Interview Françoise Cohen, directrice artistique de l’Institut Giacometti

Vue de l’exposition ASensitiv Photo Fondation Giacometti 

A l’invitation de l’Institut Giacometti, l’artiste britannique Rebecca Warren entre en dialogue avec Giacometti. De nombreuses correspondances surgissent à la fois préméditées ou non comme le souligne Françoise Cohen, directrice artistique de l’Institut Giacometti et commissaire de l’exposition. Le rapport à la matière, à la terre, des corps statiques et mouvants à travers le travail et de modelage, la trace des doigts, l’atelier vécu comme un magma originel… autant de points de convergence possibles. Dans la sélection des œuvres par Rebecca Warren, certaines n’avaient jamais été montrées. Au-delà d’une certaine appréhension au départ de par la stature de Giacometti, Rebecca Warren a vécu cette invitation de manière très intense et personnelle, précise la commissaire. Assurément l’une des cartes blanches les plus abouties. Françoise Cohen nous dévoile également la prochaine exposition dédiée à Annette Giacometti ; 2023 correspondant à la fois au centenaire de sa naissance et aux 20 ans de la Fondation.

Née en 1965 à Pinhoe, dans le Devon, Warren vit et travaille à Londres. Elle a été élue académicienne royale à la Royal Academy of Arts de Londres en 2013. En 2020, elle a été nommée Officier de l’Ordre de l’Empire britannique pour services rendus à l’art.

A quand remonte votre découverte de Rebecca Warren ?

Cela remonte à bien avant mon arrivée à l’Institut. Lors de ma carrière en tant que directrice du musée Malraux au Havre j’ai mené un axe de recherche autour de la sculpture britannique depuis les années 1980 en proposant des expositions historiques et également des invitations à de jeunes artistes. Au Carré d’Art à Nîmes, j’ai beaucoup travaillé sur les artistes allemands et j’ai découvert Rebecca Warren à Berlin lors d’une exposition de sa galerie Max Hetzler qui la représente toujours. Il s’agissait de grandes œuvres semi-figuratives en bronze peint, puis j’ai découvert d’autres œuvres plus minimales.  A mon arrivée à l’Institut Giacometti, Rebecca faisait partie de la liste d’invités potentiels. Le projet avait été repoussé plusieurs fois avec le Covid.

Rebecca Warren et les Young British Artists

Rebecca Warren se distingue du groupe car après Goldsmith’s College,  elle a poursuivi au Chelsea Scool of Art  et à la différence des femmes sculpteurs du mouvement (Sarah Lucas, Tracey Emin..) qui cherchent à étendre le domaine de la sculpture, Rebecca Warren a trouvé sa voie avec la terre crue et y reste fidèle.

La genèse de l’invitation

D’une certaine façon c’est ce qui nous a conduit à l’inviter d’autant qu’à partir de 2006, Rebecca se tourne vers le bronze. Même si Giacometti a plutôt utilisé le plâtre, il a recours aussi à la terre et a fait fondre les sculptures en bronze. Il y avait donc une sorte de rencontre même si nous sommes sur des générations très différentes : un élément dont Rebecca était très consciente ce décalage entre un artiste mort dont l’œuvre est achevée et son œuvre bien vivante. Cela a généré chez elle à la fois un réflexe de respect, Giacometti étant un grand maître de l’art moderne et des points de dialogue dans un lieu loin d’être neutre à savoir l’Institut Giacometti, jusqu’à ouvrir des axes assez surprenants comme dans le cabinet d’art graphiques, proches de la science-fiction, du Gothique que l’on retrouve dans la littérature, les films et l’art anglais. La rencontre n’est donc pas seulement rationnelle. Il s’agit à la fois d’une grande sensibilité à ce qui peut rapprocher deux œuvres mais aussi des rapprochements qui s’opèrent presque par algorithmes dans l’inconscient de l’artiste, ou parfois strictement formels.

De plus, au moment de la rencontre se matérialisent  d’autres rapprochements, ce qui n’était pas toujours simple pour nous organisateurs, beaucoup de choses s’étant décidé lors de l’installation. Une surprise dans le catalogue est le premier remerciement de Rebecca pour Giacometti, ce qui illustre cette relation très vivante à la personne même de l’artiste. Elle n’a pas vécu cette invitation de façon académique. Chaque artiste que l’on invite le vit différemment.  

Giacometti, bien que n’étant pas une influence première de Rebecca Warren, l’habite

Oui à cause de cette matière très travaillée des bronzes et des plâtres dans les années 1940-50 et 60, Giacometti travaillant le plâtre comme de la terre et faisant des interventions multiples au canif. Diego, son frère lui préparait la structure et après il travaillait en direct. Limbour, Genet ou Leiris parlent alors de l’atelier comme une sorte de caverne de plâtre, devenant une sorte de matière originelle. Cette approche a beaucoup touché Rebecca qui n’a pas une image précise de ce qui va sortir de ses mains. C’est la matière qui dirige aussi. De plus, elle travaille sur la durée, en série, comme lui.

Le choix du titre : ASensitiv

« A sensitive » en anglais signifie une grande sensibilité, « à fleur de peau ». Et en même temps le côté négatif d’une relation qui peut se faire par algorithme autour de hasards non prémédités. Ce mot complexe désigne ce que Rebecca a vécu de cette expérience.

Prochaine exposition dédiée à Annette

2023 est à la fois le centenaire de sa naissance et les 20 ans de la fondation.

Cela nous donne l’occasion de sortir de nombreux échanges épistolaires. L’une des natures mortes à la pomme était dédicacée à Annette.

Annette est très jeune quand elle rencontre Giacometti mais elle reste indissociable du travail dont elle a une grande compréhension. Elle allait avec lui dans les cafés, côtoyait les artistes et les intellectuels comme Sartre et Simone de Beauvoir. Elle a eu des liens forts avec Michel Leiris. C’est Annette qui a su tout garder et préfigurer l’idée de la fondation. Du vivant de l’artiste un ensemble de galeries suisses avaient racheté une collection américaine pour la développer mais Paris n’avait rien. Annette a eu une grande prescience de l’œuvre bien que n’étant pas historienne de l’art.

Diego et Annette sont des satellites essentiels à son équilibre de vie et de travail.

C’est une autre façon d’aborder la vie des ateliers parisiens, un formidable écosystème qui a permis de faire naitre l’art moderne.

Françoise Cohen en écoute @Fomo_Podcast

Alberto Giacometti,Femme au chariot,1943-1945. Fondation Giacometti. © Succession Alberto Giacometti / Adagp, Paris 2023.
Rebecca Warren
,Hot Nike,2020. © Rebecca Warren, 2023. Courtesy Maureen Paley, Galerie Max Hetzler, and Matthew Marks Gallery.

Catalogue aux éditions Fage et Fondation Giacometti,112 pages, 24 €

Infos pratiques :

Exposition “ Giacometti/ Warren. ASensitiv”

Jusqu’au 2 juillet

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h (dernière entrée à 17h20).

Institut Giacometti
5, rue Victor Schœlcher
75014 Paris

En savoir plus sur l’Institut : Recherche – Conférences – Evènements..

https://www.fondation-giacometti.fr/fr/