Saison Méditerranée 2026 à la Compagnie, lieu de création : rencontre Lola Sahar

Vue de l’installation « Al Qods Feeling » Lola Sahar, La Compagnie lieu de création Saison Méditerranée

Parmi les œuvres réunies par La Compagnie, lieu de création et de ressource du quartier Belsunce à l’occasion de la Saison Méditerranée autour de « cosmopoétiques du refuge » (Dénèten Touam Bona), l’installation de l’artiste franco-palestienne Lola Sahar se détache au sein de ce paysage qui nous dit l’urgence de créer malgré l’horreur de la guerre. Diplômée des Beaux-Arts de Marseille, le lien familial à la Palestine façonne la pratique de Lola dans des porosités entre vécus, appartenance et enjeux géopolitiques. Les objets deviennent pour elle des vecteurs poétiques d’une foi militante dans une inscription plus large sur le pourtour méditerranéen entre pratiques votives et circulation marchande et culturelle, dépassant les frontières et les assignations et rappelant le droit à l’auto-détermination. Lola qui a fait partie de l’exposition-panorama des diplômé.es des écoles d’art français, 100 % l’expo à la Villette en 2024, a répondu à mes questions. 

Portrait de Lola Sahar

Quels étaient vos liens avec La compagnie avant l’exposition ?

J’ai rencontré Chloé Bonannini dans le cadre de « Curriculum Chromé », un programme d’ateliers collectifs et thématiques qui s’est poursuivi par une exposition chez Jeanne Baret. À l’issue de cette première collaboration, elle m’a proposé de participer à cette exposition « Ses racines s’étendent jusqu’à 7000 KM ».

Même si je ne connaissais pas encore le lieu, le projet s’est rapidement révélé être une expérience particulièrement formatrice, aussi bien pendant la phase de préparation qui s’est étendue sur plusieurs mois, que lors du montage de l’exposition. Produite par La compagnie, l’installation s’est construite à travers un dialogue constant avec Paul-Emmanuel Odin, Elsa Ledoux et Chloé Bonannini.

Quel est le titre de l’installation et sa genèse ?

Intitulée « Al Qods Feeling », l’installation emprunte son nom à l’appellation arabe de Jérusalem, Al Qods, « la sainte ». À travers cette œuvre, j’explore ma propre quête d’un sentiment d’appartenance à cet espace, nourrie par une histoire familiale profondément ancrée en Palestine. Du côté paternel, toute ma famille vit à Jérusalem-Est, où je me rends régulièrement, environ une fois par an.

Le projet est né lors d’un séjour en Grèce, à l’occasion d’un stage de céramique. Dans ce contexte méditerranéen, j’ai cherché à retrouver une continuité culturelle capable de dépasser le sentiment d’assimilation lié à mon enfance en France. À Athènes, la découverte des vendeurs de koulouri ces pains ronds au sésame vendus dans la rue, m’a immédiatement rappelé les kaak de Jérusalem, révélant des correspondances culturelles et sensibles entre ces deux territoires.

Cette continuité culturelle retrouvée mettent à mal le concept d’états-nations et invalide pour moi le récit de l’occupation, faisant apparaître Israel pour ce qu’il est : une colonie de peuplement. 

De plus, issue d’une famille chrétienne orthodoxe, j’ai retrouvé en Grèce un environnement marqué par les églises orthodoxes, avec cette impression d’évoluer simultanément dans deux espaces culturels. À partir de cette sensation d’entre-deux, j’ai développé une installation qui réinterprète les codes visuels de l’Église orthodoxe : ex-voto, bougies, suspensions en les remplaçant par des symboles palestiniens. Les suspensions prennent ainsi la forme de figuiers de barbarie, emblèmes de résistance et de permanence.

Les références à la chrétienté se transforment alors en signes d’autodétermination. Une mosaïque réalisée en dominos représente notamment la clé du droit au retour, symbole central de la mémoire palestinienne depuis les expulsions de 1947-1948, lorsque de nombreuses familles ont quitté leurs maisons en conservant leurs clés dans l’espoir d’un retour futur.

Le figuier de barbarie, omniprésent dans l’installation, incarne quant à lui la résilience. Il porte le nom de « Sabr » صب en arabe, patience, persévérance et endurance, témoins des villages palestiniens détruits et de la mémoire qui leur survit.

