Une journée à Plateforme 10, Lausanne (1) : Photo Elysée « Gen Z un nouveau regard » et « LEHNERT & LANDROCK. Relecture d’une archive coloniale » 

Vue de l’exposition Gwen Z. Un nouveau regard, Noah Noyan Wenzinger, série Noyan 2015-2022 courtesy de l’artiste, Photo Elysée, Plateforme 10, ©Khashayar Javanmardi

C’est face à la Une de Paris Match (le poids des mots…) et les visages en mode trombinoscope des victimes de Crans-Montana que l’exposition « Gen Z. Un nouveau regard » de Photo Elysée Lausanne prend soudain une résonance singulière en moi. Dès le début du parcours, le grand mur du suisse Noah Noyan Wenzinger, série Noyan 2015-2022, ces clichés de vie nocturne de ses amis qu’il accompagne depuis l’adolescence, frappe comme un uppercut. Des corps qui se lâchent, des retrouvailles, des instants de vertige ou de solitude au milieu du groupe et deux silhouettes presque fantomatiques sur la neige… Au-delà de la fête et sa célébration, que nous disent ces visages ? que reste-t-il de ces élans, ces émois, ces frissons à cette période de l’existence où tout semble possible ? Le filtre des réseaux sociaux n’est-il qu’un lubrifiant face aux diktats de la norme ou un signe de ralliement et d’allégeance ? et qu’est-ce qui relie toutes ces histoires ? toutes ces mises en scène ?

Francesca Hummler, Das Badezimmer, 2021, de la série Unsere Puppenstube courtesy de l’artiste

Autant de questionnements soulevés par cette entrée en matière et l’ensemble de ce panorama multiculturel de 66 artistes et photographes sélectionné.es par l’équipe du musée : Nathalie Herschdorfer, directrice, Hannah Pröbsting chargée d’expositions et Julie Dayer, chargée des projets numériques, dans le prolongement « reGeneration. 50 photographes pour demain » initié par Photo Elysée en 2005. Ces « digital natives » réputés pour leur sens de l’immédiateté et pragmatisme forment-ils pour autant une génération à la lecture de leurs démarches ?  En quoi être en situation d’exil ou de conflit, marginalisé.e, en transition de genre, victime d’emprise ou d’assignation, influence-t-il la perception ? à partir de quand une expérience intime rejoint une dynamique universelle et que veut dire trouver sa place ?

c’est ce que l’on va découvrir. 

Claudia Fuggeti, Perception 2024, de la série Métamorphosis, courtesy de l’artiste

Certain.es sont passé.es par des lieux ou festivals reconnus tels que les Photaumnales pour Francesca Hummler que j’avais repérée et interviewée autour de sa réflexion sur l’identité et la mémoire familiale (lien vers), Circulation(s) avec Isabella Madrid ou Claudia Fuggeti, Hangar Bruxelles pour Alice Pallot, la Fondation A avec Vuyo Mabheka… D’autres sont autodidactes, éloigné.es de ces instances ou avec un accès difficile aux réseaux, la plupart n’ont pas de galeries. L’exposition est séquencée en 4 temps qui correspondant à 4 couleurs autour de thématiques telles que l’exil ou la diaspora, la masculinité, le transgenre, l’archive, le collectif.

Vue de l’exposition Gen Z. Un nouveau regard Photo Elysée, Plateforme 10 ©Khashayar Javanmardi

Chacune des couleurs est censée soulever une émotion mais si l’on s’en réfère au médiéviste et historien Michel Pastoureau le vert a longtemps été honni car le symbole du mal est ici choisi pour incarner les « nouveaux récits » et le rose synonyme de frivole et du vulgaire est retenu pour deux sections : « cartographie d’une appartenance » et dans sa version plus forte, on dirait pink pour « au-delà du miroir ». D’ailleurs cette section réunit le plus de propositions, preuve que cette génération reste incarnée avec la question de l’auto-portrait et du corps qui domine, comme en réponse à l’épisode du confinement. A noter que le contexte de guerre ou les questions d’ordre écologiques ne ressortent pas majoritairement, comme une toile de fond perturbatrice que l’on tiendrait à distance.

