Interview Michel Hilaire, Directeur du musée Fabre : Valentine Schlegel, Germaine Richier, Montpellier, Capitale Européenne de la Culture

Valentine Schlegel, vase 1958 Collection Blaise et Vincent Fournier photo B.F. © ADAGP, Paris, 2023

Michel Hilaire, Conservateur général du patrimoine, Directeur du musée Fabre a su imposer sa vision à la tête du musée, désormais incontournable sur l’échiquier de l’art en Franc et élément décisif dans la candidature de Montpellier Capitale de la Culture à l’horizon 2028, cette date coïncidant de plus, avec le bicentenaire du musée. L’occasion de revenir sur les fondamentaux qui l’anime en termes de de programmation et de dynamique d’acquisitions alors que deux femmes sont célébrées tout l’été : Valentine Schlegel et Germaine Richier (en partenariat avec le Centre Pompidou). La place de l’art contemporain est également au cœur de ses priorités dans le cadre du projet d’extension du musée porté par la mairie et la métropole. Michel Hilaire a répondu à mes questions.

Crédit : Cécile Marson / Montpellier Méditerranée Métropole

Valentine Schlegel et Germaine Richier : quels enjeux ?

Nous avons travaillé avec l’équipe dans l’idée de rendre hommage à des figures féminines oubliées dans une année qui met en avant, par un heureux hasard de calendrier, deux grandes créatrices du XXème siècle : Valentine Schlegel et Germaine Richier. Cette dernière fait l’objet d’une rétrospective actuellement au Centre Pompidou et sera présentée au musée Fabre à Montpellier à partir du 12 juillet.

De plus, nous avons beaucoup de liens avec la ville de Sète qui s’est associée avec Montpellier pour porter la candidature Capitale Européenne de la Culture 2028. Nous allons aussi travailler avec le Musée Paul Valéry autour de la grande exposition d’été qui sera consacrée au monde de Jean Hugo, arrière-petit-fils du poète et proposée en deux volets. Sète est un vivier d’artistes depuis Paul Valéry lui-même mais aussi Agnès Varda, Jean Vilar…et parmi ces nombreuses figures sétoises possibles, nous nous sommes rendu compte que Valentine Schlegel qui avait eu une belle carrière nationale, restait encore inconnue du grand public d’aujourd’hui.

C’est un phénomène presque identique pour Germaine Richier, décédée à Montpellier en 1959, même si elle a les honneurs du Centre Pompidou. Je considère que c’est le rôle des grands musées de région de faire redécouvrir de telles personnalités à un large public.

Pour revenir à Valentine Schlegel, le département des arts décoratifs du musée Fabre, l’Hôtel Sabatier d’Espevran regroupe au premier étage des appartements style Napoléon III somptueusement décorés et au 2ème étage une série d’arts décoratifs du XVIIIème siècle avec la possibilité de créer un dialogue en contre-point avec des créateurs ou designers contemporains telles que Constance Guisset. Il a été nécessaire pour cela d’épurer le parcours comme cela a été fait précédemment. Il est intéressant de dynamiser cet hôtel par ces regards croisés.

Valentine Schlegel avec le vase Sans titre, terre façonnée au colombin, faïence chamottée, émail, vers 1955, Photographie d’Agnès Varda © Succession Agnès Varda – Fonds Agnès Varda déposé à l’institut pour la photographie. Courtesy Galerie Nathalie Obadia © ADAGP, Paris, 2023

