Biennale de Venise : les Pavillons nationaux

Maurizio Cattelan Pavillon du Vatican, Biennale de Venise 2024 Photo : Marco Cremascoli

Le mot d’ordre d’Adriano Pedrosa, directeur du MASP (Sao Paulo) et commissaire de cette 60ème Biennale est de mettre en avant les artistes outsiders, marginalisés et les minorités pour inscrire un nouveau récit. Certains Pavillons sur les 88 participant, jouent le jeu d’ Etrangers partout (néon de Claire Fontaine, mot d’ordre de cette Biennale) d’autres filent la métaphore à commencer par le Vatican qui a décidé de s’installer dans la prison pour femmes de la Giudecca.

L’art en prison

Un geste fort dont on ressort marqué. Les commissaires Chiara Parisi, directrice du Centre Pompidou-Metz et Bruno Racine, directeur de la collection Pinault à Venise ont tenu à impliquer et fédérer les détenues dont certaines volontaires font la visite. Inscription préalable obligatoire et portable au vestiaire ! La grande fresque de Maurizio Cattelan dès les abords de cet ancien couvent transformé en prison : les deux pieds nus et sales en plan rapproché qui reprenant un tableau du Christ mort de Mantegna donne le ton de ce qui va suivre. Les longs couloirs de briques parsemés des plaques de laves gravées par Simone Fattal à partir des messages et témoignages des détenues elles-mêmes alors que dans la cafétériat l’artiste et ancienne religieuse Corita Kent réinjecte ses slogans politiques sur des affiches murales. Claire Tabouret s’est inspirée de photographies des proches des détenues pour réaliser des portraits qui vont ensuite voyager. Un lien symbolique avec le monde extérieur comme le souligne notre guide. Le film réalisé dans l’enceinte même des murs par Marco Perego et Zoe Saldana retrace un quotidien fait d’amitiés et d’hostilité entre les détenues, un instant T sans fard ni pathos. Moment d’émerveillement dans l’ancienne chapelle de la prison avec l’installation de l’artiste Sonia Gomes (exposée pour la première fois à Paris par Mendes Wood) qui réalise des mobiles à partir d’affaires récupérées sur place qu’elle transforme et magnifie afin de coudre et nouer de nouvelles histoires. 

« Siamo con voi nella notte » « Nous sommes avec vous dans la nuit » Prison pour femmes de la Giudecca Biennale de Venise 2024

L’actualité politique n’est jamais loin à Venise à noter l’annulation du projet de l’artiste Ignacy Czwartos pour représenter la Pologne suite à un changement de gouvernement, la fermeture d’Israël jusqu’à ce « qu’un cessez le feu ait été trouvé » et la Russie qui a offert son pavillon à la Bolivie pour un résultat assez décevant.

Australie : Lion d’Or

L’artiste aborigène Archie Moore s’est livré à un travail titanesque autour de la généalogie croisée de ses deux parents, soit 65 000 ans enregistrés ! Son héritage à la fois anglais, écossais par son père et Bigambul et Kamilori par sa mère est retranscrit dans une approche post coloniale. Il a formé patiemment à la craie sur fond noir une fresque reprenant les noms de tous ses ancêtres. Seul enfant arborigène en classe enfant il se souvient de cette période délicate où il devait gommer son ascendance. Son geste de réparation et de recouvrement laisse place au centre à un grand bassin où flotte symboliquement les dossiers censurés de l’état concernant le taux d’inculpation des personnes « natives » du continent. 

Danemark : Inuuteq Storch

Premier artiste Kalaalit à Venise et premier photographe à bénéficier d’un pavillion, Inuuteq Storch se place dans une perspective décoloniale autour des problématiques du Groenland et du territoire du Kalaalit Nunaat n’ayant obtenu l’autonomie qu’en 2009. Alors que les visions paternalistes et exoticisantes dominent autour de ce peuple à la suite de grandes expéditions menées par des religieux, explorateurs ou scientifiques danois, l’approche de Inuuteq se veut volontairement intime et ancrée dans la communauté. L’impression de collage visuel est renforcée par la scénographie avec au centre un coucher de soleil Artic stylisé et le drapeau Kalaalit Nunaat. « Rise of the Sunken Sun » est le titre de cette proposition qui se détache.

