Parcours des collections, Musée d’art moderne de Troyes, Collections nationales Pierre et Denise Lévy © Olivier Frajman Photographe
Si l’année 2026 marque le cinquantenaire de la donation Pierre et Denise Lévy, c’est l’occasion de découvrir une aventure artistique et humaine exceptionnelle dans l’écrin de ces collections nationales, l’ancien palais épiscopal de Troyes, classé monument historique et ayant fait l’objet d’un important programme de reconfiguration (extension de l’espace d’exposition, création d’un cabinet d’arts graphiques, d’un jardin de sculptures…). Une refonte à la hauteur de la vision de ce couple de passionnés, qui de l’univers textile s’ouvre à la modernité autour de quelques 3000 œuvres et autant de noms incontournables tels que Gauguin, Matisse, Derain, Dufy, Ernst, Modigliani… Juliette Faivre-Preda, conservatrice du musée, retrace cette histoire magnifiée par le nouveau concept muséographique et parcours de visite, alors qu’elle prépare une exposition sur André Derain en partenariat avec le musée Bourdelle de Paris, le musée possédant le fonds le plus important au monde de cet artiste inclassable et touche à tout comme elle le souligne. Son approche de la peinture, de la céramique, de la sculpture, de l’illustration mais aussi ses collaborations avec le théâtre, l’opéra…donneront à voir des facettes encore inconnues de son talent. De plus la conservatrice est à l’origine du prochain catalogue raisonné de la collection à paraitre en avril dont elle nous dévoile les ambitions. Juliette a répondu à mes questions.

Juliette Faivre-Preda, conservatrice du Musée d’art moderne de Troyes
Qu’est-ce qui vous a tenté en venant à Troyes pour le Musée d’art moderne, sachant que vous avez été élue « Troyenne de l’année 2024 », année de la réouverture du musée ?
Élue « Troyenne de l’année » par les lecteurs de l’Est-Éclair et les téléspectateurs de Canal 32 dans le cadre des Victoires de l’Aube, je mesure la chance qui m’a été donnée. Originaire de Grenoble, c’est la découverte du Musée d’art moderne de Troyes qui m’a conduite dans l’Aube. J’ai été immédiatement séduite par le charme du lieu et la richesse de ses collections, au point que, lorsqu’un poste s’est présenté, je n’ai pas hésité à saisir l’opportunité.
Il y a plus de dix ans, j’ai d’abord intégré l’établissement en tant que régisseuse des collections, avec également des missions d’adjointe au conservateur. Au fil des années, mes responsabilités se sont élargies et en 2022, j’ai été nommée conservatrice du musée, avec pour mission principale de piloter sa réouverture, menée en deux phases.
Vous soulignez que le musée d’art moderne de Troyes est un musée atypique. Quel est son ADN ?
C’est un musée tout à fait atypique, d’abord parce qu’il a été fondé par des collectionneurs. Cela lui confère un charme singulier. Deux éléments, en particulier, font sa spécificité. D’une part, il est installé dans l’ancien palais épiscopal, un bâtiment des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Cette architecture ancienne, avec ses magnifiques charpentes et ses poutres apparentes, dialogue en permanence avec les œuvres modernes que nous présentons : du réalisme jusqu’aux débuts de l’abstraction. Cette rencontre entre patrimoine architectural et création moderne crée une atmosphère très particulière.
D’autre part, le cœur du musée repose sur la collection privée de Pierre et Denise Lévy. C’est le regard de collectionneurs passionnés sur près d’un siècle d’histoire de l’art qui s’exprime. Dans certains espaces, on perçoit très clairement leurs choix et leur sensibilité, notamment dans les salles consacrées au cubisme, où les œuvres, très colorées et incarnées, traduisent pleinement leur goût affirmé.

Parcours des collections, Musée d’art moderne de Troyes, Collections nationales Pierre et Denise Lévy © Olivier Frajman Photographe
Que défendez-vous en termes de conservation, de programmation, d’acquisitions ?
Bien entendu, nos acquisitions comme notre programmation s’inscrivent toujours dans un dialogue étroit avec la collection de Pierre et Denise Lévy. Nous pouvons ouvrir certaines propositions à des thématiques plus contemporaines, mais un lien est systématiquement établi avec ce socle fondateur.
Ce que je défends avant tout, c’est la plus grande ouverture possible. La rénovation récente du musée nous a offert l’opportunité de repenser entièrement l’accueil et les parcours. Nous avons voulu en faire un lieu accessible à tous, un espace où l’on se sent bien. Franchir la porte d’un musée n’est pas toujours un geste évident ; il faut susciter l’envie de venir, mais aussi celle de revenir.
