« Comme Saturne », Yto Barrada, Pavillon français (c) Jacopo La Forgia – Institut français
Jamais la question politique n’aura autant été au centre de cette 61ème Biennale pensée par la curatrice suisso-camerounaise Koyo Kouoh, dont la disparition brutale a laissé les équipes orphelines mais aptes à relever le défi en suivant sa feuille de route très précise. Son projet et concept « In Minor Keys » se veut attentif aux formes discrètes, aux récits marginaux et aux expériences rendues invisibles. Une joie résiliente et un appel à la décélération dont se saisissent 111 artistes venus des 4 coins du monde dans un parcours tout en « humeurs », en processions, en mouvements, en murmures. Et patatras… Trump et le conflit au Moyen-Orient s’invitent dans la danse et les annonces en cascades ajoutent au tumulte ambiant : maintien des pavillons russe et israélien entrainant de vives polémiques et la démission du Jury international. Au final si le Pavillon russe demeurera fermé durant toute la Biennale excepté lors du vernissage presse, ce qui reste problématique, le Pavillon israélien lui sera ouvert. Le Pavillon américain qui a choisi l’artiste Alma Allen, sculpteur autodidacte, inconnu des circuits, sera loin du message inclusif porté par l’artiste Jeffrey Gibson lors de la dernière Biennale.
Autant de décisions qui témoignent d’un manque de clarté et de transparence sur fond de déplacement des divergences géopolitiques mondiales dans le champ de l’art.
Les pavillons : mode d’emploi

Myriam Ben Salah et Yto Barrada (c) Institut francais – Benoit Peverelli
Pavillon France : Yto Barrada
Du 9 mai au 22 novembre
Comme Saturne
Pensé par l’artiste franco-marocaine installée à New York Yto Barrada et sa commissaire Myriam Ben Salah comme un « outil de survie politique » face au chaos généralisé, le projet Comme Saturne s’inscrit dans un temps long. Le pavillon restauré récemment, est investi d’une grande installation textile et vidéo, un décor qui évoluera en fonction de la lumière. Les préoccupations de l’artiste autour de la transmission des savoir-faire, de l’épuisement des ressources naturelles, de l’histoire coloniale et des voix oubliées trouvent un nouveau terrain d’expérimentation sous le prisme de l’oracle, la figure de Saturne étant rattachée au tempérament mélancolique.

Yto Barrada © Benoît Peverelli, Institut français
Pavillon Britannique : Lubaina Himid
Predicting History: Testing Translation
La lauréate du Turner Prize Lubaina Himid née à Zanzibar, curatrice, activiste, pionnière du Black British Art Movement, que j’avais découverte lors de son exposition au Mrac Occitanie à l’invitation de Sandra Patrlon, sa première monographie en France a été choisie par Emma Dexter commissaire du pavillon. La proposition Predicting History: Testing Translation qui signifie il est impossible de prévoir l’histoire, et toute traduction n’est qu’une approximation, consiste en un parcours d’apprentissage et d’acceptation autour de la signification d’un « chez-soi ».
L’installation cherche à rendre perceptibles les tensions quotidiennes liées à la question de l’appartenance.Une nouvelle série de grandes peintures composées de plusieurs panneaux, aux couleurs éclatantes et représentant des univers surréalistes et empreints de magie, illustre la démarche de Himid. Elle y endosse à la fois le rôle d’autrice et de metteuse en scène, en collaboration avec l’artiste Magda Stawarska, qui élabore une bande sonore.