Bulgarie

Il faut un peu s’éloigner des sentiers battus et aller dans les Zattere pour trouver le centre culturel Don Orione Artigianelli pour trouver l’installation The Neighbours parfaitement en phase avec le mot d’ordre de la Biennale à travers la recréation d’un appartement de survivants de l’ère soviétique, entre 1945 et 1989. A partir d’une recherche sur plus de 20 ans autour de cette expérience traumatique collective et individuelle, les 3 artistes Krasimira Butseva, Lilia Topouzova et Julian Chehirian activent cette mémoire oblitérée des camps de travail forcé et d’internement et différentes mesures répressives au sein de la société dont la violence est encore sous-jacente. Une atmosphère étouffante et troublante donne un impact singulier à la démarche. Comme une capsule temporelle figée que l’on dégoupille brusquement et qui vous saute en pleine face !

Le Bénin, première participation remarquée 

Première participation du Bénin à la Biennale de Venise avec pour thème « Everything Precious is Fragile » autour de quatre artistes : Romuald Hazoumè Chloé Quenum, Moufouli Bello et Ishola Akpo,  sélectionnés par le commissaire Azu Nwagbogu. Le thème qui souligne les fragilités de notre monde s’inspire de la philosophie Gèlèdè (société secrète de masques) autour de l’idée de restitution, de la spiritualité vaudou et du féminisme africain. L’installation l’Heure Bleue de Chloé Quenum, séduit à partir d’une copie en verre d’instruments de musique de l’ancien royaume du Dahomey issus des collections du Musée du Quai Branly en écho à la restitution par la France de 26 trésors royaux spoliés. Prochainement à signaler l’ouverture du musée d’art contemporain à Cotonou. 

A noter que l’Afrique est particulièrement présente cette année avec l’Ethiopie et l’artiste Tesfaye Urgessa, la Côte d’Ivoire sous le commissariat de Simon Njami (peu convaincant), le Nigéria dont c’est le retour s’installe dans un élégant palais du Dorsoduro avec les oeuvres de Yinka Shonibare, Abraham Oghobase ou Precious Okoyomon, le Sénégal avec l’artiste Alioune Diagne ou encore le Zimbabwe avec Gillian Rosselli, Moffat Takadiwa, Victor Nyakauru.

L’Espagne 

L’Espagne frappe fort en invitant l’artiste péruvienne Sandra Gamarra Heshiki, première artiste d’Amérique latine à participer. Son projet : la « Pinacothèque des migrants », reprend les codes du musée occidental pour mieux les déconstruire. A partir d’imitation d’œuvres des grands maîtres de la peinture, elle instaure des détails anachroniques ou manipulations de l’image qui visent à redonner toute leur place à des personnes réduites en esclavage ou invisibilisées dans le rouleau compresseur de l’Empire colonial espagnol. 

L’Egypte

Wael Shawky également présent dans le Off au Palazzo Grimani, propose une analyse critique de l’occupation britannique de son pays au 19ème à travers un opéra choral intitulé Drama 1882. Sorte de comédie musicale qui reprend les codes de la fable qui apparaissaient déjà dans Cabaret Crusades et ont fait sa marque de fabrique. J’avais découvert l’amplitude de son talent au Musée M de Louvain en Belgique.

Liban

L’artiste Mounira Al Solh propose une œuvre chorale multisensorielle A Dance with her Myth à partir d’une relecture du mythe de l’enlèvement d’Europe, princesse phénicienne par Zeus transformé en taureau. Un voyage onirique aux confins de la méditerranée antique pour soulever les enjeux liés à l’émancipation féminine dans le monde arabe selon une approche féministe. On avait découvert l’artiste née à Beyrouth et vivant à Amsterdam au Carré d’art de Nîmes et au Musée Picasso de Vallauris. 

La Roumanie

L’artiste Șerban Savu se penche sur la période de la propagande des pays de l’Est et du Réalisme Socialisme à travers une vaste fresque polyptyque autour de travailleurs saisis dans des postures à rebours du système productif officiel. Une réflexion sur le sens du travail et l’idéologie du héros.

