« L’Écologie des relations » au Frac Sud : rencontre avec Elodie Royer, commissaire 

Hideki UMEZAWA, photographies de la série Domaine du Rayol, 2025 — Vue de l’exposition « L’Écologie des relations – La Forêt amante de la mer » au Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Marseille, 2026 © Hideki Umezawa — Photo : Marc Domage

Dans le prolongement d’une thèse menée au sein du laboratoire SACRe-ENS (Paris) et d’une résidence à la Villa Kujoyama, la commissaire Elodie Royer, à l’invitation de Muriel Enjalran, propose l’exposition  « L’Écologie des relations, La Forêt amante de la mer » dont le titre est un hommage à l’ostréiculteur, militant et écrivain japonais Shigeatsu Hatakeyama (1943-2025) inscrit dans une interdépendance des règnes du vivant à l’aune du contexte post-Fukushima, à partir d’artistes intergénérationnels japonais et internationaux tels que Yoko Ono, Hiroshi Yoshimura, Lieko Shiga ou Keita Mori réunis au Frac Sud. 

Si le premier volet du projet présenté à la Maison du Japon se révélait relativement froid et désincarné, la scénographie choisie au Frac Sud en regard de l’architecture de Kengo Kuma favorise au contraire des rebonds formels d’une grande pertinence, dans une logique environnementale et rhizomique de l’exposition. Interroger l’impact de la triple catastrophe du 11 mars conduit à non pas représenter la catastrophe mais comment elle est entrée dans les corps et les écosystèmes selon les artistes, souligne Elodie Royer qui a répondu à mes questions. 

Portrait dElodie Royer photo Susan Royer Gourmel

Marie de la Fresnaye. Quelle est l’origine du projet ? 

Elodie Royer. Ma première rencontre avec le Japon date de 2011 à l’occasion d’une résidence à la Villa Kujoyama. À l’époque, mes recherches portaient sur des pratiques artistiques éphémères et conceptuelles développées dans les années 1970, souvent au contact de la nature. Pendant six mois, j’ai mené un travail d’enquête aux côtés du commissaire d’exposition Yoann Gourmel, avec pour objectif de rencontrer des artistes et d’explorer ces expérimentations in situ.

Mais 2011 est aussi l’année de la triple catastrophe du 11 mars, que l’on nomme en France plus communément la catastrophe de Fukushima, que j’ai donc vécue au sein de ce territoire, conférant à cette résidence une dimension singulière. Une expérience qui a aussi agit comme un point de bascule et une prise de conscience.

De retour à Paris, j’ai notamment mis en place une collaboration curatoriale entre la Fondation Kadist et le MOT —  Musée d’art contemporain de Tokyo entre 2016 et 2020. Ce partenariat, qui s’est étendu sur quatre ans, a ainsi jeté les bases d’un dialogue artistique durable entre la France et le Japon, à travers un cycle d’expositions, conçu avec la curatrice Che Kyongfa. Présenté à Paris et à Tokyo, ce programme interrogeait les conséquences de la catastrophe de Fukushima et la manière dont celle-ci a pu transformer certaines pratiques artistiques japonaises. Le projet s’ouvrait également à des artistes internationaux, élargissant la réflexion à la crise écologique plus globale pour tenter de mieux comprendre ce qu’elle fait aux formes plastiques. Cette collaboration a également donné lieu à un travail de terrain mené auprès d’artistes japonais actifs dans la région de Fukushima, au plus près des territoires bouleversés. 

Cette immersion a nourri une réflexion à long terme et conduit à l’élaboration de mon projet doctoral, que je mène au sein du laboratoire SACRe, programme de recherche associant plusieurs écoles d’art et l’École normale supérieure, dédié aux pratiques artistiques inscrites dans une dynamique de recherche. Intitulée « Perspectives écoféministes dans l’art contemporain japonais, à l’aune de la triple catastrophe du 11 mars », elle s’attache à créer et à rendre visible des dialogues inédits entre plusieurs artistes femmes. Son enjeu est de tisser des liens entre des pratiques ancrées dans des milieux de vie fragilisés et des environnements transformés, qu’il s’agisse de catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme.

