Faces, 16, 2013 © Park Chan-wook à l’invitation de Lee Ufan Arles
Avec plus de 22 000 visiteurs lors de la semaine d’ouverture, cette 57ème édition des Rencontres d’Arles est un succès non démenti malgré les fortes chaleurs ! Un évènement qui n’a jamais été aussi scruté, commenté, relayé, la planète arty et sa kirielle d’affiliés ayant décidé de commencer sa transhumance estivale en Camargue… Une tendance qui reflète l’emprise de plus en plus forte du marché et que l’on retrouve aussi dans les foires et dont l’impact joue sur le surtourisme. De plus ce phénomène est-il au service des photographes dont le travail est de plus en plus précarisé et menacé ? C’est l’une des questions que l’on se pose en sillonnant, matcha à la main, les ruelles devenues proches d’un style « Emily in Provence »… Malgré tout, plusieurs propositions résistent à cette vague d’uniformisation du regard, soulignant toute la spécificité de cette manifestation unique au monde.

Harry Gruyaert, Waterloo. 1981 courtesy l’artiste & Magnum Photos
Si comme le rappelle avec justesse Nadine Hounkpatin, commissaire 2026 du Prix Découverte Fondation Louis Roederer « la vérité photographique n’est définitivement pas à trouver, mais à construire, patiemment, dans le frottement de récits situés, construits, attentifs aux silences » l’ensemble de cette édition 2026 des Rencontres se veut attentive aux marges, zones intermédiaires, géographies discontinues, récits interstitiels à commencer par Magali Paulin, lauréate prix du Jury de la Fondation Louis Roederer pour son projet Matières fantômes et Mallory Lowe Mpoka, prix du Public Fondation Louis Roederer pour le projet Cosmologies des héritières qui remporte également le prix photo Madame Figaro en soutien aux artistes femmes émergentes.

Magali Paulin, Jardin d’agronomie tropicale René-Dumont, Nogent-sur-Marne, avril 2025, courtesy de l’artiste, lauréate prix du Jury Fondation Louis Roederer
La thématique retenue par Christoph Wiesner et Aurélie de Lanlay, directeur et directrice adjointe du festival « Relire les mondes » infuse nombre de propositions comme la formidable redécouverte de Martine Barrat et les gangs de Harlem, Ming Smith et le jazz, l’Afrique et la période des indépendances : Ghana et Le roman photo de Paul Kodjo, le regard décolonial par Omar Victor Diop, l’archive chez Samy Baloji, le collage par Thato Toeba mais aussi la Méditerranée avec Anne-Lise Broyer, Bruno Boudjelal, Katia Kameli (Le roman algérien, dont une partie avait été exposée au Frac Sud) ou encore Orianne Ciantar Olive (Ruines circulaires).

Martine Barrat, courtesy de l’artiste et galerie Rouge
L’un des temps forts qui se note dans le choix de l’affiche est le focus sur « Ghana !, rêver l’indépendance 1957-1976 » par la commissaire française d’origine ghanéenne, Damarice Amao qui témoigne de l’effervescence du medium dans les années 1960 pour une jeune nation en quête d’une identité visuelle. C’est sous l’impulsion du premier président de la République Kwame Nkrumah que le pays quitte son nom de Côte de l’Or et s’ouvre aux regards extérieurs avec Paul Strand invité en 1963 ou Marc Riboud, chacun produisant un livre déterminant dans la construction du Ghana moderne, aux côtés de l’ouvrage The Road Makers de la poétesse Efua Suther et du photographe Willis E.Bell. Sans oublier les photographes ghanéens consacrés ou plus émergents : James Barnor, Felicia Abban ou l’artiste Rita Mawuena Benissan (commande spéciale).