Hong Kong (le Off)

A l’initiative du Hong Kong’s museum of visual culture, M+ et du Hong Kong Arts Development Council, Trevor Yeung propose l’installation Courtyard of Attachment.  A partir de ses souvenirs du restaurant de fruits de mer de son père d’arrangements de feng shui et de son poisson rouge, il dessine un océan d’aquariums vides. Soulignant l’absurdité de la situation et la crise liée à l’approvisionnement d’eau sa proposition met en lien les ressentis humains et l’architecture qui nous gouverne. 

Japon

L’eau est également très présente dans le pavillon du Japon qui peut dérouter de prime abord. Dans un environnement constamment ruisselant l’artiste Yuko Mohri mêle des objets du quotidien flottants à des fruits en décomposition dont les signaux électriques influencent l’éclairage. Une impression de calme se dégage. 

Canada : Kapwani Kiwanga 

L’artiste joue entre l’intérieur et l’extérieur du Pavillon canadien coincé entre des puissances dominantes (GB, Allemagne, France) et de taille modeste par rapport à ses voisins. Avec comme titre Trinket qui désigne des bibelots, des colifichets, l’artiste renvoie au passé commercial de la Sérénissime basé sur la traite et le commerce international. Les millions de petites perles de verre fabriquées sur l’île de Murano servaient de monnaie d’échange. Elles ornent un rideau tout autour du bâtiment alors qu’un dégradé de couleurs renforce la notion esthétisante jouant sur les codes de l’abstraction. On connait l’habilité de l’artiste pour ses propositions à partir de l’in situ qui font ressurgir d’autres histoires comme au CAPC de Bordeaux renvoyé à son passé esclavagiste de manière subtile et dérobée. 

Et la France dans tout ça ?

Julien Creuzet, artiste franco-caraïbéen a été choisi pour représenter la France après la franco-algérienne Zineb Sedira. Son univers poétique et multisensoriel peuplé de créatures aquatiques, de rituels hérités de son enfance en Martinique, d’imaginaires diasporiques donne des résonances multiples au pavillon transformé en un vaisseau fantôme. Le titre de l’ensemble difficilement traduisible témoigne du goût des mots et de leur sonorité par le plasticien « Attila cataracte ta source aux pieds des pitons verts finira dans la grande mer gouffre bleu nous nous noyâmes dans les larmes marées de la lune ». La musique a une grande place souligne Céline Kopp qui a invité l’artiste à exposer récemment au Magasin de Grenoble qu’elle dirige.

Grande-Bretagne : magistral John Akomfrah !

Avec Listening All Night to the Rain l’artiste et activiste tisse un lien entre l’eau et son écoulement et la fuite du temps et de la mémoire diasporique. Séquencées en chapitres, cantos (clin d’œil à Erza Pound) , les vidéos  forment une sorte de collage intertextuel où les sons et les images agissent en rhizome. A partir d’archives inédites et d’images provenant de différentes sources, il arrive à tisser un grand récit à la fois intime et universel, proche et lointain, fragmentaire et unifié.

Co-fondateur du Black Audio Film Collective, l’artiste né au Ghana a dû fuir son pays pour s’installer aux Etats-Unis puis à Londres. J’ai découvert son travail à la Tate avec l’installation The Unfinished Conversation autour du concept de l’identité mouvante et en perpétuel devenir. 

Rappel des artistes et pavillons primés :

Lion d’Or pour l’ensemble de la carrière : Anna Maria Maiolino/ Nil Yalter

Lion d’Or meilleure participation : collectif de femmes maori Mataaho (Nouvelle Zélande)

Lion d’Or Pavillon : Australie, Archie Moore 

mention spéciale : Pavillon du Kosovo 

Lion d’Argent artiste prometteur : Karimah Ashadu

Mentions spéciales :

Samia Halaby 

La Chola Poblete

Infos pratiques :

60ème Biennale d’art de Venise 

Jusqu’au 24 novembre 

Il est conseillé de réserver à l’avance ses entrées à l’Arsenale et aux Giardini 

https://www.labiennale.org/en/news/biennale-arte-2024-stranieri-ovunque-foreigners-everywhere

Catalogue 90 euros, ou livret de visite à 20 euros disponibles dans les boutiques de la Biennale