Dans le cadre de cette recherche, plusieurs géographies sont mises en regard : la région de Fukushima, marquée par la catastrophe nucléaire, mais aussi des territoires ruraux japonais transformés plus silencieusement par les processus de modernisation du pays. Il s’agit d’interroger des paysages bouleversés, qu’ils le soient par un événement brutal ou par des mutations économiques et sociales de long terme.

Entamée en 2022, la thèse se déploie parallèlement à une série d’expositions conçues comme des prolongements directs de la recherche, ce que j’appelle une « recherche en actes », nourrie par le terrain, les rencontres et la mise en espace des œuvres. Chaque projet curatorial devient ainsi un espace d’expérimentation et de réflexion.

C’est notamment le cas de l’exposition actuellement présentée au Frac Sud qui s’inscrit pleinement dans cette dynamique. 

Chikako YAMASHIRO, Sinking Voices, Red Breath, 2010, installation vidéo couleur avec son, 7 min © Chikako Yamashiro – Courtesy de l’artiste et Yumiko Chiba Associates, Tokyo

MdF. Pour en venir au titre « L’Écologie des relations » et sous-titre « La Forêt amante de la mer », qu’est-ce qui se joue ?

ER. L’exposition porte le titre « L’Écologie des relations »un intitulé qui en énonce clairement l’hypothèse : adopter une perspective environnementale pour relire un ensemble de pratiques, à la fois contemporaines et historiques. Il s’agit d’observer comment les artistes intègrent, dans leurs œuvres comme dans les médiums qu’ils mobilisent, les liens complexes qui nous unissent à nos milieux de vie, des milieux aujourd’hui fragilisés, altérés par les modes de production et de consommation contemporains.

En choisissant ce titre, l’exposition met l’accent sur la notion de relation : relation aux territoires, aux écosystèmes, aux formes de vie humaines et non humaines. Elle propose de déplacer le regard, non plus vers des sujets ou des objets isolés, mais vers les réseaux d’interdépendance dans lesquels ils s’inscrivent.

Le sous-titre « La Forêt amante de la mer » fait référence à l’ouvrage de Shigeatsu Hatakeyama, écrivain et ostréiculteur originaire du nord-est du Japon, région profondément marquée par la triple catastrophe du 11 mars 2011. Témoin direct des bouleversements du littoral, il observe comment les transformations environnementales affectent jusque dans leurs pratiques les plus concrètes ceux qui vivent de la mer.

Dans ce livre, Hatakeyama met en lumière l’interdépendance entre la forêt et l’écosystème marin. Le boisement des côtes participe selon lui à l’équilibre biologique de la mer ; la santé des huîtres dépend aussi de celle des sols et des arbres en amont. Le titre souligne ainsi une évidence : aucune forme de vie n’existe isolément.

En l’intégrant à l’exposition, « La Forêt amante de la mer » devient une métaphore des équilibres fragiles qui structurent nos environnements et que les artistes réunis ici explorent, interrogent et rendent sensibles.

Lieko SHIGA, When the Winds Blows, 2022-2025, installation vidéo couleur, 37 min © Lieko Shiga

MdF. Comment a été pensée la scénographie ? 

ER. La scénographie a été pensée en dialogue étroit avec l’architecture du Frac Sud conçue par l’architecte japonais Kengo Kuma. L’espace qui m’a été confié est un volume particulièrement ouvert sur l’extérieur, prolongé par une terrasse, offrant de multiples points de vue et instaurant un dialogue constant entre intérieur et extérieur, une caractéristique propre à l’ensemble du bâtiment.

J’ai souhaité que la scénographie, ainsi que les œuvres qu’elle accueille, viennent s’y loger avec délicatesse, sans s’opposer à la structure existante.

Nous avons ainsi imaginé une structure qui reprend la forme et la typologie du volume initial, mais réalisée en tasseaux de bois. Cette ossature légère et transparente agit comme un double discret de l’espace : elle soutient les œuvres sans obstruer les perspectives.

Ce dispositif permet de multiplier les points de vue, de créer différents plans de lecture et de faire dialoguer les œuvres entre elles, intensifiant ainsi les échos et les correspondances au sein de l’exposition.

Hideki UMEZAWA, Haruna Lake #2, 2021, photographie couleur, 119 x 84 cm © Hideki Umezawa

MdF. L’artiste Keita Mori, qui est connu à Marseille depuis le salon Paréidolie, souligne avec la série Bug Report les ruptures et dysfonctionnements de la société. Quel est son processus créatif ?

