ceramic brussels, 3ème édition : Entretien Michel Giraud Galerie (Paris)

Françoise Loyens, Castiarina Bucolica courtesy de l’artiste, Galerie Michel Giraud

Fondée en 1985, la galerie Michel Giraud située Rive gauche à Paris, défend l’Art Déco français du XXème siècle dont Michel Giraud est un expert et fervent défenseur. Il participe pour la troisième fois cette année à ceramic brussels. Privilégiant une approche transhistorique du medium, sa sélection couvre des céramistes modernes français majeurs tels que Emile Decoeur ou Jules Agard et belges plus contemporains : Fabienne Loyens dont les coléoptères ont rencontré un vif succès lors de l’édition précédente de la foire et Francis Dufey, dont il apprécie l’humour très magrittien. Michel Giraud revient sur sa rencontre avec Jean-Marc Dimanche, le profil des collectionneurs belges et en quoi ceramic brussels reste un évènement unique et fédérateur à la suite de l’engouement actuel pour ce médium. De plus, il nous livre sa vision de l’état actuel du marché de l’art en France et l’impact du contexte géopolitique états-unien. 

Michel Giraud, portrait DR

Marie de la Fresnaye. Vous participez pour la troisième fois à ceramic brussls. Qu’est-ce qui vous séduit dans le format de cette foire et explique votre fidélité ? 

Michel Giraud. D’une part je connais les organisateurs depuis un moment dont j’apprécie la grande expertise et expérience, particulièrement Jean-Marc Dimanche, qui a fait ses preuves depuis très longtemps dans l’univers des arts appliqués, du craft et de la céramique à travers un certain nombre d’initiatives parmi lesquelles « De Mains De Maîtres » à Luxembourg ou Révélations au Grand Palais. C’est pourquoi quand Jean-Marc et Gilles m’ont contacté pour être le premier marchand à représenter de la céramique moderne et contemporaine, j’ai été séduit parce cela représentait une occasion de mettre en perspective des artistes historiques comme Émile Decoeur, Jules Agard, Pierre Bayle et de remonter le temps jusqu’à la fin du XXᵉ siècle/début du XXIᵉ siècle, avec une exigence qui m’est propre, c’est-à-dire de ne montrer que des artistes qui travaillent le grand feu et selon des méthodes plus traditionnelles, telles que les fours à bois. 

MdF. Qu’appréciez-vous avec la céramique ? 

MG. Ce qui m’importe dans l’art céramique, même si cela va vous paraître un peu curieux, c’est la difficulté technique et la difficulté de la confrontation avec la matière. 

La faïence a toujours été, à mon sens, plus décorative parce que plus facile à réaliser, moins risquée en termes de résultat. Je mets de côté cette matière à l’exception de quelques-uns comme Jules Agard, qui était le potier de Picasso, Chagall… un tourneur incomparable sans qui Picasso n’aurait pu réaliser toutes ces idées et formes. Peu importe selon moi que ce soit de la faïence, c’est le potier qui compte.

Emile Decoeur, Vase pansu ocre, courtesy de l’artiste, Galerie Michel Giraud

MdF. Qu’allez-vous présenter cette année par rapport aux éditions précédentes ?

MG. L’année passée, j’avais présenté une grande collection de céramistes français. J’avais montré Emile Decoeur, Pierre Bayle, Jean Besnard, Emile et Jacques Lenoble ou Jules Agard. J’ai une tendresse particulière pour Pierre Bayle, un tourneur hors normes, un céramiste très reconnu pour la terre sigillée qu’il sait magnifier. J’avais rajouté à ce panorama de 100 ans de création, une céramiste belge : Fabienne Loyens. Elle conçoit des œuvres qui sont majoritairement des porcelaines. Elle les réalise au tour du potier, des formes qui vont s’apparenter aux carapaces de coléoptères mais pas seulement. Elle mène de nombreuses recherches sur le mimétisme des formes de la nature qu’elle va retranscrire avec un vocabulaire qui lui ait propre. La nature et l’Égypte ancienne sont pour elle une grande source d’inspiration. Pour elle, l’Égypte est liée à la figure du scarabée, et les vases canopes l’inspirent pour les formes de ses faux-contenants. 

C’était la première fois que je présentais Fabienne et nous avons eu un retour extraordinaire. 

Toutes les pièces ont été vendues ! 

