Vue de l’exposition « Et les oiseaux rêvent aussi » Astrid de la Forest, Domaine de Chaumont-sur-Loire saison d’art 2026 photo Eric Sander
Avec l’exposition « Et les oiseaux rêvent aussi » et le catalogue qui l’accompagne, la proposition d’Astrid de la Forest conçue lors d’un songe nocturne à Chaumont-sur-Loire dégage un magnétisme particulier. Les grands formats à l’encre sur des papiers japonais évanescents entre envol des oiseaux, verticalité des arbres et présence troublante d’un loup, dessinent les fragments d’un paysage mental. Maîtrisant la technique de la gravure au carborundum qui lui offre une liberté dans le geste, un grand palimpseste évolutif célèbre la forêt, une chambre à soi pour reprendre l’expression de Virginia Wolff, la matrice de tout son processus. L’artiste qui a été la première femme graveure élue membre de l’Institut de France à l’Académie des Beaux-arts, se félicite que ce métier longtemps considéré comme masculin, s’ouvre et s’affranchisse de cette image au sein d’une institution très vivante qui engage débats et rencontres publiques autour d’enjeux sociétaux et environnementaux. D’abord passée par le théâtre, elle n’est pas venue tout de suite à la gravure. Tout un cheminement qu’elle nous retrace. Astrid a répondu à mes questions.
Quelle image aviez-vous de Chaumont-sur-Loire avant l’invitation de Chantal Colleu-Dumond ?
J’avais une très bonne image de Chaumont-sur-Loire, bien sûr pour ses jardins, mais aussi pour la qualité de ses expositions d’art contemporain. Chantal Colleu-Dumond m’a invitée pour une courte résidence afin de m’imprégner du lieu et de produire une série spécifiquement pour cette exposition. Avant de m’y rendre, Chaumont m’apparaissait comme un territoire composé, aux jardins très dessinés. Vivre sur le site a été déterminant : la présence des arbres, leurs formes parfois irréelles, leurs branches qui courent sur le sol sur plusieurs mètres, ont immédiatement agi sur moi comme un véritable déclencheur du travail.

Portrait d’Astrid de la Forest, photo Laure Vasconi
L’élément déclencheur de votre proposition est un songe nocturne à Chaumont : avez-vous l’habitude de convoquer le rêve dans votre processus créatif ?
Comme le dit Konstantin Treplev dans La Mouette, au moment où il tente, presque désespérément, de défendre une autre idée du théâtre sous le regard de sa mère : « Il ne faut pas représenter la vie comme elle est, mais comme elle se présente dans les rêves. » Le rêve, pour moi, c’est une manière d’accéder à quelque chose de plus intérieur, moins contrôlé. Il ne s’agit pas d’illustrer un rêve, mais d’être dans un état de disponibilité où les images peuvent apparaître. À Chaumont, cet état était très fort, notamment la nuit. Il y a eu une forme de porosité, où les frontières se brouillent entre le corps, les arbres et les oiseaux.
« La forêt est mon lieu d’émancipation, une chambre à soi » : une pensée qui vous guide ?
Oui, la forêt dans laquelle je marche tous les jours est essentielle pour moi. Je crois qu’il me fallait aussi un espace plus sauvage, seule, à distance de la « comédie humaine ». Pendant de nombreuses années, j’ai été confrontée à la dure complexité de la nature humaine en dessinant des procès d’assises pour la télévision publique. La forêt est un espace d’émancipation, au sens où elle permet à la fois le retrait et la confrontation à soi. Elle est un refuge, mais aussi un lieu d’inquiétude, et c’est précisément cette ambivalence qui m’importe. Quand je parle de « chambre à soi », je pense bien sûr à Virginia Woolf. Cette idée d’un espace nécessaire pour créer, pour penser librement. Pour moi, cet espace ne se limite pas à un lieu clos : la forêt en devient l’extension vivante, un territoire mental autant que physique. Ce n’est pas un décor, c’est un lieu avec lequel je suis en relation, presque en corps à corps. C’est là que peut s’inventer une forme d’émancipation, y compris vis-à-vis de soi-même.

Vue de l’exposition « Et les oiseaux rêvent aussi » Astrid de la Forest, Domaine de Chaumont-sur-Loire saison d’art 2026 photo Eric Sander
La figure de l’oiseau en couverture du catalogue traverse l’exposition, mais soumise à différents états : que vouliez-vous traduire ?
L’oiseau est une figure de passage. Il traverse l’exposition sous différentes formes – immobilité, fragilité, mouvement, envol – sans jamais se fixer. Il incarne à la fois une réalité observée et une figure intérieure. Ce qui m’intéressait, c’était de rendre perceptible cette tension permanente entre ancrage et dépassement, entre vulnérabilité et liberté. L’oiseau de la couverture, notamment, introduit une profondeur presque abyssale, qui renvoie autant à une expérience intime qu’à une dimension plus universelle. Il renvoie aussi à cette notion de rêve, et à certaines recherches scientifiques montrant que les oiseaux connaissent eux aussi une phase de sommeil paradoxal : ils chantent dans leurs rêves. Cette idée m’a profondément marquée.