L’autre ambition majeure est de faire davantage rayonner la collection. Elle est remarquable, riche de grands noms qui jalonnent l’histoire de la modernité, du réalisme aux années 1950 : Gustave Courbet, Pablo Picasso, Henri Matisse, André Derain, Maurice de Vlaminck, Kees van Dongen, Raoul Dufy, Max Ernst ou encore Nicolas de Staël. Autant de figures décisives de l’histoire de l’art moderne, alors même que la collection demeure encore trop méconnue du grand public.
Mon objectif est donc de développer des partenariats, en France comme à l’étranger, afin d’accroître sa visibilité et son rayonnement, tout en restant fidèle à notre identité profonde : celle d’un musée né du regard et de la passion de collectionneurs.
Revenons sur le parcours de Pierre Lévy. Comment s’est construit son goût aux côtés de son épouse ?
C’est avant tout une histoire de rencontres et de passion. Pierre Lévy, qui prend la direction de l’entreprise textile de son beau-père, construit un véritable empire industriel sous le nom de Devanlay-Recoing (la marque Lacoste) et devient un leader de la bonneterie européenne. Visionnaire dans le monde industriel, il développe parallèlement, avec sa femme, une véritable passion pour l’art.
Après la guerre, alors que ses usines connaissent le succès, il parvient à dégager plusieurs jours par semaine pour se consacrer à sa collection. Le couple rencontre alors des artistes emblématiques comme Henri Matisse ou Raoul Dufy, jusqu’à nouer de véritables amitiés avec André Derain et Maurice Marinot qui vont les guider dans leurs choix.

Parcours des collections, Musée d’art moderne de Troyes, Collections nationales Pierre et Denise Lévy © Olivier Frajman Photographe
Parmi les jalons de l’histoire du musée, il y a aussi la personnalité de Parvine Curie.
Parvine Curie s’inscrit dans une histoire différente, mais intimement liée à Troyes et à celle du musée. Bien qu’elle ne soit pas née dans la ville, elle y passe son enfance et s’imprègne très tôt de son architecture, un héritage qui deviendra le fil rouge de son travail artistique. Grande voyageuse, elle puise également des influences du monde entier, mais le lien avec Troyes reste constant.
En 1982, lors de la rénovation du Palais épiscopal pour accueillir le Musée d’art moderne et la donation de Pierre et Denise Lévy, Parvine Curie est choisie pour réaliser la grande porte d’entrée du musée, un geste emblématique qui marque le début de son association avec l’établissement.
Ce lien se renforce ensuite par une donation de plusieurs œuvres, exposées dans le jardin et la cour du musée. Lors de la première phase de réouverture, à l’été 2023 , une exposition lui a été entièrement consacrée, soulignant la continuité et la profondeur de sa relation avec le musée.

Parcours des collections, Musée d’art moderne de Troyes, Collections nationales Pierre et Denise Lévy © Olivier Frajman Photographe
Pour aller vers la prochaine exposition d’André Derain, conçue avec le musée Bourdelle. Quelle est sa genèse ? Quels sont les enjeux ?
Le musée de Troyes va présenter une exposition consacrée à André Derain, réalisée en co-production avec le Musée Bourdelle de Paris. La première étape se tiendra à Troyes de novembre 2026 à mars 2027, avant de rejoindre Paris de avril à août 2027.
André Derain, figure majeure de la collection, bénéficie d’un hommage particulier cette année, marquant les 50 ans de la donation Pierre et Denise Lévy. Le musée possède en effet l’un des plus importants fonds mondiaux d’œuvres de l’artiste, un atout pour un musée de région. Ami proche du couple Lévy, Derain a également contribué à façonner leur collection.
L’exposition explore les multiples facettes de Derain, de la naissance du fauvisme au cubisme, de la fascination pour les arts extra-occidentaux au « retour à l’ordre », en passant par la céramique, la sculpture, l’illustration et même les arts de la scène avec les Ballets Russes. Elle met en lumière un aspect moins connu : sa passion et son goût pour l’expérimentation.
Le titre de l’exposition, » L’art est un jeu « qui reprend une citation de l’artiste, reflète cette approche ludique et novatrice, où chaque médium devient un terrain d’expérimentation, fidèle à l’esprit audacieux de l’artiste tout au long de sa vie.
Parmi vos autres projets, il y a le Cinquantenaire de la donation avec notamment le catalogue raisonné : comment l’avez-vous imaginé ?
À l’occasion des 50 ans de la donation, nous avons souhaité marquer une étape importante avec l’édition d’un catalogue des collections. Je viens tout juste d’en achever la rédaction. Il s’agira d’un ouvrage conséquent de 400 pages, dont la parution est prévue début avril. J’espère qu’il contribuera pleinement au rayonnement de la collection, car c’est un outil qui faisait jusqu’ici défaut au musée.
