De « Visages d’artistes » à « Sororité » : rencontre Sixtine de Saint-Léger, co-commissaire et responsable des arts décoratifs avant 1800 et de l’art contemporain, musée du Petit Palais

Claire Tabouret, Transformation Self-portrait, 2023 Acrylique sur toile, 100 × 81,3 × 2cm. Collection particulière. Photo: Marten Elder Courtoisie de l’artiste et Almine Rech

Avec « Visages d’artistes », le musée du Petit Palais sous l’impulsion d’Annick Lemoine, (avant sa nomination au musée d’Orsay), revisite le thème majeurdu portrait d’artisteun rituel de mise en scène de soi et d’affirmation qui passe par les thèmes de l’atelier, de l’engagement collectif, de la fraternité ou de la filiation, à partir d’une centaine d’œuvres de Courbet à Vuillard en passant par Léon Bonnat, Jacques-Emile Blanche ou Paul Gauguin, associées à des contrepoints contemporains de 13 artistes femmes : Nan Goldin, Sophie Calle, Cindy Sherman, Claire Tabouret, Apolonia Sokol…. L’occasion d’aller à la rencontre de Sixtine de Saint-Léger, co-commissaire avec Anne-Charlotte Cathelineau et Stéphanie Cantarutti, et responsable des arts décoratifs avant 1800 et de l’art contemporain. Elle revient sur les partis pris qui l’ont guidé dans le cadre de cette saison dédiée aux femmes artistes qui se prolonge avec une programmation évènementielle dont des rencontres « Sororités » entre des écrivaines et des créatrices. Sixtine nous dévoile également l’invitation à une carte blanche à Prune Nourry et en écho une exposition monographique consacrée à Eva Gonzalez, dans une volonté commune de relecture de l’histoire de l’art au féminin dans les collections où leur représentation reste extrêmement faible (4% du total des œuvres). Sixtine nous décrit son rôle et ses missions au quotidien et comment l’art s’est imposé à elle à partir d’un stage de lycée au musée des Beaux-arts de Bordeaux qui a fait office de révélateur. Elle a répondu à mes questions. 

Portrait de Sixtine de Saint-Léger, DR

Marie de la Fresnaye. Quel parti pris vous ont-ils guidé pour construire ces contrepoints et ces regards contemporains au sein de l’exposition et du parcours permanant ?

Sixtine de Saint-Léger. Ces invitations adressées à des artistes femmes qui interrogent aujourd’hui le genre du portrait s’appuient sur une analyse approfondie de nos collections. Ces propositions entrent en dialogue direct avec une sélection d’œuvres issues de notre fonds

Cette étude a fait émerger un constat sans appel : pour le XIXᵉ siècle, une forme d’absence, voire d’invisibilité des femmes artistes. Sur près de 400 œuvres identifiées au duprisme du thème du portrait d’artiste, seules 4 % sont réalisées par des femmes. Parmi elles figurent entre autres Marie Bracquemond ou Eva Gonzalès, à qui sera consacrée, à l’automne, une première exposition monographique, ce dont je me réjouis. Mais dans le champ spécifique du portrait d’artiste, leur présence reste extrêmement marginale.

C’est à partir de ce constat que nous avons souhaité, avec ma directrice Annick Lemoine, revisiter cette thématique à l’aune de la création contemporaine féminine. J’ai également défendu le parti pris de refléter la diversité des médiums présents dans nos collections, en réunissant sculpture, photographie et arts graphiques.

Les artistes invitées partagent un lien avec Paris, qu’elles ont choisi à un moment clé de leur parcours, au cours de leur formation ou dans la diffusion de leur travail. Ce choix fait écho à l’effervescence de la scène artistique parisienne du XIXᵉ siècle, tout en soulignant l’attractivité toujours actuelle de la capitale. 

Je pense notamment à Nathanaëlle Herbelin, d’origine israélienne, qui a fait le choix de poursuivre sa formation et de s’établir à Paris, ou encore à Cindy Sherman, qui entretient un attachement fort à la capitale. Ces trajectoires incarnent les deux axes qui ont guidé mon approche.