Les grands jalons du parcours de Valentine Schlegel sont retracés : ses origines sétoises, la rencontre avec Agnès Varda lorsque cette dernière est réfugiée à Sète en 1940 qui donne lieu à une très forte amitié, a été à l’origine des plus belles images de Valentine que l’on retrouve dans l’exposition et le catalogue. Sa fille Rosalie Varda a d’ailleurs prêté de nombreuses pièces de sa collection. Sont évoqués aussi ses liens avec le festival d’Avignon, sa sœur ainée Andrée épousant Jean Vilar. Elle est associée au lendemain de la guerre à la création de ce festival. Elle est à la fois régisseuse, décoratrice selon la logique de participation collective autour de ces festivals. Valentine a alors la chance par l’intermédiaire de son beau-frère de rencontrer de nombreux acteurs tels Michel Bouquet, Gérard Philippe qui la mandate ensuite pour sa villa à Ramatuelle ou Jeanne Moreau. Dans les années 1950 elle se fait véritablement connaitre par son activité de céramiste. La céramique vit alors un âge d’or avec les ateliers Madura à Vallauris et l’empreinte de Picasso. Elle s’intègre à cette appétence pour le medium dont elle renouvelle les formes à travers une inspiration organique et biomorphique inspirée de ses nombreux voyages en méditerranée (Italie, Grèce).

Bien que d’origine suisse, sa famille installée à Sète à la fin du XIXème siècle avait un goût pour l’art et dans la boutique de son père ébéniste, la peinture était exposée. Valentine avait une prédisposition pour l’art et a fait ses études aux Beaux-arts de Montpellier, ce qui explique notre souhait de lui rendre hommage. Comme d’ailleurs 20 ans plus tôt, Germaine Richier qui de 1920 à 1926 fréquente aussi l’école. Deux élèves brillantes formées à Montpellier.

A la fin des années 1950, Valentine se tourne vers une activité de décoratrice et a imaginé les fameuses cheminées. Des « sculptures à vivre » selon ses termes, dont plusieurs maquettes sont exposées comme celle de la commande de Jeanne Moreau pour son appartement comme en atteste une magnifique photo des deux femmes. Malheureusement l’immeuble a été détruit et le décor non conservé. Elle a poursuivi dans cette voie jusqu’en 2002, qui est l’un des points majeurs de sa création.

La place de l’art contemporain : Biennale artpress…

La Biennale artpress s’inscrit dans la volonté de fédérer les équipements culturels de Montpellier dédiés à l’art contemporain comme la Panacée, le MoCo, le  musée Fabre, l’Espace Dominique Bagouet, autour d’un même parcours. D’autant que le musée Fabre peut revendiquer une expérience autour de la jeune création et le dialogue avec les écoles d’art en France, la Biennale sollicitant une vingtaine d’écoles, autour d’un dialogue jeune création avec les collections patrimoniales. C’est pourquoi nous avions injecté tout le long du parcours classique, des œuvres en contre-point humoristique, détourné ou plus formel.

Nous avons créé en 2011 le Prix Félix Sabatier, prix d’art contemporain de la fondation suisse Typhaine en partenariat avec 5 écoles supérieures des Beaux-arts du sud de la France Aix-en-Provence, Lyon, Marseille, Montpellier et Nîmes ). Les lauréats de ces jeunes diplômés bénéficient d’une dotation de (x) et d’une exposition au sein des collections. Il était donc naturel pour le musée de participer à la Biennale artpress.

La vie de la collection : acquisitions…

Nous arbitrons autour de fondamentaux en ce qui concerne la politique d’enrichissement du fonds : la peinture et son renouvellement depuis la génération Supports-Surfaces, ce qui concerne les artistes de la galerie Fournier américains et français autour de la couleur avec Claude Viallat par exemple à qui nous avons rendu hommage en 2014.

A partir de ces grands axes, il peut y avoir une extension autour de la peinture avec notamment Djamel Tatah qui mêle figuration et abstraction, un artiste confirmé qui s’est installé à Montpellier il y a 3 ans.

Djamel Tatah, Les Femmes d’Alger triptyque Collection les Abattoirs Musée Frac occitanie Toulouse 1996 @Jean de Calan Adagp 1992

L’exposition Djamel Tatah « le Théâtre du silence »

Le dialogue qu’il instaure avec l’histoire de l’art à travers des formes empruntées à des maîtres anciens comme Manet, Gauguin mais aussi au cinéma, à l’actualité. Des images qu’il retraite par ordinateur pour les projeter sur la toile en regard avec d’autres artistes comme au musée Fabre : Houdon par exemple. Djamel Tatah s’imprègne de toutes ses visites de musée.

