Lafayette Anticipations : Ladji Diaby « Who’s Gonna Save The World ? », Interview

Vue de l’exposition Ladji Diaby, Who’s Gonna Save The World ? Lafayette anticipations 2026 photo Aurélien Mole

Les dernières expositions de Rebecca Lamarche-Vadel à Lafayette Anticipations alors que Clément Delépine a pris ses fonctions de directeur, invitent à un déplacement des regards autour des normes et des tabous de l’intime chez Diego Marcon et de l’absurdité de la course à la performance et à l’accumulation d’objets aliénés ou abimés chez Ladji Diaby

Il y a les trophées de compétition canine, des buffets dans le goût des chinoiseries XVIIIème, des vitrines, qui interrogent en creux le mode de diffusion et de circulation des œuvres extra-européennes dans un contexte colonial encourageant une certaine exotisation des regards. Tous ces fantasmes liés à l’ailleurs qui ont conduit à une histoire de violence et de prédation que l’artiste Ladji Diaby réactive et transforme par le biais d’un certain nombre de déplacements et de transferts, comme de la magie précise-t-il. Diplômé des Beaux-arts de Paris avec les félicitations du jury, l’artiste franco-malien actuellement exposé à Lafayette Anticipations où je le rencontre, a été l’une des révélations du récent Salon de Montrouge. Cette première exposition institutionnelle sous le commissariat du britannique Ben Broome, fondateur du programme Artist Grant, a comme titre non sans dérision « Who’s Gonnna Save The World ? ». Un alignement des planètes pour celui qui enfant parcourait les brocantes avec sa mère à Ivry sur Seine, sa ville. Une pratique de la collecte et de l’assemblage qu’il associe au glanage d’images sur internet pour interroger les notions de valeur qu’elle soit économique, culturelle ou plus symbolique et de goût, le bon et le mauvais.  Ces installations avec leurs zones de frictions et multiples couches de lecture nous laissent face à une sorte de ruine dans un monde dominé par le déterminisme. A partir d’une réalité située, montrer le chemin plutôt que de dénoncer un effondrement devenu inévitable. Ladji a répondu à mes questions. 

Vue de l’exposition Ladji Diaby, Who’s Gonna Save The World ? Lafayette anticipations 2026 photo Aurélien Mole

Comment décrire vos installations ? 

Mes installations se présentent comme des zones de tension. À travers des jeux de correspondances et de superpositions de lectures, je cherche à faire émerger des frictions entre différents systèmes de valeurs, dans lesquels je puise mes références, mes obsessions, mais aussi mes dégouts et mes frustrations.

Au cœur de ma démarche se pose la question de la charge conférée à l’objet : quelle intensité lui attribuer, et par quels moyens ? Ce processus relève presque de la transmutation, voire d’une forme d’alchimie.

Je tente ainsi de faire dialoguer, d’amalgamer des valeurs émotionnelles, économiques et spirituelles, afin d’en produire une synthèse instable.

De cette tension naît un geste artistique que je conçois comme symptomatique : celui d’un monde en déclin, confronté à l’émergence encore incertaine d’une possible reconstruction. 

A quand remonte votre rencontre avec Rebecca Lamarche-Vadel ?

Tout a commencé avec Ben Broome, curateur britannique invité par Rebecca. J’avais d’abord candidaté à un programme de soutien qu’il a mis en place à Londres, intitulé « Artist Grant », dont Rebecca était membre du jury.

À la suite de cette initiative, elle a proposé à Ben de venir concevoir une exposition avec nous. J’avais découvert ce programme par l’intermédiaire d’amis, via Instagram. Une vraie chance selon moi. 

Vue de l’exposition Ladji Diaby, Who’s Gonna Save The World ? Lafayette anticipations 2026 photo Aurélien Mole

En quoi consiste le programme « Artist Grant  » ?

Ce dispositif de soutien direct aux artistes émergents se traduit par une bourse d’aide à la production à hauteur de 2000 livres. Il n’y a pas de contrainte quant à l’utilisation de ces fonds et ce programme est très ouvert à l’international. 

Que nous dit le titre : « Who’s Gonna Save The World ? »

C’est presque une boutade, une blague face à situation devenue si complexe.  Plutôt que de m’interroger sur la manière de changer le monde, j’aime déplacer la question : comment le réenchanter ? Comment y insuffler une forme d’humour, créer une respiration dans cet interstice qui semble s’étirer bien au-delà de nous ?

Car au fond, il n’y a pas de véritable rupture dans l’histoire. Chercher des clés dans une longue chaîne de causalités, où chacun reste pris dans un certain déterminisme, relève sans doute de l’illusion. Face à ce constat, je reviens à une échelle plus intime, plus concrète en m’interrogeant sur ce que je peux proposer à partir de ma propre réalité et surtout comment tenter de m’émanciper, tout en cherchant, à produire un impact. 

Vous avez été présenté récemment au Salon de Montrouge, comment avez-vous réagi ?

J’ai postulé au moment de ma cinquième année, également par simple curiosité. SI je devais résumer, je dirais que j’ai fait beaucoup de choses par curiosité et j’ai de nouveau eu la chance d’être sélectionné. 

Vous y proposez une pièce qui dégage à nouveau de multiples strates de lecture et de temporalités. Qu’est-ce qui se joue dans ce lit-tuning ? 

