« Trop mignon » au Louvre Lens : Camille Chastang, « Sous les apparences poétiques »

Portrait de Camille Chastang par Margot Montigny

Pour Trop Mignon ! au Louvre Lens, Camille Chastang décline et pervertit les assignations du féminin avec « Sous les apparences poétiques » une installation constituée d’un papier peint, de céramiques et de dessins entre art décoratif, art végétal et beaux-arts. Comme si Mignonne allons voir si la rose dans ces tons poudrés longtemps catalogués de superficiels, devenait le manifeste d’un autre récit possible. Camille convoque Madame de Pompadour, arbitre du bon goût et sa botaniste, l’art du portrait animalier, l’artificialisation de la nature et la domestication des espèces mais aussi le rapport à l’intime et à l’histoire des odeurs et leur dissimulation. L’artiste qui intervient à l’invitation d’Annabelle Ténèze au sein du chapitre consacré au rose, couleur ayant connu de multiples significations jusqu’à devenir l’emblème des luttes identitaires, nous révèle ce qui se cache derrière cette surabondance presque naïve. J’avais découvert son travail à la Villa Arson pour la retrouver dans son atelier de la Drawing Factory (Paris). Il est possible de repartir avec un peu de sa magie, son papier peint se trouvant glissé dans les pages intérieures du catalogue… Camille a répondu à mes questions.

Marie de la Fresnaye. Quelle est l’origine de l’invitation d’Annabelle Ténèze ?

Camille Chastang. Annabelle Ténèze m’a invitée à la suite de sa découverte de mon exposition à l’Arc de Triomphe, à Paris, qui questionnait la dimension à la fois solennelle et poétique du monument.

L’installation, composée de papier peint, de céramiques et de dessins, reprenait le motif de la palme et tout ce qu’il peut véhiculer.

L’idée était notamment de jouer avec les éléments décoratifs du monument pour en questionner la dimension conquérante et masculine, et en proposer une nouvelle lecture, plus ornementale. Cette carte blanche s’inscrivait dans le cadre du Printemps du dessin.

Il y avait déjà, dans ce travail, ce côté un peu mignon, naïf, presque léger, qui me permettait d’aborder des sujets plus sérieux, voire politiques.

Vernissage Trop Mignon l’art du bonheur, Louvre Lens (au premier plan l’installation de Liliana Porter, au 2ème plan l’installation de Camille Chastang) photo Frédéric Lovino

MdF. Quel est le titre de votre installation ?

CC. Le titre, Sous les apparences poétiques, est emprunté à Robert Muchembled, historien et auteur de La Civilisation des odeurs, un ouvrage qui étudie les différentes manières dont l’odorat a été, tour à tour rejeté ou valorisé.

Cette proposition vient d’un passage de son livre consacré à la manière dont l’odorat est représenté dans la tradition iconographique. Pour le figurer, on retrouve notamment l’image d’une femme tenant un bouquet de fleurs, souvent des roses ou un bouquet, et un petit chien, qui renvoient à la fois au parfum et de manière beaucoup moins flatteuse, à l’odeur du sexe féminin. L’image paraît très mignonne, presque innocente, mais elle véhicule en réalité des représentations misogynes.

Je trouvais intéressant de jouer avec ces deux registres : quelque chose de très séduisant, décoratif,

presque naïf en apparence, qui révèle progressivement un contenu plus sérieux. Il y a souvent, dans mon travail, ce double niveau de lecture, assez paradoxal. Comme dans mes compositions, où un premier plan et un arrière-plan se superposent et s’entremêlent.

MdF. Que représente pour vous le mignon ?

CC. Pour moi, ça correspond à deux choses. D’abord, je trouve ça vraiment, sincèrement beau. J’aime le

mignon, j’aime les choses mignonnes, et ça me nourrit autant visuellement qu’intellectuellement. Ce n’est pas du tout quelque chose de cynique pour moi. Au contraire, je l’embrasse vraiment avec joie et avec plaisir.