Vue de l’exposition « Et les oiseaux rêvent aussi » Astrid de la Forest, Domaine de Chaumont-sur-Loire saison d’art 2026 photo Eric Sander
Vous venez du théâtre (les Amandiers) : en quoi cela influence-t-il votre approchede l’in situ et vos scénographies d’exposition ?
À la sortie de l’école, j’ai été engagée par Richard Peduzzi au théâtre des Amandiers, dans l’équipe qui réalisait les décors. Nous avons travaillé notamment pour le musée d’Orsay, puis avec Patrice Chéreau, réalisant décors peints et affiches. Cette expérience m’a appris à penser en termes de circulation, de rythme et de présence. Plus que la scénographie au sens strict, elle a nourri mon rapport à la composition, aux modes de représentation, à la distance du sujet, à la question des plans. À Chaumont, j’ai conçu l’exposition comme un espace mental, sans hiérarchie, où les œuvres dialoguent entre elles et construisent une forme de narration. Depuis la figure endormie qui ouvre l’exposition et scelle l’idée que l’ensemble est un rêve, les oiseaux et les arbres passent par différents états : l’immobilité du sommeil, l’appel du mouvement, l’ouverture, l’envol… puis il y a la louve, figure presque mythique, une présence inquiétante qui révèle ce qui se cache derrière l’idylle. Cette sourde inquiétude est aussi liée à notre rapport actuel au vivant : la nature que nous regardons n’est pas un simple décor, elle est fragile, menacée, et cela traverse nécessairement le travail.
Qu’est-ce que la technique du carborundum ? Que vous permet-elle ?
Le carborundum est une technique de gravure qui consiste à travailler une matière abrasive, mélangée à une colle, avec laquelle je peins sur une plaque. Elle permet une grande liberté d’exécution et une proximité avec la peinture, ainsi qu’une forte densité des noirs. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est à la fois cette liberté du geste – qui n’est pas contrainte par l’outil traditionnel comme le burin, ni par les procédés classiques de morsure à l’acide – et le passage sous presse, moment où l’image m’échappe en partie. Cette perte de contrôle introduit une distance essentielle dans mon travail. Elle s’inscrit dans une pratique de la gravure que j’ai progressivement développée comme un médium autonome, entre peinture et estampe.
Première femme graveure élue à l’Académie des Beaux-arts : qu’est-ce que cela représente ?
C’est évidemment une reconnaissance de mes pairs, et c’est important, mais je le vois surtout comme quelque chose qui dépasse mon cas personnel. La gravure est un médium très marqué par une histoire masculine. Le fait qu’une femme y ait été élue montre que les choses évoluent. Je ne suis d’ailleurs plus seule dans ma section : à mes côtés, Catherine Meurisse pour la bande dessinée, et plus récemment Françoise Pétrovitch nous a rejointes. Même si l’Académie reste encore largement masculine, nous sommes de plus en plus nombreuses depuis quelques années. L’Académie décerne de nombreux prix, finance des résidences, accompagne les jeunes artistes et ceux qui sont en difficulté. Mais c’est aussi un espace de débat très vivant. Lorsque j’en étais la présidente en 2024, j’ai pu y organiser, avec d’autres consœurs et confrères, des rencontres publiques autour de sujets d’actualité liés à la culture : le cinéma d’auteur face aux plateformes de streaming, les motivations des collectionneurs, l’architecture face à l’urgence climatique, le photojournalisme et la liberté de témoigner, ou encore la crise que traversent aujourd’hui les écoles d’art et de design publiques face aux coupes budgétaires. Je le prends avec responsabilité, mais sans que cela change profondément ma manière de travailler, qui reste très libre.
En quoi la rencontre avec Raymond Meyer en Suisse a-t-elle été déterminante ?
J’ai rencontré Raymond Meyer en 2006, lorsque j’ai exposé pour la première fois en Suisse. Cette rencontre a été décisive pour ma pratique. C’est un imprimeur exceptionnel, et notre travail relève d’une véritable collaboration : nous imprimons ensemble. C’est avec lui que j’ai pu développer une approche très personnelle de la gravure, notamment dans le travail du grand format, du carborundum et du monotype. Il m’a permis d’explorer pleinement les potentialités techniques de ce médium et d’affirmer cette position singulière entre peinture et gravure qui caractérise aujourd’hui mon travail.
Infos pratiques :
Saison d’art 2026
26 mars- 1er novembre 2026
Tarifs :
(à partir du 22 avril)
Saison d’art/ Parc/ Château/Écuries
Adulte 21 euros
Réduit 13 euros
Prochainement :
Festival International des Jardins
Pour profiter pleinement du Domaine durant la haute saison, optez pour le Pass 2 jours consécutifs
https://domaine-chaumont.fr/fr/centre-d-arts-et-de-nature/saison-d-art-2026