Installation view La Merde by Aline Bouvy, Luxembourg Pavilion, Biennale Arte 2026. © GRAYSC
Pavillon du Luxembourg : Aline Bouvy
LA MERDE
Née en Belgique, Aline Bouvy est une artiste belgo-luxembourgeoise qui vit et travaille dans les deux capitales : Luxembourg et Bruxelles. C’est donc pour cela qu’elle représente ce pays à la Biennale cette année, précision importante, tellement pour moi elle était belge ! L’artiste conçoit sa démarche comme l’affirmation d’une liberté artistique qui, en refusant de se conformer aux attentes sociales, génère un véritable point de friction. Elle envisage l’abjection comme un espace instable, situé à la frontière entre ordre et désordre, entre le corps et ce qui lui échappe, entre le symbolique et la matière.
Pour la Biennale Arte, Aline Bouvy présente La Merde, sa première œuvre cinématographique avec comme curatrice Stilbé Schroeder (casino Luxembourg). La Merde s’inscrit dans une farce au sens rabelaisien, où l’abjection y apparaît comme une frontière instable, oscillant entre inclusion et exclusion, visibilité et effacement.
Ce film à la croisée du son et de la sculpture, interroge la honte en tant que construction sociale et met en lumière les seuils à partir desquels un individu est catégorisé, accepté, contrôlé ou rejeté. À travers la figure de l’« être-étron », l’artiste examine comment la société façonne des corps soumis à des normes de retenue et de maîtrise. Mais lorsque cette retenue cède, non par choix, mais par saturation, un basculement s’opère : ce qui était jusque-là contenu se manifeste soudainement au regard de tous.

Aline Bouvy et Stilbé Schroeder. © Ernest Thiesmeier, 2025
Pavillon de l’Ukraine : Zhanna Kadyrova
Security Guarantees
En 2019, Zhanna Kadyrova a réalisé Le Cerf en Origami, une sculpture en béton installée comme œuvre permanente dans un parc de Pokrovsk, dans l’oblast de Donetsk, en Ukraine, sur le site d’un ancien avion soviétique à capacité nucléaire démantelé.
En août 2024, alors que la ligne de front se rapprochait de Pokrovsk et que la population civile commençait à évacuer, Zhanna Kadyrova, Leonid Marushchak et une équipe d’installateurs ont démonté l’œuvre et l’ont transportée vers une ville plus sûre. En 2025, Le Cerf en Origami a entamé son déplacement vers Venise.
Le projet du Pavillon ukrainien interroge les garanties de sécurité non respectées dans le cadre desquelles l’Ukraine a renoncé à son arsenal nucléaire en 1996. Il invite également à une réflexion sur la fragilité de la paix et sur la résilience du peuple ukrainien.
Pavillon du Brésil : Adriana Varejão et Rosana Paulino
COMIGO NINGUEM PODE
Le nom portugais qui donne le titre de la proposition des artistes Adriana Varejão et Rosana Paulino, vient de la plante Dieffenbachia, expression qui signifie aussi de manière populaire « personne ne peut m’affronter » ou « personne ne peut me dominer », le pavillon brésilien s’appuie sur ces ambiguïtés pour explorer des notions de protection, de toxicité et de résilience.
Dans le travail des deux artistes, les réflexions sur les blessures coloniales et la réécriture de l’histoire laissent place à des processus constants de métamorphose, ouvrant ainsi de nouvelles possibilités d’imaginaire et de libération poétique.

Caroline Gueye, Pavillon du Sénégal
Pavillon du Sénégal : Caroline Gueye
WURUS
Le travail de Caroline Gueye inscrit la création sénégalaise dans une perspective à la fois ancrée dans l’histoire et résolument contemporaine. À travers une démarche singulière, à la croisée de l’art et de la science, elle explore les questions liées à l’extraction des ressources, à la mémoire et aux représentations de la valeur de l’or.
Conçue spécifiquement pour le Palazzo Navagero pendant une période in situ préparatoire, l’installation WURUS (or en wolof) met en relation l’origine cosmique de l’or avec l’histoire du Sénégal et de l’empire du Mali, en convoquant la figure de Mansa Kanka Musa, souverain du XIVe siècle devenu emblème de richesse et de puissance. La perception est entièrement reconfigurée dans un système spatial inédit où les œuvres apparaissent selon divers régimes et conditions. Si l’or agit comme un point de départ, il vise à une perception plus large de la valeur autour de notions symboliques et historiques.