Ce qui m’intéresse aussi, c’est que ça permet souvent de poser des questions sans en avoir l’air. Ça

paraît tellement inoffensif qu’on se laisse attirer presque sans s’en rendre compte, et c’est justement à ce moment-là qu’on peut faire passer d’autres choses, d’autres messages.

Dans mon travail, il y a donc souvent cette dimension qui semble naïve et légère au premier abord, mais qui, quand on s’y intéresse un peu plus, révèle quelque chose de beaucoup moins innocent.

MdF. D’où vient l’inspiration de ces gravures ?

CC. Ce sont des gravures tirées de l’ouvrage, qui représentent l’odorat. À l’origine, elles sont en noir et blanc, et je les ai traduites en couleurs en isolant volontairement le motif du chien et de la rose.

En regardant ces images, on s’aperçoit qu’il existe vraiment toute une tradition iconographique autour de ce duo : une femme qui tient une fleur, plusieurs fleurs ou un bouquet, accompagnée d’un chien.

MdF. Au niveau des assiettes en céramique elles portent des annotations : à quoi renvoient-elles ?

CC. Je suis notamment partie d’un article sur Madeleine Françoise Basseporte, qui était à la fois peintre à la cour et botaniste. Ce texte explique qu’elle utilise le ruban rose dans ses aquarelles. Et je trouve ça

intéressant parce que ce rose peut être une manière de montrer qu’elle est une femme qui s’approprie le langage de ces fleurs, mais aussi de revendiquer son métier de botaniste.

Elle travaillait d’ailleurs en étroite collaboration avec Madame de Pompadour, qui l’a beaucoup soutenue avant de tomber dans l’oubli. Elles choisissaient ensemble les fleurs qui allaient être représentées à Versailles.

Cela fait aussi écho à l’espace dans lequel on se trouve, la salle dédiée au rose.

MdF. Des animaux sont partie prenante de ce décor enchanteur : que nous disent-ils ?

CC. Je me suis demandé ce qui se passe quand on introduit des animaux dans des espaces d’exposition

contemporains qui sont souvent très aseptisés, avec beaucoup de blanc, couleur considérée comme neutre.

Et donc, qu’est-ce que ça change si, tout d’un coup, on imagine des animaux avec des poils, avec des

nœuds dans les poils, quelque chose d’assez joyeux, qui vient un peu troubler cette neutralité et cette aseptisation qu’on associe souvent à ces espaces ?

Je trouve que c’est aussi une manière de réintroduire du vivant, mais aussi quelque chose de plus joyeux, de plus mignon.

Et les paillettes et les strass posent aussi la question de la domestication de ces animaux. On trouve énormément de représentations de chiens avec des rubans, des boucles d’oreilles, des petits nœuds…

C’est évidemment très mignon, mais ça questionne aussi notre rapport à la parure et, plus largement, à ces animaux qu’on s’approprie et qu’on domestique de cette manière.

MdF. Comment trouvez-vous l’exposition ? Vous y sentez-vous à votre place ?

CC. Non seulement je me sens vraiment à ma place ici, mais je me dis aussi que, si j’avais visité cette

exposition sans en faire partie, j’aurais adoré. J’aurais eu envie de tout prendre en photo, de tout garder…

Parce que tout serait devenu une référence pour mon travail, qui est souvent nourri par des références historiques et artistiques.

Donc je suis vraiment très contente, très fière, et aussi assez émue de faire partie de ce paysage visuel que je trouve vraiment très beau, qui fait du bien et qui, surtout, va continuer à m’inspirer.

Catalogue Trop mignon !

Co-édition musée du Louvre Lens/Lienart 

Prix 39 euros, 300 pages. 

Disponible à la librairie- boutique du musée.

Infos pratiques :

Trop Mignon !

L’art du bonheur

Jusqu’au 18 janvier 2027

Louvre Lens

99 Rue Paul Bert, 62300 Lens

www.louvrelens.fr