Notre ambition était de proposer un livre à la fois complet et richement illustré, accompagné de contributions de spécialistes, notamment pour les collections d’Afrique et d’Océanie. Ce catalogue recense également de manière exhaustive l’ensemble de nos œuvres, qu’il s’agisse de la donation initiale ou des acquisitions ultérieures. J’espère qu’il constituera non seulement un beau livre pour le grand public, mais aussi un véritable outil de référence pour les chercheurs.
En ce qui concerne le Cabinet d’arts graphiques : quelles sont les actualités ?
À l’occasion de la rénovation, nous avons souhaité nous doter d’un cabinet d’arts graphiques. Cet espace nous permet d’organiser des rotations régulières et de révéler toute la richesse de notre fonds, notamment des œuvres sur papier, plus fragiles et rarement présentées en permanence.
Actuellement, nous accueillons une exposition conçue par les étudiants du master de l’Université de Reims. Ils ont bénéficié d’une véritable carte blanche pour imaginer un accrochage autour du thème du paysage, sous le titre de : « Et si l’eau n’était pas que bleue ? ».
La prochaine étape s’inscrira dans un dialogue entre poésie et arts plastiques, autour des Élégies de Léopold Sédar Senghor. Plusieurs artistes les ont illustrées, parmi lesquels Maria Helena Vieira da Silva, Zao Wou-Ki ou encore André Masson. À travers ces œuvres et d’autres ouvrages de Senghor, nous souhaitons tisser un lien sensible entre poésie, peinture et lithographie.
Quel est le profil de votre visitorat ? Quelle répartition entre visiteurs régionaux, français, internationaux ?
Notre visitorat est varié et se compose pour moitié de visiteurs originaires de l’Aube, ce qui confirme l’ancrage territorial fort du musée.
En 2025, nous comptons également environ 6 % de visiteurs issus du Grand Est hors Aube, 27 % provenant du reste de la France et 17 % de l’étranger.
Quel est le pitch de votre poste au quotidien ?
Mon quotidien est extrêmement varié et c’est précisément ce qui me plaît dans ce métier. Nous sommes une petite équipe, ce qui nous oblige à une grande polyvalence. Je peux ainsi travailler très concrètement sur les collections : préparer un accrochage, mener une campagne de récolement, assurer le suivi d’un prêt ou d’une restauration. À d’autres moments, mon travail devient plus théorique, à travers des recherches destinées à des publications ou à des conférences.
Cette double dimension est particulièrement stimulante. J’ai commencé dans la régie, et le contact direct avec l’œuvre reste essentiel pour moi.
Parallèlement, il y a tout le travail de conception et d’anticipation des expositions temporaires, le tout contribuant à la richesse de ma fonction.
Au niveau de la ville de Troyes, est-ce qu’il y a des synergies que vous aimeriez développer, des établissements ou des publics nouveaux que vous voulez toucher ?
Nous collaborons déjà avec de nombreux établissements de la ville. Nous avons également développé des partenariats étroits avec diverses associations et avec le milieu scolaire. Le musée est ainsi profondément ancré dans la vie locale, au plus près des habitants.
Cet enracinement est essentiel à mes yeux. Un musée ne doit pas être un lieu à part, mais un acteur pleinement engagé dans son territoire.
A l’heure actuelle où l’on parle beaucoup du soin et de santé mentale, considérez-vous que les musées ont aussi un rôle à jouer en ce sens ?
Nous avons déjà mené plusieurs actions en partenariat avec l’hôpital, mais c’est un axe que nous souhaitons développer davantage. Nous sommes de plus en plus conscients du rôle que les musées peuvent jouer en matière de bien-être et de santé.
Dernière question plus personnelle : à quand remonterait votre déclic et décision de vous dédier à l’art ?
Il m’est difficile de dater précisément le moment où j’ai su que je travaillerais dans un musée. En revanche, il est certain que cette décision remonte à loin. Les musées ont toujours été des lieux que j’ai aimés, des espaces qui, à mes yeux, jouent un rôle essentiel : interroger les évolutions de la société et offrir des clés de lecture du monde.
Très tôt, j’ai souhaité évoluer dans cet univers. J’ai d’abord été attirée par une dimension plus technique, celle de la régie des collections. Manipuler, observer, comprendre les pièces dans leur matérialité crée un rapport direct, presque intime, avec l’art. Puis, au fil de l’évolution de mon parcours, la conservation s’est imposée comme une évidence, avec tout ce qu’elle implique de réflexion, de recherche et de transmission.
Je crois que c’est véritablement par les musées que je voulais m’engager. Et, comme beaucoup dans nos métiers, j’ai aussi toujours aimé dessiner en amatrice.
Infos pratiques :
Musée d’art moderne
Collections nationales Pierre et Denise Lévy
Cabinet d’arts graphiques
14 Place Saint-Pierre – 10000 Troyes