Sara Flores ‘From Other Worlds’, Peru Pavilion, 61st Venice Biennale 9 May – 22 November 2026 © Sara Flores. Photo © White Cube (Eva Herzog)
Pavillon du Pérou
Sara Flores. D’autres mondes.
Pour la première fois à la Biennale de Venise, le Pérou est représenté par une artiste autochtone, Sara Flores.
Le fil conducteur de l’exposition est le kené, système de motifs énigmatiques du peuple Shipibo-Konibo.
À travers cet ensemble d’œuvres, l’artiste ouvre des passerelles entre savoirs ancestraux et futurs possibles durables, en établissant des liens entre formes de vie humaines et non humaines au sein d’une même entité vivante.

Vue installation Pavillon du Mexique Credit photo Alvise Busetto Coordination Nacional de Artes Visuales INBAL
Pavillon du Mexique
ACTOS INVISIBLES PARA SOSTENER EL UNIVERSO du collectif RojoNegro (María Sosa et Noé Martínez)
À travers un écosystème rituel de matériaux, de sons et de gestes, l’installation crée un espace de pause et d’écoute attentive au milieu de la saturation de la vie contemporaine.
Ce projet déploie un espace de contemplation où mémoire et technologies rituelles se rencontrent dans une approche décoloniale. À travers une série d’expériences sensorielles, l’œuvre propose une écoute attentive du vivant, reconnaissant le corps, la matière et l’environnement comme des vecteurs de savoir. Elle ouvre ainsi la voie à d’autres formes de perception et de relation au monde.

Nabil Nahas, Don’t Get Me Wrong, 2026. Installation, acrylic on canvas, H. 2.90m× L. 45mDetail, diptych: 290 × 300 cm. Photographer: Elie Bekhazi, © Nabil Nahas / Courtesy of the artist, © LVA
Pavillon du Liban : Nabil Nahas
Don’t Get Me Wrong
Avec « Ne vous méprenez pas » Nabil Nahas (né en 1949 à Beyrouth et vivant à New York) célèbre le Liban comme carrefour exceptionnel de confluences et d’identités plurielles à travers une vaste installation pensée comme une frise foisonnante à la fois cosmique et géométrique autour du motif de l’arbre, synonyme de résistance et de robustesse. Un message d’espoir alors dans un projet imaginé bien avant le conflit que l’on connait et alors que le contexte traversé par le pays actuellement est d’une rare violence.
Le Off :
Un nouveau pavillon breton flotte sur Venise !
Pilotée par Patrice Joly, rédacteur en chef de la revue ZeroDeux, l’équipe du Breizh Pavillon a choisi de concevoir un événement préfiguratif, annonçant une manifestation plus ambitieuse prévue pour 2028, possiblement dans un pavillon permanent, en invitant des artistes qui incarnent un lien à la Bretagne sans pour autant en figer l’identité.
Pavillon flottant et accompagné d’un ensemble de musiciens qui se produira à deux reprises, il sera visible tout au long des journées professionnelles et du week-end d’ouverture, évoluant entre son point d’ancrage à San Giorgio Maggiore, le bassin de Saint-Marc et les canaux.

Trevor Paglen, Voyager (2026) Installation View of Strange Rules, Palazzo Diedo Berggruen Arts & Culture. Photo credit Joan Porcel
Berggruen Arts & Culture
Strange Rules
L’exposition « Strange Rules », commandée par Berggruen Arts & Culture et imaginée par Mat Dryhurst, Holly Herndon et Hans Ulrich Obrist, avec la collaboration d’Adriana Rispoli, propose une réflexion autour de la notion d’art protocolaire. Cette approche artistique s’intéresse aux règles invisibles qui structurent la création, la circulation et la réception de la culture à l’ère numérique. Ces règles prennent notamment la forme d’algorithmes, de modèles d’intelligence artificielle, de protocoles informatiques ou encore de plateformes et d’infrastructures technologiques. Plutôt que de simplement s’appuyer sur ces outils, l’art protocolaire les met en lumière, les interroge et les transforme en véritables matériaux de création.