ER. Keita Mori réalise ce qu’il appelle des « dessins », bien que ceux-ci soient composés de fils. Le trait de crayon y est remplacé par un réseau de fils tendus et collés directement sur des feuilles de papier. Ces lignes textiles, minutieusement agencées, prennent appui sur des fragments d’architectures, de machines ou d’infrastructures. 

Dans l’exposition, je lui ai proposé de présenter deux séries en regard afin de rendre perceptible l’évolution de son travail. La première rassemble les dessins qu’il commence à produire à partir de 2012, peu après la catastrophe de Fukushima. Il les décrit lui-même comme une réaction à un état de sidération. Installé à Paris au moment des événements, il vivait à distance le drame qui frappait son pays d’origine, une distance qui, selon lui, nourrissait aussi une forme de colère.

Ces œuvres représentent des maisons aux toits disloqués, des espaces domestiques fragilisés, presque chaotiques. Les fils, tendus les uns aux autres, composent des structures instables, comme si l’architecture elle-même vacillait créant une vraie tension. 

En contrepoint, une série plus récente témoigne d’une évolution sensible. La technique s’est enrichie de fils colorés et les compositions s’inscrivent dans des environnements que l’artiste qualifie de plus apaisés. Le geste demeure précis et architectural, mais l’atmosphère change.

L’exposition de ces deux séries cherche ainsi à montrer comment l’événement de Fukushima et sa prise de conscience a durablement transformé la pratique de l’artiste.

Keita MORI, Bug Report (Circuit), 2024, fil de coton, fil de soie et crayon de couleur sur papier Arches, 106 x 76 cm © Keita Mori, ADAGP Paris 2026 – Courtesy de l’artiste et Galerie Catherine Putman, Paris

MdF. L’influence de Fluxus au Japon se mesure à travers deux artistes notamment : Yoko Ono et Hiroshi Yoshimura. Pourquoi, selon vous, le mouvement a eu cet impact au Japon ?

ER. Dans l’exposition, plusieurs artistes s’inscrivent dans l’héritage de Fluxus, ce mouvement international apparu dans les années 1960 qui défendait une porosité radicale entre l’art et la vie. 

Ce qui m’importait était de montrer comment, au sein même de cette constellation artistique, certains adoptent une perspective explicitement tournée vers les milieux de vie. Les énoncés de Yoko Ono, par exemple, entretiennent un dialogue constant avec la nature et les éléments. À travers des instructions souvent minimalistes, elle invite à déplacer le regard, à prêter attention à ce qui nous entoure. 

L’exemple de Hiroshi Yoshimura est tout aussi éclairant. Compositeur et musicien, il est considéré comme l’un des pionniers de la musique environnementale au Japon, un courant apparu dans les années 1970 et 1980. Dans un contexte de croissance accélérée et de bulle économique, cette musique proposait une alternative sensible : ralentir, créer des espaces d’écoute, réintroduire du calme dans des sociétés en mutation rapide.

Sa musique ne cherche pas à s’imposer ; elle accompagne un lieu, en révèle les qualités acoustiques, invite à une attention accrue à l’espace que l’on habite. 

Lieko SHIGA, When the Winds Blows, 2022-2025, installation vidéo couleur, 37 min — Vue de l’exposition « L’Écologie des relations – La Forêt amante de la mer » au Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Marseille, 2026 © Lieko Shiga — Photo : Marc Domage

MdF. La photographe Lieko Shiga, que l’on a découvert à Arles, nous parle de reconstruction et de résilience mais aussi d’émancipation 

ER. Lieko Shiga est une figure majeure de la photographie contemporaine au Japon, encore trop peu montrée en Europe. Son travail est profondément ancré dans le nord-est de l’archipel, région directement frappée par la catastrophe de 2011 et avec laquelle elle entretient un lien intime et durable.

Depuis ses débuts, elle développe une pratique indissociable de son milieu de vie. Elle ne photographie pas seulement des paysages : elle travaille avec eux, et avec les communautés qui les habitent. Les caractéristiques naturelles des lieux : la lumière, la topographie, la végétation mais aussi les récits, les mémoires et les présences humaines deviennent constitutifs de ses images. Cette immersion, presque organique, est au cœur de sa démarche.

