« Feux de joie », Centre culturel Jean Cocteau : Interview Luca Avanzini co-commissaire

Vue d’exposition, Feux de joie, Centre culturel Jean Cocteau, photo Elodie Ponsaud, de gauche à droite : Apolonia Sokol La clé, 2025 Huile sur toile 92 x 65 cm Courtoisie de l’artiste et de la galerie THE PILL®

Hyewon Mia Lee Les ongles de mon amour mangés par un rat, 2025 Bois, résine epoxy, peinture acrylique, fil de fer, cochonnet en bois, porte-bijoux, boîte à clés coupée, crochet à clou 45 x 24 x 19 cm Courtoisie de l’artiste

Hyewon Mia Lee Chuchoter une chute, 2024 Plâtre, stratifié, cire usinable, résine époxy, perruques, acrylique sur soie, silicone, panneaux de bois, bois sculpté, tissu brillant brodé, vêtements de coton, soie et cuir rembourrés, rubans, impression sur papier, mécanismes de machines à coudre et pompe 115 x 90 x 260 cm Courtoisie de l’artiste

Mirella Bentivoglio Storia del monumento, 1968 8 feuilles imprimées contenus dans un dossier imprimé, 34,7 x 24 cm Courtoisie de l’Archivio Mirella Bentivoglio

Niki de Saint Phalle La Femme (Portrait of Mimi) or Clarissa, 1995 Sérigraphie 72,5 x 57,5 cm Courtoisie de la Galerie Mitterrand et de la Niki Charitable Art Foundation.

Dans le cadre de la saison BOUM !, consacrée à la fête et à ses rituels, l’exposition « Feux de joie » propose une relecture du roman d’initiation de Goliarda Sapienza, L’Art de la joie, et de son héroïne Modesta, déterminée à s’affranchir de toute forme de déterminisme. L’exposition suit les différentes étapes de sa vie intime et politique dans les espaces de l’Hôtel d’Anglemont, ancien pensionnat pour jeunes filles et aujourd’hui siège du Centre culturel Jean Cocteau aux Lilas. Un espace d’isolement et de possible émancipation, réactivé par les quatorze artistes réunies par les trois commissaires Marianne Derrien, Luca Avanzini et Thomas Maestro, et par toutes les voix de celles qui se dressent pour écrire de nouveaux récits.

Choix du titre 

Les feux de joie sont des rituels ancestraux qui marquent, dans différentes cultures, le retour du printemps après l’hiver. Allumés sur les terres agricoles lors de réjouissances populaires, leurs flammes ont une action paradoxale, à la fois destructrice et régénératrice. Le feu peut aussi être intérieur : le feu de la révolte. Construite et attisée comme un brasier, la joie devient une quête personnelle autant qu’une force transformatrice collective.

Liên Hoàng-Xuân Sunkissed-Sunwashed Butterfly, 2025 (œuvre sur la façade) Acier, encre, vitrificateurs et vernis, cerflex 2,5 m x 1,50 m x 10 cm Courtoisie de l’artiste

Tonino Casula, Legare collegare, 1981 Film documentaire de l’intervention Legarsi alla montagna de Maria Lai, réalisée dans le village d’Ulassai (Sardaigne) le 8 septembre 1981. (Vidéo à la fenêtre) 15”42’ Courtoisie de Ilisso Edizioni

Comment avez-vous construit les séquences de ce récit ?

Les chapitres de l’exposition ont été imaginés à partir de l’espace : un ancien hôtel particulier du XIXᵉ siècle, tour à tour demeure bourgeoise, internat de jeunes filles et centre culturel municipal. L’architecture conserve une forte dimension domestique (carrelages, parquets, cheminées) et une stratification historique multiple qui influence encore aujourd’hui les expositions. Ici, elle entre en résonance avec le roman L’Art de la joie, où les questions de l’éducation, de la transmission, de l’enfermement et de la liberté sont essentielles.

L’idée n’était pas d’illustrer le livre, mais de le considérer comme une plateforme à partir de laquelle réunir des œuvres-histoires autour du cheminement de sa protagoniste, Modesta, qui, au fil des pages, se libère d’un réseau de normes cherchant à l’assigner à un destin déjà écrit.