Enfin, ces invitations sont aussi le fruit de rencontres et d’échanges : j’ai présenté le projet à plusieurs artistes, dont la réception et l’intérêt ont été déterminants. Trois d’entre elles ont ainsi réalisé une œuvre inédite dans ce cadre.

Hélène Delprat, « Les (fausses) conférences » vue de l’exposition « Visages d’artistes », musée du Petit Palais, Paris Musées, photo Nicolas Borel

MdF. Concentrons-nous sur l’œuvre au début du parcours, d’Hélène Delprat « Les (fausses) conférences » Comment est-ce qu’elle rejoue un certain nombre de codes autour de l’autoportrait tout en interrogeant cette tradition dans une lecture renouvelée du genre ? 

SdSL. Je suis le travail d’Hélène de longue date, depuis son exposition monographique à la Maison Rouge en 2017. Plus récemment, elle a également été mise à l’honneur à la Fondation Maeght. La question du portrait d’artiste, et plus particulièrement, chez Hélène Delprat, celle de l’autoportrait, est au cœur de son œuvre.

Nous présentons ici un mannequin hyperréaliste à son effigie, déjà montré lors de ces deux expositions, sous le titre Les Fausses Confidences, mais dans une configuration différente. À la Maison Rouge, sa présentation s’accompagnait notamment d’un dispositif vidéo. Réalisée à taille humaine, cette figure saisit par son réalisme troublant. Elle a été conçue par Pierre-Olivier Persin, spécialiste des effets spéciaux.

Le titre emprunté à la comédie de Marivaux, interroge la question des identités multiples dissimulées derrière les apparences. En écho à notre collection, nous conservons un fonds important d’œuvres du sculpteur Jean-Joseph Carriès, dont l’un des chefs-d’œuvre est un autoportrait grandeur nature en cire. La fragilité du matériau n’a pas permis son déplacement dans l’exposition, mais nous invitons le visiteur à aller le découvrir. Des correspondances frappantes apparaissent entre les démarches de Carriès et de Delprat.

Il s’agit, dans les deux cas, d’un moulage direct sur modèle vivant. Cette approche convoque le mythe de Galatée, sans Pygmalion : une figure qui emprunte les traits du vivant sans en posséder la vie. Hélène Delprat revendique ces références, qui renvoient au geste de création et à cette illusion troublante du double.

La question de l’apparence y est centrale : l’habit fait ici l’artiste, tant sa silhouette est immédiatement reconnaissable. Le genre constitue également un enjeu majeur. On pense à Claude Cahun, qui se mettait en scène en jouant des identités, comme Delprat le fait ici. Crâne rasé, bermuda, elle porte ses propres vêtements. Le crâne rasé, geste radical pour une femme, longtemps associé à des représentations négatives : maladie, exclusion devient chez elle un signe distinctif.

Reste une question ouverte : s’agit-il d’éluder le genre ou, au contraire, de le rejouer ? Quoi qu’il en soit, elle opère une forme de mise à distance des codes traditionnellement associés à la féminité, s’en affranchit pour tendre vers une certaine neutralité. Son corps devient alors le matériau premier d’une réflexion sur l’identité, un terrain d’expérimentation où se rejouent et se déplacent les signes de reconnaissance.

Vue de l’exposition « Visages d’artistes », musée du Petit Palais, Paris Musées, photo Nicolas Borel

MdF. Pour aller vers la thématique du portrait collectif et notamment l’installation d’Annette Messager autour de la signature et des rêves des femmes : quelle est la genèse de cette proposition ? 

SdSL. L’œuvre d’Annette Messager, intitulée Collection pour trouver ma meilleure signature, Ma collection de châteaux, réunit deux installations conçues initialement de manière distincte, que l’artiste a choisi de rassembler en un seul ensemble. Datée des années 1970-1972, elle se compose de 90 signatures encadrées et de 25 dessins de châteaux, réalisés dans un style volontairement naïf à partir d’images de magazines.