C’était l’ancien lit de mes parents, que j’ai choisi de réactiver, de remettre en circulation. Une fois encore, je me rends compte à quel point je suis attiré par des œuvres déjà chargées d’une histoire, la mienne comme celle des autres, qui me dépasse et m’inscrit dans quelque chose de plus vaste.

Dans le prolongement de cette démarche, je cherche à m’ancrer dans des productions où je peux véritablement superposer les strates de récit, multiplier les niveaux de lecture. L’enjeu, pour moi, est de les rendre plus généreuses, d’élargir leur potentiel narratif.

Je veux que chacun puisse y trouver une porte d’entrée, en fonction du lien singulier qu’il tisse avec l’œuvre, une manière, ensuite, de remonter le fil, de se frayer son propre chemin à travers toutes ces histoires. 

D’autant que le lit de ses parents, ce n’est pas anodin !

C’est avant tout un lit qui m’a longtemps terrifié. Enfant, sa tête de lit ressemblait à un monstre. Elle instaurait une distance, me tenait à l’écart de la chambre de mes parents, contribuant à faire de cet espace un lieu presque sacré, à la fois attirant et inaccessible.

Cette charge, aujourd’hui, me semble profondément magique et puissante. 

Au départ, ce sont des objets que vous collectez enfant avec votre mère à la brocante de votre ville à Ivry. 

Oui, j’ai grandi là-bas. Je travaille à partir de ma réalité la plus directe, en composant avec elle. Je fais avec ses contraintes, ses aliénations, les aléas du quotidien, mais aussi avec les effets très concrets des lois, des systèmes économiques et politiques. Peu à peu, j’observe comment tout cela finit par devenir le symptôme de quelque chose de plus large.

Je ne prétends ni apporter des réponses, ni devancer des réflexions. Ce que je produis relève plutôt d’un état, d’un moment. Il y a dans mon travail quelque chose de profondément symptomatique de l’instant que je traverse. 

Vue de l’exposition Ladji Diaby, Who’s Gonna Save The World ? Lafayette anticipations 2026 photo Aurélien Mole

Quelle est l’histoire de ces coupes, ces trophées ?

Ce sont des trophées canins que m’a offerts la tante d’une amie. Ce qui m’a immédiatement fasciné, c’est leur absurdité, presque exacerbée par leur accumulation. Ils cristallisent, à mes yeux, cette injonction à courir sans cesse après une meilleure version de soi-même, une quête qui semble, par nature, vouée à l’échec et à la frustration. 

Face à cela, j’essaie de me préserver, de maintenir une forme de paix intérieure. Mon geste s’apparente presque à des funérailles symboliques avec ce tombeau que je transforme en mangeoire pour oiseaux. 

Au bout du compte, il ne reste plus grand-chose de cette ambition initiale : peut-être seulement une relique, une ruine. 

Il y a quelque chose d’intéressant dans la vidéo projetée dans le buffet, autour de la notion du double qui plane sur la conscience 

C’est à la fois fantasmagorique et de bien réel : j’ai été victime d’une usurpation d’identité, et je continue, encore aujourd’hui, à payer des amendes à la place de quelqu’un d’autre.

Progressivement, j’ai commencé à percevoir cette situation comme une véritable malédiction. Il a fallu traverser ce chemin, d’abord pour tenir face à la réalité. J’ai eu besoin de la voir autrement, presque comme un phénomène magique, une malédiction sur laquelle je pouvais agir, et inventer des solutions à ma mesure. 

Pour moi, jouer avec cette réalité, la détourner, la mettre en scène, devient une manière de la supporter. C’est un moyen de reprendre un peu de contrôle, de transformer le poids d’un sort en une forme d’expérience que l’on peut appréhender, voire neutraliser par le jeu et l’imagination.

Votre double appartenance, est-ce que ça vous inscrit aussi dans quelque chose en lien avec une nécessaire décolonisation des récits ?

Oui, je pars du principe que la raison même pour laquelle je fais de l’art est liée à cette histoire ultraviolente, que je ne suis pas là par hasard. En réveillant ma propre situation, en l’exacerbant, en jouant avec, j’essaie d’en parler. Ce n’est pas forcément un choix conscient, c’est plutôt une nécessité. 

Et peut-être qu’on n’a pas besoin d’attendre qu’on attribue une valeur à quelque chose pour le montrer. Chacun possède autant de valeur que moi et mérite tout autant d’être exposé. On pourrait, finalement, refaire un film de la vie de chacun. 

Pour finir, les Beaux-Arts de Paris, comment avez-vous fait ce choix ? 

Je voulais trouver un endroit où on me laisse tranquille.

A noter la publication de l’ouvrage de Ladji Diaby à l’occasion de l’exposition

Infos pratiques :

Ladji Diaby

Who’s Gonna Save The World ?

Diego Marcon

Prom 

Jusqu’au 19 juillet 

Lafayette Anticipations

Fondation Galeries Lafayette
9, rue du Plâtre F-75004 Paris

Entrée libre et gratuite

du mercredi au dimanche de 11 à 19h

La Librairie et le café-restaurant pluto sont ouverts dès 11h

https://www.lafayetteanticipations.com/fr/