Harry Gruyaert, Los Angeles 1982 courtesy de l’artiste et Magnum Photos
Amère déception cependant pour William Klein dont l’exposition à la Chapelle du Muséon Arlaten, annoncée à grand renfort est toujours fermée ! Heureusement que le street-photographer flamand Harry Gruyaert (Gallery Fifty One) et ses traversées urbaines d’Anvers, New York, Paris…que m’avait décrites Roger Szmulewicz, le directeur de la galerie lors de la foire Art Antwerp (lien vers) sont aussi flamboyantes.
A l’ère des fake news et de l’IA, réjouissante plongée dans les images d’ovnis et autres phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN) avec Nous ne sommes pas seuls par le philosophe et spécialiste de l’histoire des médias, Philippe Baudoin qui parle d’une culture du doute. A partir de deux corpus : des images d’archives privées et publiques en ufologie, science dédiée au phénomène OVNI et une sélection d’artistes contemporains, le parcours séquencé en 3 parties, ouvre sur l’esthétique de ces images, leur beauté plastique, fait parler des témoins de ces « rencontres rapprochées » en rapport avec la place de l’inexpliqué dans notre société pour terminer par les croyances, le lien entre des communautés, les rituels, voir les dérives potentielles.

Alice Pallot, courtesy de l’artiste
Autre fil rouge de ces Rencontres, les contaminations de l’image en lien avec la nature ou le corps avec notamment Erosion de Hu Weiyi, lauréat prix JIMEI x Arles Discovery Award 2025, qui transforme son acide gastrique en processus de transformation des images (Ground Control) ou le projet de l’artiste Lara Tabet et Yasmine Chemali (commissaire, directrice du Centre de la photographie de Mougins), lauréates BMW Art Makers 2026, Le corps vitré (Cloître Saint-Trophime) à partir d’un protocole de bactériologies aquatiques agissant sur la surface photosensible pour donner à voir des images sur vitraux d’une grande magie. Citons également Flower Power investit le Jardin d’été autour de 5 artistes expérimentateurs du vivant : Matei Bejenaru (1963), Suzanne Lafont (1949), Alice Pallot (1995), Anaïs Tondeur (1985),Jiang Zhi (1971). Alice Pallot rencontrée à Hangar Brussels et à la MEP, propose une découverte problématique : l’impact polluant de la mousse florale utilisée dans la plupart des bouquets de fleuristes. A signaler également L’image cannibale qui réunit 8 artistes autour de la notion de la chair, de la chute et du dédoublement (Chapelle de la charité).
Lee Ufan Arles invite le cinéaste Park Chan-wook (Old Boy, chef d’oeuvre de la Trilogie de la violence), une première sous le commissariat de la journaliste Valérie Duponchelle. Par un matin calme réunit un corpus de ces 15 dernières années.
Park Chan-wook revendique une approche très instinctive de la photographie qui remonte à sons enfance et pendant ses études à l’université où il rejoint le club photo. Contrairement au cinéma où tout est sous contrôle, ce n’est pas le cas comme il le souligne, il peut donner libre cours au hasard dans une veine assez surréaliste, autour d’objets devenus de véritables natures mortes. L’accrochage très réussi favorise les courts-circuits.
https://www.leeufan-arles.org/expositions
Pur moment de flottement avec Olivier Metzger, lauréat du Prix Découvertes des Rencontres d’Arles 2009, ancien infirmier en psychiatrie, formé à l’Ecole nationale de la photographie d’Arles, adepte de l’étrange, au vocabulaire immédiatement reconnaissable. L’écrivain Eric Reinhardt lui rend hommage dans un ouvrage publié par Actes Sud « Somewhere and Somehow » titre de l’exposition à Croisière.
L’exposition dédiée aux animaux par la directrice de Photo Elysée, Nathalie Herschdorfer, Modèle animal n’arrive pas convaincre malgré sa rigueur formelle, le spectre des thématiques abordé et la liste impressionnante de ses auteurs : Henri Cartier-Bresson, Sophie Calle, Lucien Clergue, Andreas Gursky, Karen Knorr, Pieter Hugo… peut-être trop de classification et pas assez d’humour ?
Grand moment de poésie suspendu avec Nos rêves lointains, regards sur la collection de la FNAC par les commissaires Fannie Escoulen et Laure Augustins sur un texte de Nathacha Appanah qui ponctue le parcours à partir de capsules sonores (Monoprix).