À travers ce dispositif, Annette Messager interroge la notion même de signature, traditionnellement garante de l’authenticité et de l’attribution de l’œuvre, notamment dans l’art du XIXᵉ siècle. Elle en fait ici un véritable terrain d’expérimentation, multipliant les formes, les gestes et les postures. Sa signature devient tour à tour juvénile, expressive, voire colérique, composant ainsi une forme d’autoportrait fragmenté, empreint d’humour, qui souligne la pluralité des identités de l’artiste.

Les dessins de châteaux convoquent quant à eux l’univers des contes, des archétypes et des imaginaires liés aux rêves féminins. En associant ces deux ensembles, l’artiste met en tension des registres apparemment opposés, entre construction identitaire et projections symboliques.

À rebours du portrait traditionnel, fondé sur la ressemblance et le mimétisme, Annette Messager questionne ici la figuration, mais aussi l’idée d’un sujet stable et unifié. Elle propose au contraire une identité mouvante, multiple, en constante élaboration. L’œuvre compose ainsi un autoportrait pluriel, qui se dessine en creux, presque in absentia, où l’artiste se révèle précisément dans la dispersion de ses signes.

MdF. La notion de l’atelier est notamment investie par Giulia Andreani dans une œuvre à visée personnelle, et autobiographique avec toujours cette palette de gris de Payne : qu’est-ce qui est en jeu ?

SdSL.À travers Le cours de dessin, Giulia Andreani inscrit son œuvre au cœur de la section consacrée à l’atelier, entre mythes et réalités de la création, un positionnement qui reflète pleinement sa démarche artistique.

La scène, caractéristique de son travail, se déploie dans la pénombre d’un atelier : une jeune femme anonyme y réalise un portrait, entourée de figures masculines. L’une d’elles pose la main sur son épaule, dans une attitude ambivalente, mêlant surveillance et paternalisme. L’artiste cherche ici à remettre en lumière des figures féminines longtemps invisibilisées dans l’histoire de l’art.

L’image s’appuie sur une photographie d’archive datant de 1930, représentant son grand-père alors étudiant aux Beaux-Arts en Toscane, à une époque où les femmes n’y avaient pas accès. La scène se charge ainsi d’une tension particulière : la femme n’est plus modèle, mais revendique sa place d’artiste, tout en restant prise dans un environnement dominé par les hommes, dont les visages sont d’ailleurs masqués, évoquant ceux de la Commedia dell’arte.

La figure féminine représentée sur la toile est en réalité un portrait de Hannah Höch, artiste majeure du Dadaïsme berlinois, et seule femme reconnue de ce mouvement de son vivant. Connue notamment pour ses photomontages, elle constitue pour Giulia Andreani une figure tutélaire récurrente.

À travers cette œuvre, l’artiste poursuit un travail de réhabilitation de femmes oubliées artistes, militantes, intellectuelles, comme elle l’a fait précédemment avec des figures telles que Jeanne Pouplet ou Valentine Prax. Le portrait devient ainsi, chez elle, un acte à la fois esthétique et politique.

Enfin, l’œuvre s’inscrit dans sa palette caractéristique de gris bleuté, ce « gris de Payne » hérité des pratiques picturales du XVIIᵉ siècle pour traduire les ombres. Ce choix chromatique renforce la dimension mémorielle de son travail, à la croisée de l’histoire personnelle et de l’Histoire, affirmant la volonté de l’artiste de revendiquer pleinement sa place et celle des femmes dans le récit de l’art.

Apolonia Sokol, Stamina, 2025. Huile sur toile, triptyque monumental. Photo : Objets pointus
© Courtesy the artist & T H E P I L L 

MdF. Trois œuvres ont été créées spécifiquement par Nathanaëlle Herbelin, Françoise Pétrovitch, Apolonia Sokol, cette dernière mise en regard regard avec Gustave Courbet dans le parcours permanent de la collection : pouvez-vous nous la décrire ? 

