Lalla Rami, extrait du clip Aïcha Candyshop© Lalla Rami
A partir de la figure d’Aïcha Kandisha, Sonia Recasens historienne de l’art, critique et commissaire, convoque à l’Institut des Cultures d’Islam 13 artistes dans un récit pluriel où il est question d’émancipation féminine, de transgression, de résistance. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, l’ogresse/ la sorcière/ l’amazone, se dérobe et continue de hanter les consciences collectives du pourtour méditerranéen. Qui se cache derrière ce contre-pouvoir et comment nous parle-t-elle encore aujourd’hui à l’heure des luttes ? Qu’est-ce-qui fait son essence au-delà des raccourcis et biais exotisants ? Autant de questions que les artistes nous invitent à traverser aux côtés des auteurs et autrices : Mo Abbas (Dictionnaire des ogresses), Taous Merakchi, (Monstrueuse) et Rim Battal, invité.e.s par Sonia Recasens à participer à cette « activation poétique », tandis qu’une oeuvre collective a été imaginée avec les femmes de la médina de Marrakech en partenariat avec la fondation Dar Bellarj. L’exposition qui se voit complétée par des performances, fait partie de la saison Méditerranée. Sonia a répondu à mes questions.
Sonia Recasens (1985, France) est historienne de l’art, critique d’art et commissaire d’exposition indépendante basée à Paris. Elle développe une pratique critique et curatoriale engagée, sensible et intuitive, explorant des problématiques liées à l’intime, au corps, à la mémoire ou encore à la migration. Lauréate du Prix Spécial du Jury – Prix AICA France 2019, Sonia Recasens collabore régulièrement avec des centres d’art, des musées et maisons d’éditions pour des publications, conférences ou expositions. Nourrie d’histoire des féminismes, de gender et postcolonial studies, ses recherches et projets œuvrent à visibiliser les artistes femmes et/ou issu.e.s de l’immigration.
Qu’est-ce que l’ogresse pour vous ?
Aussi redoutée que vénérée, l’ogresse est une créature, qui cultive l’ambivalence, échappant ainsi à toute définition ou représentation figée. Et c’est ce qui me fascine finalement. L’ogresse est tour à tour monstrueuse et protectrice, dévorante et maternante, séduisante et bestiale. Résistant à toutes les formes de colonisation et de prédation, l’ogresse hante les imaginaires du pourtour méditerranéen et au-delà depuis des millénaires. Incarnation fuyante et changeante, l’ogresse est une figure de contre-pouvoir, définitivement libre et insaisissable. Et c’est cette puissante liberté que je voulais célébrer dans l’exposition.
Sur quels critères avez-vous sélectionné les artistes ?
La sélection des artistes s’est faite de façon assez naturelle et intuitive. Il y a des artistes dont l’œuvre puissante résonnait particulièrement avec la figure de l’ogresse, je pense notamment à Kubra Khademi, Nadira Husain ou encore Amina Benbouchta. Il y a des œuvres que je rêvais de faire dialoguer comme les vidéos Chamane (1979) et Danse du ventre ou Femme sans tête (1974) de Nil Yalter, figure historique de l’histoire de l’art féministe, qui résonnent particulièrement avec le vidéo clip AÏCHA CANDYSHOP (2024) de la rappeuse franco-marocaine LALLA RAMI. D’autres invitations sont le fruit de discussions comme avec Lynn S.K., artiste photographe, qui s’est lancée dans une exploration de l’histoire du Ravin de la Femme sauvage dans la banlieue d’Alger et de Teryel, ogresse de l’imaginaire kabyle.
Trois personnalités se penchent sur l’exposition : Mo Abbas, Taous Merackchi et Rim Battal : en quoi est-ce important de croiser ces regards ?