Vue de l’exposition Gen Z. Un nouveau regard Photo Elysée, Plateforme 10 ©Khashayar Javanmardi

S’il est difficile de choisir et se limiter, trois propositions ressortent, celles de de 3 femmes en provenance de 3 continents.

La photographe autodidacte marocaine a une démarche féministe et engagée à partir d’une relecture du thème du miroir et de l’auto-portrait dans l’histoire de l’art (« L’origine du monde »). Elle fait partie de ces nouvelles voies qui s’insurgent contre le poids des conservatismes, tout en finesse depuis le toit de sa maison étant donné le caractère disruptif de ces images. Son usage du miroir renvoie à Francesca Woodman qui travaillait aussi avec une grande économie de moyens.

Fatimazohra Serri, Half Seen, Half Imagined, 2023 courtesy de l’artiste

Photographe transgenre et non-binaire, la canadienne Laurence Philomène, documente avec la série Puberty, son parcours et expérience queer pour laisser un témoignage aux futures générations. Elle s’inspire notamment de la figure de l’odalisque, omniprésente dans la peinture de la Renaissance, ces femmes alanguies offertes au regard masculin dont elle vient saper les mécanismes sous-jacents. Son canapé dans un désordre orchestré rejoue les codes de la nature morte tandis que sa longue chevelure rousse contraste avec ses tatouages, qui affichent une appartenance toute contemporaine. Elle mentionne également dans le titre les Préraphaélites, ces bohèmes de l’ère victorienne, pas si conventionnels…

Laurence Philomène, Paint Me Like One Of Your Pre-Raphaelite Boy-Girls, 2019, de la série Puberty, 2019 courtesy de l’artiste

La polonaise Gabriela Marciniak, diplômée de la prestigieuse l’ECAL, haute école d’art et de design de Lausanne, propose l’une des rares vidéos de l’ensemble, ce qui est à souligner. Elle termine le parcours avec « Early retirement » qui cristallise ses recherches autour des stations thermales et de la notion de retraite associée au temps libre et au plaisir. Elle se met en scène dans des situations qui viennent plus en profondeur interroger la représentation du corps féminin dans la culture audiovisuelle et cinématographique notamment, cette essentialisation continue du male gaze. Ainsi de cette caméra qui insiste sur le mouvement des lèvres, qui fractionne le corps en train de nager dans une piscine, en train de manger une glace, de s’adonner à une séance de massage… L’on songe à des films comme American Beauty ou Lolita. Mais à bien y regarder, on est loin de la perfection avec ces débordements, cette gloutonnerie qui dépasse la gourmandise, le regardeur est finalement rattrapé par ses propres penchants scopiques dans un retournement assez vertigineux.

Gabriela Marciniak, série Early retirement 2023, courtesy de l’artiste

« LEHNERT & LANDROCK. Relecture d’une archive coloniale » 

Autre séquence à travers une relecture décoloniale des archives du studio Lehnert & Landrock, actif à Tunis au début du XXème siècle, entreprise avec exigence et sans tomber dans certains pièges. Pour mener à bien cette entreprise, Nathalie Herschdorfer a nommé un comité scientifique constitué de Nadia Radwan, Professeure associée, responsable du département Arts Visuels à la HEAD – Genève, Beya Othmani, Commissaire d’exposition indépendante, Chercheuse attachée au MoMA NY et Christelle Taraud, l’historienne et féministe, maîtresse de conférence à NYU Paris, associé à deux artistes contemporaines : l’espagnole Gloria Oyarzabal et la saoudienne Nouf Aljowsiraysir, récemment exposée au Jeu de Paume autour de l’IA. 

