« (Dé)colonisations, des artistes africains interrogent l’Histoire », Mémorial de Caen : Interview Ayoko Mensah, co-commissaire 

Omar Victor DIOP
Thiaroye, 1944, série Liberty (2016) Impression jet d’encre sur papier Hahnemühle 120 x 163 cm Courtesy Galerie Magnin-A, Paris
©ADAGP, Paris, 2026

Commissaire franco-togolaise basée à Bruxelles, Ayoko Mensah signe avec Jean-Yves Martin, l’exposition « (Dé)c colonisations des artistes africains interrogent l’histoire » au Mémorial de Caen. Une démarche forte pour rendre visibles des voix absentes ou minorées du grand récit officiel. Avec le précieux concours de la Fondation Gandur pour l’Art (Genève) dont la collection compte près de 500 œuvres d’Afrique et ses diasporas et qui a choisi Caen pour son futur musée, le parcours réunissant 80 œuvres et organisé en 5 thématiques vise à « reprendre la main sur l’écriture de l’histoire », selon les propos d’Ayoko Mensah pour tendre à l’universel à travers une pluralité d’écritures, de formes et de langages. Il s’agit dès lors de décoloniser les imaginaires, de déconstruire les assignations, d’exprimer la fluidité des identités, pour inscrire cette mémoire diasporique dans de nouveaux horizons, débarrassés des scories du passé aux côtés d’artistes exposés en Europe et dans le monde entier tels que : William Kentridge, Chéri Samba, Samuel Fosso, Omar Victor Diop (affiche de l’exposition), Bodys Isek Kingelez, Salah Elmur, Frédéric Bruly Bouabré, Malala Andrialavidrazana… Quand les artistes africains interrogent l’histoire au sein d’un lieu aussi chargé que Caen et la Normandie du Débarquement : qu’est-ce qu’il en ressort ? Au-delà des risques d’essentialisation et malgré une présence trop parcellaire des artistes femmes, cette démarche, à l’heure où la loi sur la restitution des biens culturels vient d’être votée, a du sens. Ayoko Mensah a répondu à mes questions. 

Vous êtes co-commissaire avec Jean-Yves Martin de cette exposition : quelle en est la genèse et en quoi la Fondation Gandur pour l’Art est-elle partie prenante du projet ? 

J’ai rejoint ce projet alors que l’équipe souhaitait s’entourer d’un·e commissaire d’origine africaine, capable d’apporter ce regard et cette sensibilité. Comme le rappelait Jean-Yves Martin, cette histoire à la fois complexe et douloureuse, encore largement méconnue, nous concerne collectivement. En redonnant la parole aux artistes, le projet participe à l’enrichissement des récits et des perspectives. Dès son lancement, la Fondation Gandur s’est imposée comme un partenaire clé de cette initiative, notamment grâce au prêt de 23 œuvres majeures, à la force de son engagement.

Lucie KAMSWEKERA
Époque Coloniale (2022)
Toiles en jutes récupérées, recousues et brodées
de fils de laine de couleur
73 x 160.5 x 1.5 cm
©Lucie Kamswekera
©Crédit photographique : Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Lucas Olivet

Comment avez-vous procédé à la sélection des artistes et selon quels partis pris curatoriaux ?

Nous avions déjà, chacun de notre côté, identifié plusieurs artistes que nous souhaitions intégrer au projet. La collection Gandur, particulièrement riche et étendue, comptait déjà un grand nombre d’œuvres correspondant à notre réflexion. En collaboration avec d’autres galeries, nous avons ainsi pu réunir un ensemble remarquable, rassemblant parmi les plus grands artistes issus de régions, de générations et d’esthétiques très diverses, tout en préservant une véritable cohérence dans l’articulation du parcours et de ses différentes sections.

Ainsi, l’exposition se concentre sur l’Afrique et ses diasporas, à travers près de 80 œuvres, tous médiums confondus.

Que pensez-vous de cette démarche de la part du Mémorial de Caen ?

J’avais déjà visité ce lieu de mémoire majeur, sans imaginer qu’à peine quelques années plus tard, j’y reviendrais en tant que co-commissaire d’une exposition consacrée aux artistes africains et africaines. Cette évolution témoigne de l’ouverture progressive des institutions, qui prennent aujourd’hui conscience de l’importance des relations et des regards croisés. En accueillant une perspective africaine sur les périodes coloniale et postcoloniale, le mémorial élargit son champ de réflexion et enrichit encore davantage sa mission de transmission et de mémoire.

Comment s’est fait le choix de l’affiche pour l’œuvre d’Omar Victor Diop « Thiaroye, 1944 » (série Liberty, 2016) ?