Contrairement à d’autres figures de femmes terrifiantes qui peuplent les imaginaires et l’histoire de l’art (Amazones, Harpies, Sorcières, Lilith, Méduse…) l’ogresse échappe à toute représentation privilégiant la puissance de l’oralité. Je m’inspire de cette oralité pour penser mes expositions comme des improvisations collectives composées à plusieurs voix pour fabriquer du commun à partir d’une multiplicité de souvenirs, de subjectivités et de géographies. Je suis donc très reconnaissante que Mo Abbas, poète et auteur du Dictionnaire des ogresses publié en 2023 aux édition le port a jauni, ainsi que Taous Merakchi, autrice de Monstrueuse, un ouvrage où elle dissèque sa fascination pour les films d’horreur et Rim Battal, poète et écrivaine, qui à travers ses écrits cultive l’ambivalence des appétits est accepté mon invitation de joindre leur voix à celles des artistes de l’exposition.
Une œuvre collective a été imaginée par les artistes Imane Elkabi et Rim Mejdi à Marrakech avec les femmes de la médina en partenariat avec la fondation Dar Bellarj : à quand remonte vos liens avec Maha El Madi ? comment est né ce projet ?
Je connais la Fondation Dar Bellarj et ses actions depuis plus de 10 ans maintenant. C’est ma tante, Rhalti Fatiha, qui me l’a fait découvrir, parce que mon cousin Jad y suivait des cours de musique. Depuis toutes ces années, je suis avec beaucoup d’attention et d’admiration le travail engagé de Maha El Madi et c’était donc une évidence de lui écrire pour lui proposer de collaborer dans le cadre de cette exposition dont le point de départ s’ancre au Maroc, s’ancre dans les récits que mes tantes et grandes tantes faisaient de l’ogresse Lalla Aïcha Kandisha quand j’étais enfant. Avec Maha El Madi nous avons invité Imane Elkabli, chorépgraphe et danseuse, et Rim Mejdi, productrice et réalisatrice, à réaliser une résidence de création avec les « mamans douées de la médina » pour produire une œuvre originale, pensée spécialement pour l’exposition. A travers une installation immersive composée de vidéos et de photographies, de performances et de sculptures, les artistes explorent les figures multiples d’Aïcha qui peuplent les paysages, hantent les imaginaires et habitent les corps.
L’artiste Kubra Khademi propose une performance dans le cadre de la programmation autour de l’exposition : que va t-elle révéler ?
Oui le 14 novembre à partir de 12h, Kubra Khademi va peindre en continu pendant près de 6 heures face au public, poursuivant sa série de gouache et de peinture Women in simple situations, dont les dernières pièces sont présentées dans l’exposition Le bal des ogresses. A travers cette série et cette performance en particulier, Kubra Khademi explore l’infinité des gestes ordinaires que peut faire un corps féminin et la manière dont ces actions peuvent devenir étranges, drôles, dérangeantes ou même subversives, simplement parce qu’elles sont accomplies par des femmes.
En quoi les territoires explorés de l’intime rejoignent-ils une possible émancipation des corps et des récits ?
Ce qui m’importait avec l’exposition Le bal des ogresses, c’était de mettre en lumière des récits marginalisés, tissant des généalogies passées sous silence, pour créer des archives vivantes, des images orales de l’ogresse, revendiquée comme figure protoféministe, queer, décoloniale, arabo-amazighe, pré et postislamique. Et comme le revendique le slogan féministe des années 1970 : « le personnel est politique ». Quand dans l’œuvre GHOULAT EN-NIFAS (2026) l’artiste Khadija El Abyad donne vie à l’ogresse de l’accouchée, qui est l’incarnation de la dépression du post-partum, elle donne à voir un sujet à la fois éminemment intime mais aussi et surtout politique.
Les artistes : Amina Benbouchta, Lucile Gautier, Vanessa Bey Ardouin pour Lynn S.K. (collaboration pour son installation), Rim Mejdi avec Maha, Lalla Rami, Silina Syan, Kubra Khademi, Khadija El Abyad.
Infos pratiques :
Le bal des ogresses
Jusqu’au 7 février 2027
Institut des Cultures d’Islam (ICI – Léon)
19 rue Léon, 75018 Paris
https://www.institut-cultures-islam.org/expositions/le-bal-des-ogresses