Gloria Oyarzabal, Untitled (détail), de la série ON PHANTOMS, Wounds & the Wa ondering Eye, 2025 courtesy de l’artiste

L’imaginaire véhiculé par la vague de l’Orientalisme des peintres du XIXème encourage une vision archaïque et stéréotypée des corps en réponse aux fantasmes européens de l’époque, c’est pourquoi en préambule un avertissement est lancé au regardeur qui pourrait se trouver choqué, anesthésié devant cette vision d’un Orient de pacotille qui circule alors dans le monde entier à travers un redoutable système de diffusion à partir d’albums de cartes postales.

Gloria Oyarzabal a produit pour l’occasion deux séries « Essay for an Atlas of the Ethical Journey of Aesthetics. The Devil is in the Details » et « ON PHANTOMS, Wounds & the Wa/ondering Eye » où à partir de collages entre les cartes postales apposées à des images actuelles, elle souligne les cicatrices, traces, béances de l’histoire. Un contrepoint d’une grande justesse face à cet alignement impeccable en noir et blanc, selon les typologies de l’époque, « scènes de genre » « paysages » et héritées de la peinture.

Gloria Oyarzabal, la Blanche et la Noire 2022, de la série USUS FRUCTUS ABUSUS. courtesy de l’artiste

De plus, Gloria avec la série « La blanche et la noire (Usus Fructus Abusus) insiste sur la dimension transgressive du tableau de Félix Valloton, qui répond lui-même à la persistance de la figure de l’odalisque selon Ingres. Le sous-titre latin traduisible par « L’usage, la jouissance et la disposition » illustre la possible émancipation du regard, ce female gaze qui se réapproprie toute une iconographie avec cette scène de profonde complicité au féminin dans le sillage également de Suzanne Valadon. L’artiste nous incite indirectement à découvrir l’exposition Valloton Forever dont le MCBA fête le centenaire.

Nouf Aljowaysir, Salaf #298, 2021, de la série Salaf (Ancestors), 2021-2025 courtesy de l’artiste

Nouf Aljowaysir avec le projet « Salaf (Ancestors) » et la vidéo « Ancestral Seeds » interroge l’effacement de ses ancêtres selon les filtres et biais génératifs de l’IA. La question de l’appartenance à deux cultures, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis est au cœur de sa démarche. Elle a recours à des archives familiales ou institutionnelles. Ses silhouettes muettes et spectacles nous disent le revers du décor et la violence qui sous-tend toute cette photographie de propagande coloniale. 

Nouf Aljowaysir, Salaf #472, 2021, de la série Salaf (Ancestors), 2021-2025

Cette démarche critique qui soulève plus de questions que de réponses, rejoint celle d’autres institutions telles que le Quai Branly autour de la démarche de l’artiste Hoda Afshar qui à partir du fonds Gaëtan Gatian de Clérambault, psychiatre et médecin colonial très controversé, revient sur les dynamiques d’exploitation du corps des femmes dans le projet colonialiste en Afrique du Nord et leur persistance. J’ai interviewé à cette occasion Annabelle Lacour, responsable des collections photographiques, à l’origine de cette invitation (lien vers).

Du côté de la librairie-boutique,

Catalogue Gen Z. Un nouveau regard 256 pages 200 photos 45 €, Coédition Photo Elysée x Textuel

Plateforme 10 c’est la garantie d’une découverte transdisciplinaire en un temps record ! Prochaine chronique sur Félix Valloton au MCBA et Kevin Germanier et l’art textile au mudac. 

Infos pratiques :

« Gen Z, Un nouveau regard »

« LEHNERT & LANDROCK. Relecture d’une archive coloniale » 

Jusqu’au 1er février 

Photo Elysée

www.elysee.ch

A découvrir également à Plafeforme 10 :

Valloton Forever, la rétrospective. MCBA

jusqu’au 15 février

Kevin Germanier, les Monstueuses

jusqu’au 22 mars

Tisser son temps : Goshka Macuga x Grayson Perry x Mary Toms

jusqu’au 8 mars

Billet couplé les 3 musées :

Adulte plein tarif : CHF 19.

18-25 ans : gratuit

Plateforme 10

le quartier des arts, Lausanne

www.plateforme10.ch