C’est pourquoi en 2026 nous revenons avec encore plus de pièces, 14 au total, si je ne me trompe pas, ce qui représente une année de travail. C’est une nouvelle commande passée tout spécialement à cette occasion. Elle va proposer des émaux très différents avec tout un travail sur les couleurs puisque chaque pièce est la transcription d’un coléoptère. 

Lors de l’édition 2025 et selon le hasard des rencontres alors que je présentais des artistes historiques et une artiste contemporaine, un visiteur est venu me trouver sur le stand, en me disant : « Mon père était un céramiste, cela pourrait vous intéresser… » Au début, je n’ai pas trop considéré cette conversation, puis, il m’a envoyé des photos et cela m’a beaucoup intrigué. Je suis allé le voir en Belgique et j’ai trouvé le travail de son père incroyable.

Francis Dufey est un très grand céramiste. Professeur, il a été sélectionné parmi les spécialistes de céramique moderne dans le cadre des acquisitions des Musées Royaux de Belgique. C’est un grand technicien des émaux. Ce qui qui est absolument fantastique, c’est sa façon d’introduire dans son art céramique l’humour belge ! Il joue des effets de trompe-l’œil dans un style surréaliste, presque magrittien. J’ai sélectionné 50 œuvres étant donné leur taille assez petite. 

Cet artiste n’a jamais été montré à ceramic Brussels aussi j’espère que cela va susciter l’intérêt et la curiosité du public. 

Françoise Loyens, Analophora, courtesy de l’artiste, Galerie Michel Giraud

MdF. Quels autres artistes allez-vous présenter à tour & taxis ? 

MG. Aux côtés de Francis Dufey et Fabienne Loyens, je vais proposer une sélection resserrée de céramistes français (Decoeur, Agard), ayant décidé de réduire la part historique pour favoriser un dialogue avec des contemporains comme Joana Vasconcelos. Ma démarche est de confronter les artistes belges et français car lors de ma première participation à la foire, j’ai reçu la visite de nombreux étudiants belges qui découvraient ces représentants historiques. Leur retour a été très intéressant. 

MdF. Le critère commercial est-il prédominant pour vous ? 

MG. Les deux premières éditions de la foire ont été rentables.

J’espère que la troisième le sera aussi. 

Au-delà de la rentabilité, Ceramic Brussel est un évènement très savoureux parce qu’on rencontre des gens qui sont vraiment des amateurs de céramique, une matière gourmande.

Il y a quelque chose de spécial qui se passe dans cette foire. J’ai étoffé ma clientèle belge, mais ce qui est assez fantastique, c’est que l’on croise des gens de tous styles et origines en Belgique. Certains ont des petites maisons, des petits appartements avec parfois 200 pièces de céramique chez eux ! C’est assez fou.

Les Belges sont de vrais collectionneurs. Je crois que c’est comme une nourriture pour eux. Le collectionneur belge est quelqu’un qui a un plaisir fou à manipuler ses collections, à les regarder, à les toucher, etc. C’est très différent d’avec la France.

Francis Dufey, courtesy de l’artiste, Galerie Michel Giraud

MdF. Qu’est-ce qui explique, selon vous, cet engouement actuel pour la céramique ?

MG. En réalité, il y a toujours eu un engouement pour la céramique. Cela fait bientôt 30 ans que j’exerce ce métier et j’ai toujours acheté, toujours vendu de de la céramique. Après, cela correspond à une affaire de cycles de vie, de recherches, d’envies.

La céramique a toujours attiré les grands marchands, toutes générations confondues, Félix Marcilhac en tête, grand spécialiste de l’Art Nouveau et Art Déco ou Barry Friedman aux États-Unis, ont toujours collectionné de la céramique. C’est à travers ces marchands que la céramique a été diffusée au départ de manière assez discrète pour arriver à un véritable engouement selon parfois des effets de mode qui rejoignent des cycles. 

Des cycles courts ou des cycles longs, selon différents facteurs comme l’état du monde. Dans une période récente on est revenu à un cycle haussier en matière de céramique parce que la jeune génération des trentenaires, se retrouvent là-dedans. Je suppose parce que quelque part, qu’il y a plus d’artistes contemporains qui sont mis en avant et les premiers prix dans la céramique sont extrêmement abordables. Autour de 1 000 €, vous pouvez acheter déjà une jolie pièce. C’est un nouveau phénomène qui conduit à une céramique dont les côtes sont beaucoup plus élevées. 

