Rencontre avec Céline Chicha-Castex, conservatrice chargée des estampes XXème de la BnF et co-commissaire « Impressions Nabies »

Exposition "Impressions Nabies. Bonnard Vuillard Denis Vallotton". Du 9 septembre 2025 au 11 janvier 2026 dans la Galerie Mansart a Richelieu

Vue de l’exposition « Impressions Nabies. Bonnard Vuillard Denis Vallotton ». Du 9 septembre 2025 au 11 janvier 2026 dans la Galerie Mansart a Richelieu

A l’occasion de l’exposition « Impressions Nabies », site Richelieu de la BnF, rencontre avec Céline Chicha-Castex, conservatrice chargée des estampes du XXème siècle, département des Estampes et de la photographie de la BnF et co-commissaire de cet ambitieux projet qui met en avant les avancées majeures de ce mouvement qui en l’espace de 10 ans de 1980 à 1900, opère une véritable révolution dans le domaine de l’estampe et de l’image imprimée. Edouard Vuillard, Pierre Bonnard, Maurice Denis ou Félix Vallotton,  sont ces nabis (prophètes en hébreu) qui à partir de leurs expérimentations graphiques et audace stylistiques, dépassent les catégories habituelles pour s’ouvrir aux arts décoratifs dans un désir de diffusion et de démocratisation de l’art. Affiches, illustrations de revues, programmes de spectacle mais aussi objets d’art décoratifs, décors et costumes, les collaborations des nabis sont nombreuses et participent de toute une effervescence artistique sous l’impulsion d’éditeurs et marchands visionnaires tels qu’Ambroise Vollard, comme le souligne Céline Chicha-Castex. Alors que le musée d’Orsay a mis à l’honneur récemment l’épopée de l’affiche parisienne, avec « l’art dans la rue », la BnF offre un éclairage complémentaire avec ce groupe d’inventeurs qui constitue une véritable communauté, familiale, amicale et artistique. Leur influence reste importante pour de nombreuses générations d’artistes autour de la notion de sérialité et de multiples. Céline Chicha-Castex revient sur les différentes missions qui l’anime au quotidien autour de la conservation et l’enrichissement du fonds d’estampes de la BnF, la valeur ajoutée que représente le nouveau site Richelieu, les étapes clés de son parcours ainsi que ses prochains projets notamment autour de Jacques Prévert. Elle a répondu à mes questions. 

Quelle a été votre méthode de travail et répartition des rôles entre commissaires ? 

À vrai dire, nous avons travaillé en étroite collaboration avec Valérie Sueur-Hermel à toutes les étapes de l’exposition, depuis la sélection des œuvres jusqu’à la conception du parcours, en passant par l’élaboration du catalogue. Il n’a pas été nécessaire de nous répartir le travail de manière formelle.

Chacune apportait son propre regard, ce qui nous permettait de mettre les œuvres en relation avec des contextes différents. De ce point de vue, nous étions assez complémentaires. Le partage des tâches s’est fait de façon plus ponctuelle, en fonction de la charge de travail de l’une et de l’autre.

Exposition « Impressions Nabies. Bonnard Vuillard Denis Vallotton ». Du 9 septembre 2025 au 11 janvier 2026 dans la Galerie Mansart a Richelieu

Comment les Nabis ont-ils été véritablement des inventeurs qui ont expérimenté et bousculé les lignes ? 

Ce qui constitue la véritable nouveauté réside dans l’usage qu’ils firent de l’estampe. Celle-ci ne fut pas seulement envisagée comme une finalité artistique, mais également comme un espace d’expérimentation, démarche alors profondément novatrice.

Par ailleurs, la volonté de produire des objets de natures très diverses, non seulement des œuvres relevant des beaux-arts, mais aussi des productions plus usuelles, remettait en question la hiérarchie traditionnelle entre beaux-arts et arts décoratifs. Cette approche s’inscrivait dans une conception résolument généreuse de la démocratisation de l’art, terme qui peut sembler anachronique mais qui apparaît néanmoins dans la presse de l’époque pour qualifier ces artistes engagés dans un même mouvement d’art total.