Son œuvre cherche à rendre perceptible l’épaisseur des lieux : leur dimension historique, temporelle, parfois spirituelle. 

Pour moi, son travail est essentiel parce qu’il réaffirme, avec une grande intensité, notre ancrage dans des territoires vivants porteurs de mémoire et de vulnérabilité.

MdF. Un projet musical accompagne le parcours. Il est évolutif et il sera accompagné d’un disque. Comment est-ce qu’il souligne aussi cette interdépendance ?

En effet, dans le cadre de l’exposition, nous avons également souhaité soutenir un projet musical évolutif, appelé à se construire tout au long de l’année. Imaginé par Grégory Taniguchi-Ambos et Yama Yuki, il s’inscrit dans le sillage de la musique environnementale japonaise et prolonge la présence de Hiroshi Yoshimura au sein du parcours.

L’idée est de créer une plateforme d’écoute en mouvement, réunissant à la fois des figures historiques de ce courant et des artistes contemporains. Chaque mois pendant la durée de l’exposition, un musicien est invité à composer une pièce inédite, venant enrichir progressivement le projet.

Comme un fil conducteur, le livre « La Forêt amante de la mer » de Shigeatsu Hatakeyama sert de point de départ commun. À partir de cette réflexion sur l’interdépendance entre les écosystèmes forestiers et marins, les musiciens ont imaginé leurs compositions. Le projet devient ainsi un espace d’expérimentation sonore où se déploie, autrement, cette « écologie des relations ». 

MdF. Dernière question autour du mur d’images que vous proposez en prolongement, « La bibliographie des intervalles », au Centre de documentation et de recherche du FRAC, d’autres constellations agissantes ? 

ER. J’avais le désir de prolonger l’exposition au-delà de l’espace strictement scénographique, que ce soit à travers le projet musical évoqué précédemment ou avec « La bibliographie des intervalles ». Cette proposition est directement issue de mon travail de thèse et des recherches de terrain que je mène au Japon : entretiens approfondis avec les artistes, visites régulières des lieux où leurs œuvres ont été réalisées, observation des transformations environnementales qui redéfinissent ces territoires.

Au fil de ces enquêtes, j’ai rassemblé une documentation abondante : livres, essais, archives, textes critiques qu’il me paraissait essentiel de partager. Plutôt qu’une bibliothèque consultable de manière classique, j’ai choisi d’en proposer une forme visuelle et accessible. La sélection d’ouvrages a été photographiée par Julien Richaudaud, et mise en espace par Grégory Taniguchi-Ambos, permettant au public d’accéder à certaines pages, d’entrer par fragments dans ces corpus de pensée.

Cette bibliographie s’organise autour de deux géographies, correspondant aux territoires d’origine de deux artistes majeures de l’exposition : Lieko Shiga, liée à la région de Fukushima, et Chikako Yamashiro, originaire d’Okinawa. Ces deux régions, bien que distinctes, partagent une histoire marquée des bouleversements environnementaux majeurs mais aussi par des traditions spirituelles et chamaniques puissantes, qui irriguent encore aujourd’hui les pratiques artistiques qui y émergent. 

L’enjeu de « La bibliographie des intervalles » est ainsi de rendre visibles les strates théoriques, historiques et spirituelles qui sous-tendent les œuvres présentées. Elle met en lumière ces liens qui pré-existent entre des pratiques artistiques contemporaines, leurs contextes d’apparitions et leurs  environnements qu’ils soient naturels, culturels ou symboliques. 

A découvrir également, l’exposition des artistes brésiliens Angela Detanico & Rafael Lain « Champ étoilé » sous le commissariat de Muriel Enjalran et dans la poursuite du projet imaigné dans le cadre du Prix Marcel Duchamp 2024. 

Infos pratiques :

L’écologie des relations, La forêt amante de la mer

Angela Detanico & Rafael Lain « Champ étoilé »

Frac Sud, cité de l’art contemporain 

Jusqu’au 15 novembre 2026 

https://fracsud.org/L-Ecologie-des-relations

En parallèle, à Paris, à la Fondation d’entreprise Pernod Ricard, Elodie Royer propose l’exposition « L’argument du rêve » autour des artistes Chloé Quenum et Amie Barouh et du philosophe Mohamed Amer Meliane.

(Interview à suivre).