SdSL Apolonia Sokol a reçu l’invitation du Petit Palais à réaliser ce triptyque, conçu comme un retable moderne, composé de trois volets recto-verso. Cette œuvre est manifeste des grands thèmes abordés dans l’exposition, au point d’en constituer une forme de synthèse.

J’y retrouve d’abord la question de l’autoportrait d’artiste : Apolonia s’y représente à cinq reprises. Elle ouvre également les portes de son atelier, invitant le visiteur à pénétrer dans le lieu même de la création. Elle s’y met en scène aux côtés de ses assistantes, qu’elle choisit de valoriser, dans un geste affirmé, qui traduit son engagement dans la reconnaissance du rôle de ses collaboratrices. L’atelier apparaît ainsi comme un espace collectif, vivant.

L’artiste y porte des vêtements ambivalents, à la croisée de la blouse de travail et de la tenue infirmière, introduisant une réflexion sur la dimension cathartique de l’art, mais aussi sur le soin, au cœur du processus créatif. Sur l’un des volets latéraux, elle se représente dans une posture empruntée à l’une des figures féminines alanguies du « Sommeil » de Gustave Courbet, une citation directe qui témoigne de son dialogue constant avec l’histoire de l’art. Dès sa formation aux Beaux-Arts, Apolonia a en effet nourri sa pratique par une fréquentation assidue des musées.

Cette invitation a été pour moi une véritable rencontre, en résonance avec ses aspirations profondes. Dans le panneau central au verso, elle compose un panthéon intime, en brossant le portrait de sa « famille de cœur ». Cet ensemble fait écho aux Les Saltimbanques de Fernand Pelez. Apolonia revendique d’ailleurs cet héritage : elle a grandi dans le milieu du théâtre, ses parents ont fondé le Lavoir Moderne Parisien, un lieu expérimental situé dans le quartier dela Goutte d’Or. 

Dans cette composition, elle représente ses proches, souvent artistes eux-mêmes, tout en disséminant des motifs et des références aux peintures de la collection. Une petite grenouille rouge, au pied de sa belle-mère, fait ainsi écho à un détail vestimentaire présent chez Pélez. L’ensemble fonctionne comme un réseau de correspondances, invitant à relire les influences qui traversent son œuvre. On y perçoit également un clin d’œil à Bilal Hamdad, exposé l’année précédente au Petit Palais.

Ce triptyque déploie ainsi, de manière particulièrement riche, les grands thèmes qui irriguent l’exposition. Apolonia y revendique une œuvre fondamentalement collective, tout en inscrivant sa pratique dans une continuité assumée avec l’histoire de l’art. 

MdF. Dans le cadre de la saison dédiée aux femmes artistes vous proposez un cycle de rencontres « sororité » : comment s’articule-t-il ? 

SdSL. Avec cette ette invitation à treize femmes artistes dans le cadre de l’exposition, le Petit Palais inaugure une saison consacrée aux femmes artistes. Cette programmation se prolongera à l’automne avec une exposition monographique dédiée à Eva Gonzalès, ainsi qu’une carte blanche confiée à Prune Nourry.

Dans ce contexte, nous avons concu  une programmation événementielle intitulée Sororité, pensée comme un espace de rencontres interdisciplinaires. Dans le cadre du projet Visages d’artistes, ce cycle met plus particulièrement en dialogue des écrivaines et des artistes présentes dans l’exposition.

La première rencontre se tiendra le 11 avril, réunissant Françoise Pétrovitch, qui a créé une œuvre pour l’exposition, et l’autrice Marie Darrieussecq. Leur dialogue s’inscrit dans une collaboration de longue date, récemment renouvelée avec la publication d’un ouvrage commun, Très exactement, qui associe une nouvelle de Marie Darrieussecq à des gouaches réalisées spécialement par Françoise Pétrovitch. Cette actualité a naturellement nourri l’idée de cette conversation.