En quoi Ambroise Vollard a-t-il joué un rôle décisif dans ce mouvement ? 

Il s’agit d’un personnage majeur en ce qu’il adopte par moment un rôle de mécène et qu’il établit un lien inédit entre les beaux-arts, la peinture et l’estampe, deux médiums alors largement dissociés. Vollard sollicite en effet des peintres pour la réalisation d’estampes et intègre leur diffusion au sein même de sa galerie, alors que le commerce de l’estampe demeurait jusque-là marginal.

Ayant déjà acquis une certaine aisance financière, il n’était pas contraint par des impératifs de rentabilité. 

En ce qui concerne la technique de l’estampe, comment l’approche de ces peintres-graveurs est-t-elle avant-gardiste ?  

Les peintres abordent l’estampe selon des modalités distinctes de celles des graveurs formés de manière plus traditionnelle. Il leur arrive ainsi de s’écarter d’une certaine orthodoxie, avec l’appui de l’imprimeur, dont le rôle s’avère déterminant dans cette histoire. Celui-ci constitue d’ailleurs une figure clé que l’exposition met particulièrement en lumière, dans la mesure où la raréfaction des tirages a contribué à reléguer son intervention au second plan, alors même que sa contribution est essentielle.

Jusqu’alors, le nom des imprimeurs figurait sur les estampes ; ce qui tend à disparaître à l’époque des Nabis, alors même que ces œuvres résultent d’un véritable travail à quatre mains, reposant sur un savoir-faire technique que les artistes ne maîtrisent pas pleinement et qu’ils exercent sous le contrôle de l’imprimeur.

Exposition « Impressions Nabies. Bonnard Vuillard Denis Vallotton ». Du 9 septembre 2025 au 11 janvier 2026 dans la Galerie Mansart a Richelieu

On pourrait presque dire que les Nabis sont des bohèmes qui se fréquentent, essayent des choses, se suivent… ? 

Oui, tout à fait. Il y a vraiment une logique de groupe, qu’il soit amical ou familial avec des liens qui dépassent le cadre artistique, comme cela se pratique aussi dans des cercles novateurs dans le domaine des idées, de la politique, du spectacle. C’est une période de grande effervescence intellectuelle. 

Autres personnages clé de la communauté : Thadée et Misia Natanson 

Misia Natanson apparaît en effet comme une figure particulièrement singulière, à la fois muse et mécène, et véritable égérie de La Revue blanche, fondée par son mari en collaboration avec ses frères.

S’agissant de l’affiche de, Bonnard il n’est toutefois pas établi avec certitude qu’elle en soit le modèle : selon les historiens, il pourrait tout aussi bien s’agir de la compagne de Bonnard, les interprétations divergent à ce sujet. Elle n’en demeure pas moins une figure centrale de ce milieu artistique. Son importance a d’ailleurs été mise en lumière par une exposition qui lui a été consacrée au musée d’Orsay en 2012, intitulée Misia, reine de Paris.

Exposition « Impressions Nabies. Bonnard Vuillard Denis Vallotton ». Du 9 septembre 2025 au 11 janvier 2026 dans la Galerie Mansart a Richelieu

Le modèle d’édition mis en place avec les Nabis perdure à l’époque contemporaine. 

En effet, dans le domaine de l’édition, on peut notamment évoquer la famille Maeght, qui s’inscrit dans une démarche comparable consistant à passer commande à des peintres afin de réaliser des estampes, en collaborant notamment avec des artistes tels que Chagall ou Miró. Cette pratique répond à une double logique, à la fois expérimentale et commerciale, visant à favoriser la diffusion des œuvres à un coût plus accessible. Loin de constituer un aspect négatif, cette stratégie participe à l’élargissement du public. 

Un point de bascule temporel se joue dans l’exposition avec l’avènement de l’affiche 

C’est précisément pour cette raison que l’exposition s’ouvre sur une affiche emblématique de Bonnard, France Champagne, inspirée de Chéret, afin de montrer comment les artistes se sont approprié une technique initialement destinée à des usages commerciaux et publicitaires. Ce phénomène est récurrent dans l’histoire des procédés d’impression, qui furent d’abord développés à des fins utilitaires avant d’être investis par les artistes. La lithographie, par exemple, a d’abord servi à la reproduction de partitions musicales, avant d’être rapidement adoptée par des peintres tels que Delacroix ou Géricault. 

