loveshots or collected histories of an infinite longing. Part II : A Joyful Disobedience, pensée pour prolonger l’exposition hors les murs. Chacun.e peut ainsi devenir l’impresario ou le metteur en scène de son propre récit visuel, dans une perspective d’émancipation et de réappropriation. L’exposition poursuit ainsi son chemin, au-delà de l’espace muséal, et continue de circuler à travers les expériences et les récits de celles et ceux qui s’en emparent.
Liste des artistes :
Ibrahim Ahmed, Yumna Al-Arashi, Francesca Allen, Sarah Amrani, Susan Anderson, Eleanor Antin, Alexandra Barancovà & Jae Perris, Baloji, Valérie Belin, François Bellabas, Kwame Brathwaite, Nakeya Brown, Juno Calypso, William Cobbing, John Coplans, Eli Cortiñas, Nicola Costantino, Laure Cottin Stefanelli, Mélanie Courtinat, Sara Cwynar, Rineke Dijkstra, Philippe Durand, Sylvie Fleury, Bryce Galloway, Moshtari Hilal, Anne Horel, Sanja Iveković, Yuki Kihara, Sandra Lazzarini, Ethel Lilienfeld, Linder, Lucy&Bart, Luna Maurer, James McColl, Ana Mendieta, Haley Morris-Cafiero, Zanele Muholi, Zed Nelson, J.D. ‘Okhai Oijekere, ORLAN, Frida Orupabo, Guillaume Pauli, Andrés Pérez, Cara Phillips, Momo Pixel, Angelo Plessas, Marilou Poncin, Chantal Regnault, Pipilotti Rist, Martha Rosler, Errol Stanley Sawyer, Cindy Sherman, Marianna Simnett, Sin Wai Kin, Ruofu Sun & Alice Yu, Ryudai Takano, Amélie Testenoire – Lafayette, Maria Tsagkari, Kristina Varaksina, Hiroshi Watanabe, Hannah Wilke, Hank Willis Thomas, Roel Wouters, Garry Winogrand, Aviya Wyse.
Infos pratiques :
« Picture Perfect »
Beauty Through a Contemporary Lens
Sofa sessions : la programmation
https://www.bozar.be/fr/calendrier/sofa-sessions-
Jusqu’au 16 août
BOZAR/Palais des Beaux-Arts
Rue Ravenstein 23, Bruxelles
https://www.bozar.be/fr/calendrier/picture-perfect
Organiser votre venue :
https://www.visit.brussels/fr/