Il est également important de rappeler que Marie Darrieussecq a consacré un ouvrage, Être ici est une splendeur, à Paula Modersohn-Becker, une peintre d’origine allemande qui s’est représentée enceinte qui a aussi inspiré l’artiste Nathanaëlle Herbelin. Son travail interroge de manière approfondie la place des femmes artistes, ce qui rendait particulièrement pertinent d’ouvrir cette programmation au champ littéraire, dans le cadre de ce cycle Sororité.

Le cycle se poursuivra avec une rencontre entre Nina Childress et Laure Adler, avant de s’achever par une lecture inédite proposée par Anne Brest. Cette dernière y explore son désir d’écrire et les liens qu’elle tisse avec les portraits de femmes écrivaines, de Colette à Annie Ernaux, qui nourrissent son imaginaire et son travail.

MdF. Quels seront les contours de la carte blanche de Prune Noury ? 

SdSL. Chaque année, le Petit Palais invite un artiste ou une artiste à dialoguer avec ses collections, à travers la création d’œuvres inédites. À l’automne prochain, j’aurai le plaisir d’accueillir Prune Nourry pour un projet d’une ampleur exceptionnelle.

Intitulée Visionnaires, cette exposition investira l’ensemble du musée : du parvis, avec l’installation d’une œuvre monumentale intitulée Mothership, jusqu’au jardin, où seront présentées trois sculptures de grande échelle, en passant par les salles, où les œuvres de l’artiste entreront en résonance avec nos collections.

Le cœur du projet repose sur la création de dix-huit sculptures inédites, incarnant des sculptrices de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, largement invisibilisées par l’histoire de l’art. Fidèle à sa méthode, Prune Nourry s’est entourée d’historiennes de l’art et d’experts afin de réunir une documentation riche : portraits, photographies, écrits, journaux intimes, notes de travail ou correspondances. À partir de ces archives, elle a façonné des figures incarnées, redonnant corps et présence à ces artistes oubliées comme Jeanne Pouplet ou Berthe Girardet. Prune Nourry a été sensible à la fois à la force de leurs œuvres et à leur engagement en faveur de la reconnaissance des femmes artistes.

Ce projet trouve une résonance particulière avec les collections du Petit Palais, notamment sa remarquable collection de plâtres, qui constitue un ensemble assez unique. Le parcours de l’exposition se déploiera ainsi dans tout le musée, invitant à porter un regard renouvelé sur les œuvres, anciennes comme contemporaines.

Un dispositif visuel permettra d’identifier les pièces : un jeu de regards matérialisé par des yeux en marbre apposés sur les socles, servant de fil conducteur au visiteur. Ce motif incarne pleinement l’un des enjeux centraux de l’exposition : interroger le regard que nous portons — sur les collections, sur ces femmes artistes longtemps oubliées, et sur les œuvres de Prune Nourry elles-mêmes.

Au fond, Visionnaires s’impose comme un projet de réactivation de la mémoire. 

MdF. Autre volet contemporain avec chaque année le partenariat du Petit Palais avec la foire Art Basel dans le cadre du programme public : un signal fort lancé aux parisiens et visiteurs internationaux 

SdSL. Nous avons effectivement un partenariat avec Art Basel. À cette occasion, nous sélectionnons parmi les propositions soumises par les galeries et les artistes une installation qui prend place dans la galerie sud du Petit Palais pendant toute la durée du salon. 

Lors de la dernière édition, Julius von Bismarck était l’invité du programme au Petit Palais. The Elephant in the Room mettait en regard une girafe naturalisée et la réplique d’une statue équestre d’Otto von Bismarck, qui toutes deux s’effondraient et se reconstituent en boucles asynchrones. Inspirées des jouets articulés, ces sculptures motorisées interrogaient la manière dont les monuments façonnent la mémoire collective, de l’exploitation de la nature à la fabrication de mythes politiques. Le public attend toujours avec enthousiasme ces propositions, qui se distinguent par leur force et leur impact visuel, et ces expositions gratuites, créent chaque année un véritable rendez-vous au cœur du musée. Cette collaboration inscrit le Petit Palais dans une programmation résolument tourné vers l’art contemporain

MdF. Qu’est-ce qui vous anime dans votre rôle au quotidien en tant que responsable art décoratif et art contemporain ? On connaît votre goût pour le 18ème, que vous aviez interprété, avec notamment cette magnifique exposition « Luxe de poche ». 