Parmi les prêteurs à l’international, le musée Van Gogh se dégage, pourquoi ? 

Le musée Van Gogh d’Amsterdam possède un fonds remarquable, et la réalisation de ces prêts s’inscrit dans le cadre de nos relations de longue date avec cette institution. Nous collaborons depuis plusieurs années avec Fleur Roos Rosa De Carvalho, une collègue néerlandaise, spécialiste des Nabis, qui y est actuellement en poste. Nous lui avions proposé de contribuer au catalogue, mais cela n’a pas été possible en raison de ses contraintes professionnelles.

A quelle date commence le domaine dont vous vous occupez ? 

Je m’occupe de l’estampe de la fin du 19ème siècle aux années 1970. 

Traditionnellement, la période du tournant du siècle relève plutôt de l’art du XIXème siècle, alors qu’au département estampes dela BnF, nous faisons commencer le XXème siècle, période à partir des Nabis, ce qui constitue une spécificité par rapport à d’autres institutions, où le XXᵉ siècle est généralement envisagé à partir de 1905 ou de 1914. Ce choix peut néanmoins se justifier dans la mesure où il s’agit d’un moment de transition majeur dans le domaine de l’estampe, marqué par l’émergence des peintres-graveurs, sous l’effet de plusieurs facteurs déterminants qui se mettent alors en place et perdureront tout au long du XXᵉ siècle. 

Cependant, certains artistes de cette période, tels que Toulouse-Lautrec, sont plus volontiers rattachés au XIXᵉ siècle, bien que les caractéristiques évoquées puissent également s’appliquer à leur œuvre. Dès lors, toute tentative de périodisation ou de séquençage chronologique demeure en grande partie arbitraire.

Pour en venir à votre métier : quelles sont vos missions au quotidien ? les qualités à mettre en œuvre ? 

Je suis responsable du fonds des estampes du XXᵉ siècle et dirige un service couvrant les XIXᵉ, XXᵉ et périodes contemporaines, incluant également l’affiche et le dessin de presse, soit des domaines particulièrement hétérogènes au sein du département des Estampes.

Parmi mes missions principales figure l’enrichissement des collections, notamment par l’acquisition et l’intégration de nouvelles estampes. J’assure également la supervision de l’ensemble du traitement des collections, comprenant l’inventaire, la conservation et la restauration des œuvres. La présence d’un atelier de restauration interne constitue un atout majeur, dans un dialogue constant avec les restaurateurs.

La valorisation de ce fonds s’effectue par ailleurs à travers l’organisation d’expositions, la publication de travaux scientifiques et éditoriaux, ainsi que d’autres actions de diffusion.

Enfin, je suis amenée à répondre à de nombreuses demandes émanant de publics variés, qu’il s’agisse de chercheurs universitaires, de professionnels du marché de l’art ou d’amateurs éclairés que nous accueillons dans notre salle de consultation.

Par rapport aux réserves de la BnF, où sont-elles situées ?

Les collections d’estampes de la BnF sont conservées sur l’ensemble des sites de la BnF.

Au niveau de la politique d’acquisition, quelle est-elle ?

Notre fonctionnement diffère de celui d’un musée : la commission d’acquisition ne traite que les acquisitions dépassant un certain seuil, fixé à 50 000 €, ce qui constitue pour nous un montant élevé, dans la mesure où les estampes ont généralement une valeur plus modeste. Pour les acquisitions d’estampes ou l’entrée de donations de valeur moindre, une procédure interne de validation est toutefois mise en œuvre, mais elle ne fait pas intervenir la commission.

En matière de donations : est-ce une donnée importante ?  

Il s’agit d’un volet particulièrement important, dans la mesure où, étant donné la nature multiple des estampes, leur réaffectation ou leur transfert est plus aisé que pour des œuvres uniques. Ces donations peuvent émaner directement des artistes ou de leur famille, souvent dans le souci de garantir la présence de l’œuvre au sein d’une collection nationale.

