Camille Kouchner : J’accuse

S’il y a l’affaire Claude Lévêque agite le monde de l’art avec kamel mennour qui se fend d’un communiqué laconique annonçant la fin de leur collaboration, l’affaire Duhamel-Kouchner agite le monde médiatico-politique et les deux curieusement sortent en même temps. Les faits dénoncés sont les mêmes : viol et agressions sexuelles sur mineurs même si Claude Lévêque bénéficie de la présomption d’innocence avec la question de la prescription en embuscade pour le deuxième. Le retentissement est à la hauteur de la puissance des accusés : un plasticien reconnu qui a représenté la France à la Biennale de Venise et souvent habitué de la commande publique (Opéra de Paris) et un politologue star, patron de la Fondation nationale des Sciences politiques (comment expliquer les lenteurs de l’actuel directeur de Sciences Po à réagir ?) qui préside le fameux cercle du Siècle, car l’inceste en France reste trop souvent souvent impuni.

L’omerta et la loi du silence

La familia grande dans un style coup de poing implacable et captivant, à la fois tendre et violent, retrace ce couple anti conventionnel formé par sa mère Evelyne Pisier grande figure féministe politologue et son beau-père Olivier Duhamel, qu’elle ne nomme jamais directement qui chaque été se retrouvent à Sanary au milieu d’une bande de copains post soixante-huitards dont les enfants en roue libre, assistent aux délires des adultes, sortent en boite avec la gardienne du lieu et rentrent à pas d’heure… Un climat délétère comme le souligne Ariane Chemin, journaliste au Monde qui a livré avant sa publication des extraits de l’ouvrage, dans un effet de chronologie assez perturbant d’ailleurs. Le frère jumeau de Camille, Victor (prénom d’emprunt) lui révèle qu’il a été abusé par ce beau père qu’elle vénère à l’époque, à un moment où son père, Bernard Kouchner est trop occupé à construire sa carrière politique (il devient ministre sous Sarkozy) et sa nouvelle vie avec Christine Ockrent. Evelyne est en situation de détresse émotionnelle suite au suicide de sa propre mère, ce qui laisse d’autant le champ libre au prédateur.

Fin de partie

Le rideau tombe pour la tribu recomposée et flamboyante (la soeur d’Evelyne n’est autre que l’actrice Marie-France Pisier) et c’est d’autant plus brutal que cela avait déjà été révélé une première fois et laissé sous le boisseau, grâce à l’entregent sans doute d’Olivier Duhamel et ses nombreux réseaux. “Beaucoup de gens savaient” résume Ariane Chemin qui souligne : “on achète aussi un secret”. Si Camille Kouchner (avocate) a mis des années à pouvoir écrire ce brûlot c’est dû au mécanisme de culpabilité qui se met en place et par respect pour son frère qui préférait le calme au tumulte. Elle le remercie d’ailleurs à la fin de ce récit.

Lettre à une absente

Evelyne étant morte, le récit ouvre sur les scènes au cimetière entre frères et soeurs et l’on sent l’immense tristesse de Camille à ne pas avoir pu se réconcilier et tenter un apaisement alors que sa mère a toujours protégé son second mari. C’est une tragédie qui en devient d’autant plus universelle. En guise de conclusion, ce passage brûlant pour vous inciter à lire ce livre et en parler autour de vous :

“Je vais t’expliquer, à toi qui dis que nous sommes tes enfants. Quand un adolescent dit oui à celui qui l’élève, c’est de l’inceste. Il dit oui au moment de son désir naissant. Il dit oui parce qu’il a confiance en toi et en ton apprentissage à la con. Et la violence, ça consiste à décider d’en profiter, tu comprends ? Parce que, en réalité, à ce moment-là, le jeune garçon ne saura pas te dire non. Il aura trop envie de te faire plaisir et de tout découvrir, sûrement.

Je vais t’expliquer que, à force, ensuite, le jeune garçon va dire oui pour nier l’horreur de la situation. Ça va durer, et puis il va culpabiliser, se dire que c’est sa faute, qu’il l’a cherché. Ce sera ton triomphe, ta voie de sortie pour en réchapper. (…)

Camille Kouchner est l’invitée de la Grande Libraire, ce mercredi 13 janvier (seule interview qu’elle a souhaité accorder).

La familia grande

éditions du Seuil, 208 pages, 18 €