Installation views, Lorna Simpson. Third Person, 2026, Punta della Dogana, Venezia. Ph. James Wang © Palazzo Grassi, Pinault Collection
Pinault Collection : 4 expositions !
Palazzo Grassi : Michael Armitage The Promise of change et Amar Kanvar, Co-travellers
Punta della Dogana : Lorna Simpson, Third Person et Paulo Nazareth, Algebra
Révélée dès le milieu des années 1980 pour son approche innovante de la photographie conceptuelle, Lorna Simpson (née en 1960 aux États-Unis) n’a eu de cesse d’interroger de façon critique les processus de fabrication et de représentation des images. A partir d’une première occurence new-yorkaise intitulée «Source Notes», l’opus vénitien conçu avec Emma Lavigne en réponse aux espaces de la Pointe de la Douane réunit une cinquantaine d’oeuvres.
Oscillant entre des récits ancrés dans le réel et des imaginaires oniriques, le travail de Michael Armitage (né à Nairobi en 1984) explore des enjeux sensibles de notre époque, tels que les tensions sociopolitiques, la violence, le pouvoir des idéologies séduisantes et la crise migratoire à l’échelle mondiale.
Sous le commissariat de Jean-Marie Gallais, l’exposition réunit 45 peintures — dont plusieurs inédites — ainsi que plus de 100 études, offrant un aperçu de la richesse et de la sensibilité de son langage pictural. À travers des figures et des compositions complexes, l’artiste déploie une intensité chromatique saisissante, à la croisée de multiples traditions esthétiques.
https://www.pinaultcollection.com/palazzograssi/fr

Vue de l’installation Hugh Hayden « A Huff and A Puff » Fondation Sandretto Re Rebaudengo, Ile de Sant Giacomo.
Ouverture de la Fondation Sandretto Re Rebaudengo sur l’île de San Giacomo. Nouveau chapitre pour la fondation de Patrizia Sandretto Re Rebaudengo qui a jeté son dévolu au nord de la lagune. L’île est dédiée à des projets artistiques en lien avec les questions de durabilité et d’économie circulaire. Un arrêt spécial est prévu sur la ligne des vaporetto Murano-Burano. L’exposition d’ouverture intérieure et extérieure l’exposition de l’artiste britannique Matt Copson et collective Don’t have hope, be hope ! à partir d’oeuvres de la Collection.
https://fsrr.org/en/isola-di-san-giacomo-venice
Amoako Boafo
Ca n’a pas besoin d’être toujours du sens
Musée du Palais Grimani, Venise
Pour sa première exposition personnelle en Italie, Boafo revisite le portrait en s’appuyant sur l’héritage artistique vénitien. À travers une série d’œuvres inédites conçues spécialement pour l’événement, il tisse un dialogue étroit avec l’architecture singulière et l’histoire du Palazzo Grimani.
L’artiste puise également dans l’imaginaire des textiles vénitiens. Le papier peint de l’installation présente un motif inspiré du damas, un tissu autrefois utilisé aussi bien pour l’ameublement religieux et domestique que pour les habits somptueux de la noblesse, et qui incarne les échanges entre Venise et l’Orient. Ces ornements traditionnels sont revisités à travers les couleurs du drapeau ghanéen, établissant ainsi une passerelle visuelle et culturelle entre la lagune vénitienne et le pays d’origine de l’artiste.
« Aura »
AMA Venezia, Fondamenta de Ca’ Vendramin, 2395, Venise
Une exposition réunissant des œuvres issues de la collection de l’AMA (Laurent Asscher) . En son centre, une peinture monumentale de Jenny Saville, conçue comme une seule et vaste toile, poursuit son exploration du corps humain à une échelle immersive, presque architecturale. Elle dialogue avec une œuvre récente d’Ed Ruscha, qui fait écho à Venise et à Venezia.
Fondation Dries van Noten (Ouverture)
« The Only True Protest is Beauty«
C’est la première exposition de la nouvelle fondation Dries van Noten dans un élégant palais dont le décor a un grand rôle pour ce manifeste. A la manière d’un cabinet de curiosité, elle réunit 200 objets pour célébrer la beauté sous toutes ses formes. Une vision transversale et décloisonnée où les savoir-faire et la matérialité du geste rencontrent la singularité des esthétiques et des démarches.
Liste non exhaustive !