Ces jeunes artistes qui se sont mis en avant, ont réussi à percer le plafond de verre. Un lien s’est alors fait entre ces jeunes artistes et des artistes ultra-confirmés comme Johan Creten par exemple qui ne s’adresse plus du tout à la même clientèle. 

Je crois que Jean-Marc Dimanche et Gilles Parmentier ont compris cela. Sans doute Jean-Marc avait-il une longueurd’avance étant donné son expérience en tant que membre du comité d’organisation de Révélations et commissaire général du pavillon Luxembourgeois. La belle idée, c’est qu’on s’est rendu compte, grâce à cet évènement, que tous les pays du monde avaient des producteurs de céramique et que chacun avait quelque chose à apporter à cet univers. Un coup de projecteur a été fait sur la céramique et de façon définitive. 

Francis Dufey, courtesy de l’artiste, Galerie Michel Giraud

MdF. En ce qui concerne les foires françaises vous êtes un participant régulier de Fine Arts 

MG. Oui à l’exception de l’année 2025, parce que j’avais une exposition particulière à la galerie. 

Je dois souligner que je suis quelqu’un de très fidèle. Tant que la Biennale existait, j’étais Biennale. Quand la Biennale s’est arrêtée, je suis passé chez Fine Arts. Je suis resté franco-français parce que pour moi, il est plus important de défendre le marché français que d’aller ailleurs. 

MdF. Quels sont vos prochains projets ?

MG. Nous préparons un livre autour de notre exposition actuelle sur le sculpteur japonais Kichizo Inagaki, l’une des deux plus belles mains d’Eileen Gray. Nous avions montré une pièce exceptionnelle exposé à la dernière édition de FAB Paris. 

Chacun de nos projets, chacune de nos expositions est une histoire de rencontres. Notre métier se joue souvent sur un concours de circonstances ajouté à tout un travail de recherches sur le long terme. 

En ce qui concerne l’état du marché en France, ressentez-vous les impacts des décisions de Trump ? 

Contrairement à ce qui est généralement admis, ses décisions douanières n’ont pas de conséquences négatives pour nous. En réalité c’est un faux problème, ce que beaucoup de gens n’ont pas compris.  Je vais vous l’exposer brièvement parce que c’est une équation financière.

Trump, en imposant ses tarifs douaniers, a voulu renforcer la position financière de l’Amérique. Je pense que ça, c’est indéniable, puisqu’il fait payer au reste du monde sa reconquête. Quand l’Amérique va bien, c’est historique, et la plupart de mes confrères me rejoignent sur ce point, c’est-à-dire quand le dollar est assez faible, les Américains exportent beaucoup plus et donc vendent beaucoup plus. Ils sont alors moins regardants sur des variations de tarifs douaniers ou autres. 

Nos plus grands clients restent les Américains. Ils sont les plus riches, les plus dépensiers, les plus amateurs d’art et dans pratiquement tous les domaines et ce, encore aujourd’hui. 

Pour résumer, quand le dollar est bas, nous vendons plus. A contrario, quand le dollar est très haut, nous vendons moins.

Et l’Asie ? 

Le problème avec l’Asie, c’est son retard sur la culture européenne. L’Asie est en train de faire ce que la Russie a fait il y a 20 ans. L’Asie, concerne la Chine pour être clair, qui représente la plus grande part du marché. Or, que font les Chinois en priorité ? Ils achètent de l’art chinois et à travers cela ils rachètent leur culture. Très étonnamment, ils ont viré leurs empereurs alors que maintenant, ils les remettent sur un trône. C’est le même phénomène avec les Russes et nous les Français pendant la Révolution. Une démarche que d’autres pays de cette zone, l’Inde ou la Thaïlande n’ont pas encore entamé.  

Pour revenir à l’année 2025 : quel bilan pour la galerie ? 

Nous ne vivons pas des années de grande gloire, mais ce ne sont pas de mauvaises années pour autant dans la mesure où nous proposons des pièces assez importantes qui continuent d’attirer toujours dans le monde une clientèle intéressée. 

Tout est un peu plus lent et un petit peu plus réfléchi.

Mais en réalité, si Christie’s devait proposer demain matin, cinq meubles d’Eileen Gray, ils seraient vendus immédiatement ! Et ce, quel que soit le contexte géopolitique. 

Info pratiques :

ceramic brussels 

du 21 au 25 janvier 2026

Tour & Taxis

Tickets : → réservez-les ici

Actuellement à la galerie Michel Giraud :

35/37 rue de Seine,

75006 Paris

www.galeriemichelgiraud.com