Cette photographie que nous avons choisie est emblématique à plusieurs égards. Elle convoque un fait absent du récit français de la Seconde guerre mondiale : le message de Thiaroye le 1er décembre 1944, à quelques kilomètres de Dakar, capitale du Sénégal. Des « tirailleurs sénégalais », recrutés de gré ou de force dans les colonies françaises, sont pris pour cible et massacrés par l’armée française pour avoir osé protester contre le non-paiement de leur salaire et leur condition de vie indignes dans le camp. Un épisode resté tabou longtemps jusqu’à ce qu’Emmanuel Macron en 2024 reconnaisse le massacre, sans pour autant présenter des excuses officielles. C’est ce traumatisme que suggère l’œuvre d’Omar Victoir Diop en se mettant lui-même en scène selon son habitude, parmi ces tirailleurs, vêtus de leur uniforme kaki et de leurs chéchias rouges, jetant toute la lumière sur cette trahison et amnésie collective coupable. 

Autre œuvre très forte, celle de Malala Andrialavidrazana, « Rolling Figures » : qu’est-ce qui se joue dans ce palimpseste ?

Cette œuvre nous révèle d’abord la manière dont les artistes s’emparent des archives pour les réinterpréter et proposer leur propre lecture de l’histoire. L’archive y devient un matériau à part entière : un support artistique, mais aussi un outil de réappropriation et de renouvellement du récit historique.

Sur le plan visuel, l’œuvre impressionne par son travail de collage, d’une grande richesse esthétique. Cartes, couleurs et figures se déploient dans une composition particulièrement vibrante et chatoyante. Mais derrière cette beauté formelle se cache un important travail de recherche : Malala met en lumière des événements historiques, des mouvements et des trajectoires qui traversent les siècles. L’œuvre instaure ainsi une véritable traversée du temps et de l’espace, révélant la dimension profondément globale de cette histoire.

En plaçant les archives au cœur de sa démarche, Malala invite à une relecture du passé tout en proposant un voyage à travers différentes temporalités et géographies. Son travail rappelle enfin que cette histoire nous concerne collectivement, même si chacun l’aborde depuis des expériences et des perspectives différentes.

Roméo MIVEKANNIN
Tirailleurs sénégalais à Paris (2021)
Bain d’élixirs et peinture acrylique sur toile libre
147 x 187 cm
Courtesy Galerie Cécile Fakhoury, Abidjan, Dakar, Paris Photographe : Grégory Copitet
©ADAGP, Paris, 2026

La place de l’autoportrait est importante pour ces artistes qui se réapproprient certains codes de représentation occidentaux. Pourquoi cette prééminence ?

La question de l’autoportrait traverse l’exposition sous des formes très différentes. Tous les artistes ne se représentent pas de la même manière, mais certaines démarches dialoguent particulièrement entre elles. Les séries photographiques d’autoportraits d’Omar Victor Diop et de Samuel Fosso en sont un exemple marquant : tous deux réinterprètent de grandes figures historiques noires à travers leur propre image, créant ainsi une forte unité esthétique. Cette mise en scène de soi, qui relève à la fois de la performance et de la construction identitaire, s’inscrit dans une pratique largement présente dans l’art contemporain.

À cette approche répond l’autoportrait plus discret, mais profondément subversif, de Roméo Mivekannin. En substituant son propre visage à celui des figures représentées dans ses toiles, l’artiste établit un lien direct avec cette histoire et affirme qu’elle le concerne intimement. Ce geste permet à la fois de redonner une forme de dignité aux personnes représentées et de faire disparaître la distance imposée par le regard colonial.

À travers cette substitution, l’artiste souligne combien ces représentations coloniales, souvent stéréotypées, dévalorisantes et empreintes de mépris, continuent de produire des effets dans le présent. En se mettant littéralement à la place de ces figures, il affirme : « c’est aussi de moi qu’il est question ». Ce déplacement du regard transforme l’autoportrait en acte de réappropriation, mais aussi en geste de réparation symbolique.

L’Atlantique Noir est un concept qui traverse l’espace et les imaginaires : comment l’abordez-vous et en quoi est-il opérant dans votre démarche ? 

Cet imaginaire s’inscrit dans le concept de « Black Atlantic », développé par Paul Gilroy dans son ouvrage The Black Atlantic. Sociologue britannique d’origine caribéenne, Gilroy y propose une réflexion majeure sur la modernité et les diasporas africaines. Il montre comment la traite transatlantique, première mondialisation par son ampleur et par les continents qu’elle relie a profondément transformé les circulations humaines, culturelles et politiques, donnant naissance à de multiples diasporas africaines.