Clément Cogitore, photogramme de Memory Palace, 2026
Avec l’aimable autorisation de l’artiste, de Production Walter Films et de l’ADAGP, Paris.
Clément Cogitore dont la fable sicilienne nous a marqué avec Ferdinandea, l’ile éphémère, toujours visible au Mucem, Fort Saint-Jean (relire ma chronique) explore la notion de la mémoire oblitérée avec Memory Palace, large compilation d’archives sur la musique brute du duo Cantenac Dagar avec qui le réalisateur a déjà collaboré. Au défilé d’instants familiaux heureux de l’Amérique prospère des années 1950 ou de l’Europe des Trente Glorieuses, se substitue peu à peu des messages subliminaux et complotistes troublants « une histoire universelle des fantômes », « l’encyclopédie des êtres aimés »… soulignant une défaillance sans que l’on ne sache d’où elle provient.
Du côté de LUMA, (Arles associé) à ne pas manquer Stan Douglas, Bodies never lie, une rétrospective envoutante du photographe et vidéaste canadien à partir d’une nouvelle commande de LUMA, Exquisite Corpse, autour de la récupération par le régime de Franco du flamenco dans des vidées culturelles nationalistes. Egalement l’exposition de la cinéaste et artiste ouzbèke Saodat Ismailova installée en France, Amanat, La Forêt sacrée qui mêle son, archives et essai visuel autour de la transformation et lente érosion des paysages centrasiatiques millénaires. Une invocation puissante aussi immatérielle que philosophique.
Moment d’émotion également face à In Search of… Incredible de l’artiste, poète et réalisateur Julianknxx suite à une résidence à LUMA autour de la trace, la mémoire, la transmission à partir de la transformation de la matière, le sel qui devient une métaphore de la perte, de l’héritage colonial, de l’extraction, du déplacement. Autant d’enjeux qui prolongent plusieurs propositions du festival.
https://luma.org/arles/abecedaire/julianknxx
Autres propositions :
A la Fondation Van Gogh, grand moment de dissidence avec : SUSPECTS – Van Gogh, Tricksters & Co par Jean de Loisy, directeur artistique et Margaux Bonopera, rencontrée au Magasin de Grenoble autour de l’exposition hommage à Adrien Fregosi. L’exposition rappelle à quel point Van Gogh lui-même a longtemps été considéré comme un intrus, le parcours ouvrant sur un document inédit, la pétition des habitants d’Arles réclamant son expulsion. Les 33 artistes internationaux réunis de Cindy Sherman à Maurizio Cattelan, Martin Kippenberger, Sarah Lucas…forment une ronde plurielle grinçante autour de grands motifs : le masque, le travestissement… convoquant les notions de bon goût, d’extravagance, d’outrance, de provocation et d’émancipation.
Ouverture du Fonds Bustamante dans une magnifique ancienne chapelle, l’Eglise Sainte-Croix, quartier de la Roquette, reconvertie par l’architecte d’intérieur Charles Zana. Ce nouvel équipement vient rejoindre la dizaine de fondations d’art à Arles, ce dont se réjouit Patrick de Carolis, maire de la Ville. La liste des membres du comité scientifique est impressionnante entre Éric de Chassey, Camille Morineau ou Olivier Gabet, à l’image des réseaux de l’artiste. Rappelons que Jean-Marc Bustamante a dirigé l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris de 2015 à 2018 jusqu’à être écarté avant la fin de son mandat suite à des cas de harcèlement au sein de l’école.
Précipitez-vous en Arles, vous avez encore le temps de rester dans l’esprit des vacances avant les premiers frimas de la rentrée !
Infos pratiques :
57ème Rencontres d’Arles
Jusqu’au 4 Octobre 2026
Ouvertures :
Ouverture de la majorité des lieux d’exposition jusqu’au 30 août : 9h30 — 19h30
Du 31 août au 4 octobre: 9h30 — 19h
Tarifs :
Forfaits TOUTES EXPOSITIONS
Une entrée par lieu, valable du 6 juillet au 4 octobre
Tarif 42 € réduit : 33 €
Forfait JOURNÉE
Une entrée par lieu,
valable sur une journée
Tarif plein 35 € réduit : 29 €
Billetterie en ligne :
https://billetterie.rencontres-arles.com/accueil/
https://www.rencontres-arles.com/fr
Toutes les actualités des lieux qui comptent dans la région :
https://pleinsud.art/fr/lieux/les-rencontres-de-la-photographie