En termes de matériaux, une large place est donnée à la céramique 

Je pratique la céramique depuis longtemps, mais avec « Al Qods Feeling », c’est la première fois que j’ai eu envie de concevoir une installation presque entièrement réalisée à partir de ce médium. L’œuvre réunit différentes formes de matière : de la terre cuite laissée brute pour le tapis de dominos, des éléments en terre émaillée, ainsi que des bougies en paraffine et en cire.

Cette dimension matérielle est essentielle dans mon travail, autant pour ses qualités plastiques que pour sa portée symbolique et sensible. La cire utilisée est d’ailleurs la même que celle employée par Raed Issa pour la réalisation de sa tente, créant ainsi un lien discret entre nos œuvres et les questions de mémoire, de déplacement et de persistance qu’elles convoquent.

En quoi votre pratique est-elle intrinsèquement liée à votre héritage palestinien ?

Si mon héritage palestinien occupe une place centrale dans mon travail, ce qui m’intéresse également, c’est la question des objets, des hybridations culturelles et des circulations, notamment la circulation des motifs et des formes à travers le pourtour méditerranéen. Je m’attache particulièrement aux objets votifs et aux ex-votos, à leur dimension symbolique, spirituelle et populaire, ainsi qu’aux déplacements de sens qu’ils produisent d’un territoire à l’autre.

Par rapport aux œuvres qui vous entourent, il y a des sortes d’échos qui se font à la fois formels, stylistiques et conceptuels. Quelles proximités revendiquez-vous ? 

Je me sens particulièrement proche de la tente de Raed Issa, « Le musée de Gaza en cire d’abeille ». Je connais son travail depuis l’enfance et il m’a accompagné. Ce clin d’œil autour de l’usage de la cire me touche particulièrement et je trouve ce dialogue entre nos œuvres très beau.

Plus largement, j’ai le sentiment que toutes les pièces de l’exposition entrent en résonance les unes avec les autres. Certains motifs réapparaissent, se répondent ou circulent d’une œuvre à l’autre. Les figuiers présents dans le travail de Nouria Behloul, par exemple, font écho à ceux que l’on retrouve dans mon installation. Il y a aussi la voix d’Oumayma Abouzid Souali qui se mêle et crée une forme de continuité sensible dans l’espace.

J’aime également beaucoup la vidéo « Mama Sisyphe » de Mouna Ahizoune, présentée à l’entrée de l’exposition. Je la trouve extrêmement forte et profondément belle. Il y a quelque chose de très puissant dans ce geste qui semble ne jamais pouvoir aboutir, dans cette répétition presque impossible, qui résonne particulièrement avec les thèmes de l’endurance et de la persistance.

Par rapport à Marseille et aux Beaux arts dont vous êtes diplômée en 2023 : quel regard portez-vous sur cette expérience et cette scène, souvent perçue comme riche de potentiels ? 

Je trouve la situation assez paradoxale car même si c’est un environnement stimulant, avec une grande richesse de propositions et une scène artistique très active, cette vitalité contraste avec une réalité beaucoup plus précaire : les artistes font face à des difficultés d’accès aux ateliers, à des conditions de travail souvent fragiles et, parfois, à un manque réel d’opportunités.

Avez-vous un atelier ?

Non, je travaille pour l’instant dans ma chambre qui est aménagée en atelier. 

Pour finir, que pensez-vous de cette Saison méditerranéenne ?

J’en ai aussi une lecture assez ambivalente. D’un côté, ces évènements permettent à de nombreux artistes et structures de s’exprimer et offrent des espaces de visibilité et de production importants. De l’autre, ces événements sont portés par de grandes institutions, ce qui implique des enjeux de cadrage, de sélection et de narration des œuvres.

Dans ce contexte, il me semble nécessaire de rester vigilant face à d’éventuelles formes de récupération. 

Exposition réalisée en partenariat avec la résidence Daret (Casablanca).

Avec : Mouna Ahizoune, Nouria Behloul, Raed Issa, Lola Sahar, Oumayma Abouzid Souali, Oussama Mouhoubi.

Infos pratiques :

« Ses racines s’étendent jusqu’à 7000 KM »

La compagnie, lieu de création 

19 rue Francis de Pressensé, Marseille 

Entrée libre 

Jusqu’au 26 août 

www.la-compagnie-org

Siuivre l’actualité de Lola Sahar :

Lola Sahar (@alolerhs)