À travers ces diasporas se développent des cultures hybrides, à la fois enracinées dans des territoires spécifiques et reliées par des expériences, des références et des imaginaires communs. Chaque espace construit ainsi ses propres formes d’expression tout en participant à une histoire partagée.

La force du concept de « Black Atlantic » réside précisément dans cette idée d’un espace de circulation permanent, hérité de l’histoire coloniale mais toujours actif aujourd’hui. À l’ère des nouvelles technologies et des échanges mondialisés, cet Atlantique noir demeure un lieu de créativité, de transformation et d’effervescence intellectuelle, où se réinventent sans cesse les formes artistiques, culturelles et politiques.

Pour les jeunes générations, n’y a-t-il pas un risque d’essentialisation à l’ère d’un monde global ?  

La question reste complexe et suscite des positions très diverses au sein de la scène artistique contemporaine. Ce qui apparaît particulièrement intéressant, c’est précisément l’absence d’un positionnement uniforme ou monolithique : chaque artiste construit son rapport à cette identité à partir de son histoire, de son expérience et de sa propre trajectoire.

Dans ce contexte, il est souvent délicat de vouloir regrouper ces artistes sous une même appellation, au risque d’adopter une lecture essentialisante. Certains refusent ainsi d’être définis à travers ce type de catégorie, de label, tandis que d’autres s’y reconnaissent, notamment en raison du lien qu’ils entretiennent avec le continent africain, son histoire et les héritages qui en découlent.

Les positionnements demeurent donc multiples et parfois contrastés, y compris au sein des jeunes générations, où les débats autour des notions d’identité, d’appartenance et de représentation restent particulièrement vifs.

L’une des sections est intitulée « L’aventure ambiguë » un titre très juste pour décrire cette histoire et son impact 

Ce titre, emprunté au roman de Cheikh Hamidou Kane, évoque avec justesse le déchirement identitaire qui traverse de nombreuses trajectoires africaines et diasporiques. Il exprime à la fois le tiraillement et l’hybridité nés de la rencontre entre plusieurs cultures, plusieurs histoires et plusieurs temporalités.

Cette coexistence de références multiples constitue à la fois une richesse et une tension, un espace de complexité où se mêlent héritage, mémoire et expérience contemporaine. Mais c’est aussi précisément cette ambivalence qui nourrit la force et la singularité des œuvres, en leur donnant une profondeur particulière et une puissance de résonance universelle.

En tant que commissaire, qu’est-ce qui vous anime au quotidien ?

Deux dimensions nourrissent avant tout mon engagement. La première consiste à contribuer à la visibilité et à la reconnaissance des artistes africains et afrodescendants en Europe. C’est un travail que je mène depuis près de trente ans et qui demeure, aujourd’hui encore, essentiel tant il reste de chemin à parcourir.

La seconde est de montrer la portée universelle de cette création artistique : la pertinence de ses questionnements, sa capacité à résonner bien au-delà des contextes africains et diasporiques, et à inviter chacun à réfléchir à la relation à l’autre et au lien.

Mais ce lien ne peut être repensé sans un travail de déconstruction de l’héritage colonial, qui continue trop souvent d’enfermer les relations dans des rapports inégalitaires ou des représentations figées. Il s’agit donc d’ouvrir un espace de dialogue véritable, fondé sur une lecture lucide de l’histoire.

Dans cette perspective, la pensée de Léopold Sédar Senghor conserve une résonance particulière. Longtemps critiqué par certaines approches postcoloniales, qui lui reprochaient une relation jugée trop conciliatrice avec l’Europe, Senghor défendait pourtant avec force l’idée d’une universalité des cultures africaines et d’un dialogue entre les cultures.

Or, un dialogue authentique ne peut exister sans la capacité de regarder l’histoire en face, de nommer les injustices, les invisibilisations et les héritages laissés par la colonisation. Cela suppose également d’avoir le courage d’aborder la question des réparations. Il est impossible de construire de nouvelles relations d’égal à égal en effaçant le passé ou en faisant comme si rien ne s’était produit. L’histoire coloniale fut profondément violente et ses conséquences continuent d’affecter durablement les sociétés africaines aujourd’hui.

L’exposition arrive au moment où la loi sur les restitutions des biens culturels vient d’être votée, un moment symbolique  

Tout à fait. Cet évènement est particulièrement symbolique et montre que, si les évolutions prennent du temps, des transformations sont néanmoins à l’œuvre.

Infos pratiques :

« (Dé)colonisations, des artistes africains interrogent l’Histoire »

Jusqu’au 11 novembre 2026 

Mémorial de Caen 

Catalogue publié à l’occasion et disponible à la librairie-boutique du Mémorial. 

https://www.memorial-caen.fr/evenements/exposition-decolonisations-artistes-africains-histoire