Le parcours commence dès la façade du centre culturel avec une installation de l’artiste franco-tunisienne Liên Hoàng-Xuân et la documentation vidéo d’une œuvre de Maria Lai : que nous dit ce prologue ? 

Les grands papillons posés sur la façade du centre culturel invitent le public à entrer dans l’intimité des salles d’exposition, au sein d’un parcours qui fait de la transformation de soi et des autres son horizon.

L’installation de Liên Hoàng-Xuân est accompagnée d’une œuvre vidéo documentant la performance que Maria Lai réalisa dans son village natal en Sardaigne en 1981, Legarsi alla montagna. À partir d’une légende évoquant un ruban céleste qui aurait sauvé une petite fille de l’écroulement d’une grotte, l’artiste relie d’un ruban bleu l’ensemble des maisons du village, transformant celui-ci, grâce à la participation de ses habitant·es, en un vaste métier à tisser.

Ces deux œuvres posent le cadre de l’exposition : sur les traces de Modesta, qui se transforme sans cesse et transforme les autres, elles interrogent notre manière d’être ensemble et de choisir notre destin.

Qu’est-ce-qui se joue dans la salle suivante, « Le vent qui emporte » ?

Le vent qui emporte est à la fois celui du passé, du souvenir, et celui de l’avant, de la cavale. C’est le vent qu’incarne Modesta : un souffle qui ne s’arrête pas et ouvre toutes les portes sur son passage.

Les œuvres de Liên Hoàng-Xuân naissent d’un souvenir d’enfance : la vue des nids de cigognes construits sur les pylônes électriques le long des autoroutes de Tunis, que l’artiste parcourait l’été pour retrouver sa famille. Les oiseaux sont remplacés par de grands papillons, symboles de transformation, de voyage et de possibilités au-delà des barrières et des frontières.

Des vidéos accrochées aux pylônes montrent des femmes qui jouent avec les stéréotypes de la beauté féminine et les déjouent, écho aux panneaux publicitaires blanchis par le soleil qui rythmaient ces trajets. 

Le vent transforme tout sur son passage. À la manière de Thelma & Louise, héroïnes du film de Ridley Scott (1991) fuyant la violence masculine à bord d’une décapotable, nous retrouvons les traces de Modesta dans un paysage désertique et brûlé, digne d’un film post-apocalyptique.

Stéphanie Cherpin joue elle aussi de la métamorphose, donnant à des sièges calcinés — débris d’un passé proche — la forme d’un cyborg. Rien ne semble pouvoir arrêter cette transformation : même une borne routière se métamorphose par le feu en une étrange plante carnivore (Anita Molinero). 

Dans la section suivante « Mon cœur, œil et centre », comment est activée l’idée d’un feu intérieur avec notamment l’artiste coréenne Hyewon Mia Lee ?

Hyewon Mia Lee travaille sur les récits de femmes oubliées ou effacées de l’histoire. Chuchoter une chute est une installation/architecture composée des corps de deux jeunes amantes qui, allongées au sol, se cachent sous un le linceul pour trouver un espace d’intimité dans une société où leur amour est interdit. Le titre de l’oeuvre fait référence à un livre coréen qui raconte l’histoire d’une femme tentant de s’éloigner du système patriarcal traditionnel. Face à la violence d’un homme incapable d’accepter sa volonté, elle va perdre la vie. En coréen, le mot « chute » (chura) signifie à la fois tomber et décevoir : décevoir son père, son grand-père, trahir l’ordre des choses. C’est une chute morale, souvent associée au féminisme ou à l’homosexualité. À l’abri de toute morale, les deux corps de l’installation chuchotent, comme le font des adolescent·es au téléphone. Le visiteur ou la visiteuse peut activer un mécanisme qui fait battre un cœur et respirer des poumons de manière à suggérer leur entente. Les mots ne sont plus nécessaires : ce sont les battements de leurs cœurs et le rythme de leurs respirations qui leur permettent de communiquer secrètement.   