Dans votre parcours, comment vous êtes-vous tournée vers la conservation et valorisation de l’estampe ? 

J’ai suivi des études d’histoire et d’histoire de l’art. Ma spécialisation en histoire de l’estampe s’est faite un peu par hasard lors de mon passage à l’École du Louvre, en raison de la thématique abordée l’année où j’étais dans cette spécialité, qui m’a particulièrement intéressée. Cependant, ce domaine ne m’était pas totalement étranger : je le connaissais déjà quelque peu par le biais familial, mon père étant lui-même collectionneur. J’avais l’habitude d’accompagner ce dernier dans les galeries et les salons, ce qui a contribué à éveiller mon intérêt et à orienter mon choix de spécialisation.

Quels facteurs ont permis votre entrée à la BnF ? 

J’ai bénéficié d’un concours de circonstances, mon parcours initial me destinant plutôt à devenir conservatrice de musée. J’ai alors passé le concours de l’École du patrimoine, pour lequel j’ai été admissible, sans que cela ne se concrétise. C’est au cours de mes échanges avec des conservateurs que j’ai pris conscience que leur profil n’était pas exclusivement celui de chartistes : il existait également la possibilité de rejoindre la profession par le concours de conservateur de bibliothèque. Cette voie m’a semblé pertinente, d’autant plus que ma spécialisation en histoire de l’estampe, domaine relativement rare, a rapidement attiré l’attention de la directrice du cabinet des estampes de l’époque. Dès qu’un poste s’est libéré, elle a fait appel à moi.

Combien de personnes travaillent au sein de votre département ? 

Au sein de mon département, nous sommes une cinquantaine de collaborateurs, ce qui représente un département important au sein de la BnF, du moins parmi les départements spécialisés. 

En quoi l’ouverture du site Richelieu participe-t-elle à une véritable reconnaissance de votre rôle ?

La transformation du site Richelieu a incontestablement mis en lumière ce bâtiment.

Cette rénovation a également permis de valoriser nos collections en les présentant dans un nouveau musée à la hauteur de leur importance.

Le musée précédent était exclusivement consacré aux médailles et ne permettait pas une présentation permanente de nos collections. Sa requalification représente donc un véritable intérêt. De même, les nouvelles salles d’exposition offrent une visibilité renforcée à nos expositions. 

Parmi les projets et expositions que vous avez engagés, l’exposition consacrée à Topor ressort particulièrement. Quels autres projets ont marqué votre parcours ou pris une résonance particulière ?

Je citerais également l’exposition Hans Hartung en 2011, réalisée en partenariat non seulement avec la Fondation Hans Hartung, mais également avec le Musée de Genève et le Kupferstichkabinett de Berlin. Cette dimension internationale m’avait particulièrement séduite. Chaque institution apportait un regard spécifique sur l’œuvre d’Hartung et bénéficiait d’une donation.

Au sein de notre établissement, les expositions s’articulent principalement autour de nos collections, contrairement à un musée, car celles-ci ne sont pas présentées en permanence en raison de leur fragilité et du manque d’espace. La plupart du temps, nos expositions prennent donc la forme d’accrochages, enrichis de prêts extérieurs qui viennent compléter nos collections. Dans mon domaine, les expositions sont souvent liées à des donations, illustrant combien la valorisation des collections est étroitement liée à leur enrichissement.

Enfin au niveau des projets que vous préparez, pouvez-vous en dévoiler certains ? Je prépare un projet d’édition consacré aux collages de Jacques Prévert. Notre établissement possède une très belle collection de ces œuvres, et l’anniversaire prochain de l’artiste constitue une occasion idéale pour les valoriser.

Infos pratiques :

Impressions Nabies

Bonnard, Vuillard, Denis, Vallotton

Prolongation jusqu’au 8 mars 2026

BNF,

Site Richelieu 

5 rue Vivienne, 75002 Paris

Découvrir le musée de la BnF

https://www.bnf.fr/fr/agenda/impressions-nabies