L’idée était de retracer son parcours et les grands thématiques tout en imaginant une salle à l’intérieur même de l’exposition avec des œuvres récentes réalisées à cette occasion. « Le Théâtre du silence » a d’ailleurs donné le titre de l’exposition.

Nous avons acquis une œuvre récente et l’artiste nous a fait don en retour de l’œuvre ayant servi à l’affiche de l’exposition et la couverture du catalogue.

La programmation

En termes de programmation nous avons deux formats d’expositions. D’une part, de grands expositions temporaires au rez-de-chaussée autour d’une alternance entre art ancien, art moderne et art contemporain et d’autre part des expositions moins importantes, intitulées « au fil des collections » au sein même du parcours permanent.

Illustration de l’architecture du Musée Fabre Montpellier ©Ch.Ruiz/Montpellier3m

Le rôle du mécénat : la Fondation d’entreprise

C’est un volet important. Nous avons créé la Fondation dans le prolongement de la réouverture en 2007, profitant d’une forte dynamique avec un musée qui avait triplé de volume et une attente d’enrichissement des collections. Nous avons eu la chance avec ce club de mécènes de pouvoir créer cette fondation d’entreprise présidée par Claude Case et de réunir une trentaine de mécènes. Chacun des membres s’engage pour 3 ans avec une contribution annuelle de 10 000€. Cela permet de réunir chaque année 320 000 €, ce qui s’ajoute au crédit d’acquisition de la Métropole qui est de 400 000€. Nous pouvons aussi compter sur l’association des Amis du musée, ainsi que d’autres mécènes privés ne faisant pas partie obligatoirement de la Fondation. C’est ainsi que je viens d’acquérir une œuvre très importante de la Renaissance. Un retable « La Résurrection du Christ » du peintre Guillaume Bonoyseau, artiste qui a travaillé à Rome dans la mouvance du Maniérisme. Nous avons pu faire entrer cette œuvre dans les collections sans l’aide de la Fondation.

La candidature Capitale Européenne 2028, qui coïncide avec l’année du Bicentenaire du musée Fabre

Cela va être un grand évènement. Les 200 ans du musée Fabre inauguré en 1828 par son fondateur le peintre néoclassique François-Xavier Fabre, montpelliérain élève de David qui a offert ses collections à la fin de sa vie à sa ville natale. Ce musée d’origine sera dignement fêté en 2028.

De plus, le Maire de Montpellier, Michaël Delafosse, porte un projet d’agrandissement du musée impulsé dès sa prise de fonction, en finalisant le projet initial qui n’avait pas été mené à son terme en 2007, soit le creusement d’une cour devant le musée ce qui va donner 900m² supplémentaires au bénéfice des collections contemporaines. La première pierre va être posée en 2025, ce qui permettra au chantier d’aboutir en 2028 avec cette grande salle qui va donner beaucoup d’oxygène au bâtiment. Le tout sera mené conjointement à la confirmation ou non de Montpellier, candidature Capitale Européenne de la culture sous réserve du résultat.

Un certain nombre d’évènements sont prévus à cette occasion comme « la classe l’œuvre » soit l’appropriation par une école de Montpellier d’une œuvre, ancienne ou contemporaine que chaque classe va décliner. Egalement les artistes de la région sont invités à s’approprier une œuvre du musée qui sera retranscrite dans l’espace public sous différentes formes et incarnations. Nous avons déjà une sélection d’artistes qui sont libres de choisir un tableau de Bazille ou de Courbet, parmi les œuvres emblématiques mais aussi des œuvres moins connues. Un programme très riche !

Michel Hilaire En écoute FOMO_Podcast

Salles Soulages, musée Fabre/Montpellier3m

Infos pratiques :

Valentine Schlegel

Jusqu’au 17 septembre

Germaine Richier

Du 12 juillet au 5 novembre

Hommage à Pierre Soulages

Du 24 juin au 5 novembre

Accueil | Musée Fabre (montpellier3m.fr)

Prix Félix Sabatier / EXPOSITIONS / Musée Fabre