Maïssane Alibrahimi, Break the Sweet Sugar, 2025 (détail)

Sucre, bois, décorations, 120 x 60 cm, Courtoisie de l’artiste

Dans l’alcôve, le film Adoration de Pauline Curnier Jardin a été tourné dans une prison pour femmes à Venise, un autre écho de l’enfermement des corps 

Après la pandémie, Pauline Curnier Jardin a réalisé un projet avec les détenues de la Casa di Reclusione Femminile della Giudecca à Venise, une prison pour femmes installée dans l’ancien monastère des Convertite, où sont détenues aujourd’hui environ 60 prisonnières. Depuis sa fondation au XVIe siècle, le monastère accueillait d’anciennes prostituées et d’autres femmes considérées comme dangereuses pour la moralité de Venise. Une salle du couvent leur servait de scène pour jouer des spectacles devant leur famille et les autorités, offrant un espace de transformation où, à la manière du carnaval, les règles monastiques étaient suspendues. Aujourd’hui dédiée aux visites, cette salle reste le lien entre l’intérieur et l’extérieur de la prison. Sur demande des détenues, l’artiste a orchestré un projet collectif pour la transformer en un espace propice par ses formes et couleurs à la rencontre et à l’écoute. Suite à des ateliers d’écriture collective et de dessin autour de l’autoportrait et à une recherche sur l’histoire des lieux, le groupe a réalisé une installation permanente ainsi que la vidéo ADORATION, célébration de la vie et de la sororité dans un lieu où créer et s’exprimer devient un acte de liberté. 

Agnes Geoffray, Jeanne, 2025

Tirage photographique, 65 x 43 cm, Courtoisie de l’artiste et de la galerie Maubert

« Contre le destin », dernier acte, se prolonge au-delà des grilles du centre d’art avec notamment le travail de Maïssane Alibrahimi et d’Agnès Geoffray 

Artiste franco-marocaine, Maïssane Alibrahimi réalise la sculpture en sucre Break the Sweet Sugar à partir d’une tradition du mariage marocain : le sucre constitue la dot que les belles familles offrent aux jeunes mariées. Un rituel qui renvoie à la pureté mais que l’artiste détourne. L’architecture en forme de gâteau de mariage devient soudain prison. Le 25 avril, jour du finissage, à l’aide d’aiguilles de seringue et de tuyaux de perfusion, l’artiste la fera fondre afin d’en dissoudre les symboles, provoquant son effondrement.   

L’exposition se termine par le portrait photographique « Jeanne », réalisé par Agnès Geoffray — une sorte d’alter ego de Modesta. Son regard nous fixe droit dans les yeux tout en semblant dépasser les grilles du centre culturel, ancien internat pour jeunes filles : serons-nous capables, nous aussi, de faire le mur pour nous échapper vers l’horizon ? Désignées comme « déviantes », « vicieuses », « inéducables » ou « perdues », des milliers de jeunes filles ont été placées sur décision de justice dans des écoles dites « de préservation ». Ces institutions publiques carcérales pour mineures n’ont été fermées qu’en 1951. À partir des archives de ces lieux d’enfermement, Agnès Geoffray redonne corps et visages à ces « mauvaises filles », les réhabilitant comme sujets politiques de leur histoire. Face aux stratégies de surveillance et de redressement, leurs protagonistes rejouent des gestes de révolte, de dissidence et de solidarité. 

Avec Maïssane Alibrahimi, Mirella Bentivoglio, Stéphanie Cherpin, Pauline Curnier Jardin, Marina Faust, Agnès Geoffray, Liên Hoàng-Xuân, Maria Lai, Louisa Marajo, Hyewon Mia Lee, Anita Molinero, Niki de Saint Phalle, Apolonia Sokol, Alexiane Trapp
Co-commissariat : Marianne Derrien, Luca Avanzini, Thomas Maestro

Infos pratiques :

Feux de joie

Centre culturel Jean Cocteau

Jusqu’au 25 avril 2026 

Espace culturel d’Anglemont
35 place Charles-de-Gaulle, 93260 Les Lilas

Lun-ven 10h-22h – Sam 10h-17h (horaires modifiés durant les vacances scolaires)

Programmes publics :

https://www.ville-leslilas.fr/centre-culturel-jean-cocteau/