SdSL. Merci. Oui, j’ai pleinement conscience de la chance que cela représente : pour la première fois au sein de l’équipe de conservation du Petit Palais, je peux conjuguer deux champs de compétence : les projets d’art contemporain, souvent liés à l’événementiel puisque le musée ne possède pas de collection dédiée, et la responsabilité d’une collection d’art décoratif ancien.

Cette double approche s’inscrit dans la continuité de mon parcours, depuis ma formation à l’École du Louvre puis à l’université, où j’ai très tôt cultivé ces deux axes, jusqu’à mes expériences au musée du Louvre et à la Fondation Louis Vuitton. Au fil du temps, ces deux « casquettes » n’ont cessé de se nourrir l’une l’autre.

Je suis profondément convaincue de la pertinence de cet ancrage dans l’art ancien. Le dialogue avec les artistes contemporains, que nous mettons en œuvre à travers des cartes blanches ou des expositions comme Visages d’artistes, permet de porter un regard renouvelé sur les œuvres de nos collections. Je le perçois moins comme une rupture que comme une continuité.

Cette porosité entre les époques est d’ailleurs manifeste dans les pratiques artistiques elles-mêmes. Des artistes comme Bilal Hamdad revendiquent un lien direct avec des figures majeures comme Gustave Courbet ou Édouard Manet. De la même manière, Prune Nourry inscrit son travail dans un dialogue constant avec l’histoire de l’art.

C’est précisément ce trait d’union entre passé et présent que nous cherchons à mettre en lumière à travers notre programmation, en faisant dialoguer les œuvres, les regards et les temporalités.

MdF. Dernière question plus personnelle : à quand remonterait votre déclic, s’il y en a eu un, et envie de vous consacrer à l’art ?

SdSL. Encore une fois, je me considère très chanceuse. Pour vous répondre de manière très personnelle, j’ai grandi à Bordeaux, et c’est là qu’un stage d’observation en classe de troisième au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux a constitué une véritable rencontre. J’y ai découvert non seulement la richesse des collections, mais aussi les missions et le rôle d’un conservateur. Ce fut un déclic : j’ai su très tôt que je voulais orienter mes études vers l’histoire de l’art, d’abord à l’École du Louvre, puis à l’université.

Venir à Paris m’a semblé une évidence, notamment pour l’accès à une offre culturelle plus large. La fréquentation, adolescente, du CAPC Musée d’Art Contemporain a été également déterminante. Sa programmation, à l’époque absolument fantastique, m’a profondément marquée. En 1998, j’ai eu une révélation avec l’exposition consacrée à Louise Bourgeois, qui demeure pour moi une figure tutélaire. L’année suivante, au CAPC toujours, je découvrais la première rétrospective en France du travail de Cindy Sherman. es expositions s m’ont ouvert à la beauté et à la force de l’art contemporain, tout comme les expositions de Daniel Buren et d’autres artistes de cette époque. 

Cette immersion initiale a nourri ma curiosité et mon regard, et c’est naturellement que, dès mon arrivée à Paris, j’ai continué à explorer de manière assidue les galeries, les institutions consacrées à l’art contemporain, tout en poursuivant mon attachement à l’art ancien. Ces expériences croisées ont façonné la double perspective que je cultive aujourd’hui dans mon travail au Petit Palais.

A découvrir également lors de votre visite :

Károly Ferenczy, Modernité hongroise

Infos pratiques : 

« Visages d’artistes »

De Gustave Courbet à Annette Messager 

Jusqu’au 19 juillet 2026 

Károly Ferenczy, Modernité hongroise

Jusqu’au 6 septembre 2026

musée du Petit Palais

https://www.petitpalais.paris.fr/expositions/en-cours