Art Genève 2026 : Carte Blanche John A Armleder au MAH : Interview Marc-Olivier Wahler, directeur 

Marc-Olivier Wahler, directeur MAH Genève Credit Marianne Percherancier

A l’occasion de la 6ème carte blanche de John M Armleder au Musée d’art et d’histoire (MAH), Genève, Marc-Olivier Wahler poursuit ses liens avec l’artiste de Genève dans une dimension hors norme et inédite à partir de 500 objets des collections encyclopédiques du musée, dont des Furniture Sculptures de l’artiste. « Observatoires », titre choisi par l’artiste à partir de la topographie historique du musée, offre un dialogue entre objet d’usage et œuvre artistique, au cœur même de l’Adn de l’institution genevoise à partir de dispositifs formels et conceptuels, à rebours de toute entreprise de hiérarchisation. De plus et toujours en regard de la future évolution du musée, Tonutopie, le gonflable habité de l’architecte allemand Hans-Walter Müller dans sa dimension monumentale et traversable, suggère une dynamique potentielle de l’espace. Enfin et pour arrimer le tout dans une véritable cohérence, Marc Olivier inaugure un concept curatorial expérimental pour habiter et penser le musée de demain à partir d’un certain nombre de contingences et de porosités qu’il nous détaille. Si John A Armleder est un artiste multifréquence, il rejoint en cela le concept qu’il défend jusqu’à la possible réouverture du MAH à l’horizon 2030 après 3 ans de travaux, le concours d’architecture ayant été emporté par un conglomérat suisse autour du projet « UMWELT ». Une étape décisive. Marc Olivier Wahler a répondu à mes questions. 

Marie de la Fresnaye. Vous avez orchestré plusieurs projets avec John Armleder, notamment à New York. En quoi ce volet de Genève, sa ville, est-il le plus complet à ce jour ?

Marc-Olivier Wahler. À New York, il s’agissait en effet de la toute première carte blanche. C’est John qui a inauguré ce format que j’ai lancé en 2002 au Swiss Institute de New York. Depuis, que ce soit à New York ou à Paris, au Palais de Tokyo, et plus largement dans toutes les institutions que j’ai dirigées, je propose une carte blanche chaque année.

Pour l’anecdote, lorsque je lui ai proposé ce projet, je m’imaginais qu’il allait concevoir une sorte de potlatch : quelque chose de très généreux, foisonnant, occupant tous les espaces. Or, il a fait exactement l’inverse. Nous avons finalement exposé une cinquantaine d’artistes contemporains, auxquels nous avons passé commande d’objets presque invisibles, parfois pas plus grands qu’un timbre-poste. En entrant dans l’espace, on avait l’impression qu’il n’y avait rien à voir. Il fallait ajuster son regard, comme dans l’obscurité, passer en mode « micro », et alors seulement apparaissaient les cinquante œuvres.

Au Palais de Tokyo, avec All of the Above, John a une nouvelle fois pris le contrepied de ce qui lui était suggéré : à partir d’une sorte de scène réunissant une trentaine d’artistes, il a opté pour une présentation très classique, même si les œuvres se télescopaient visuellement les unes les autres.

En résumé, John me surprend systématiquement en allant à l’encontre de mes attentes.  

Pour ce projet à Genève, je lui rappelle d’emblée la règle du jeu, qu’il connaît bien : l’artiste n’expose pas son propre travail, l’enjeu étant de proposer un accrochage à partir de la collection. Il me répond d’abord que oui, bien sûr. Puis, quelques minutes plus tard, il ajoute : « Tu sais, la collection du musée compte plus de 500 œuvres de moi. Il y aura donc forcément des pièces de John Armleder ! »

Pour répondre à votre question, cette proposition est la plus complète à plusieurs titres. D’une part, c’est la première fois que des œuvres de John Armleder sont réellement présentées dans ce cadre. D’autre part, le projet embrasse une temporalité très large, de l’Antiquité à nos jours, sur plusieurs millénaires. Enfin, ce sont plus de 400 objets qui sont réunis, nous n’avons pas de chiffre exact, mais en général, dans les cartes blanches, les artistes exposent entre 400 et 500 pièces.

MdF. Éditeur, galeriste, libraire, collectionneur, inventeur, John est un artiste slasheur. Quelle facette vous séduit le plus ?

MOW. Ce qui me séduit le plus chez lui, ce sont justement ses multiples facettes. Je ne peux pas en privilégier une seule, car ce serait instaurer une hiérarchie. Or, ce qui est remarquable chez John, c’est précisément l’absence de hiérarchie. C’est en quelque sorte son secret, mais aussi ce qui fait sa profonde contemporanéité : sa capacité à circuler dans le réel sans hiérarchiser, tout en opérant des distinctions fines. Il incarne pleinement ce que nous cherchons à mettre en œuvre au musée. Il est, en ce sens, la véritable incarnation de la multifréquence.

MdF. En quoi son rapport à l’objet rejoint-il la vocation du MAH ?

MOW. C’est exactement cela. John est quelqu’un qui, dès les années 1960, et plus encore à partir du moment où il réalise sa série majeure, les célèbres furniture sculptures, opère un déplacement décisif. Il associe le monochrome, sans doute la forme d’œuvre d’art la plus identifiable qui soit, à des pièces de mobilier récupérées. Et soudain, quelque chose d’extraordinaire se produit : des objets dotés d’une valeur d’usage (le mobilier) sont intégrés à des objets à valeur esthétique, et inversement.

Cette démarche correspond précisément à ce que nous cherchons à mettre en œuvre dans ce musée, dont les deux tiers de la collection sont constitués d’objets à valeur d’usage. L’enjeu est de les exposer sans tentative de classification ni hiérarchisation, afin qu’ils puissent être appréhendés sous des angles multiples, à la fois pour leur valeur esthétique et pour leur valeur d’usage. Cela vaut également pour les œuvres d’art, rejoignant ainsi une réflexion clairement duchampienne.

MdF. Le titre « Observatoires », a-t-il été choisi par l’artiste et qu’est-ce qui se joue ?

MOW. John est arrivé avec ce titre en s’appuyant sur l’histoire et la topographie du musée, et plus particulièrement sur la butte de l’Observatoire. L’idée était de reprendre cet élément historique pour en faire la traduction d’un état d’esprit. Celui qui observe ne cherche ni à analyser ni à produire un discours. Observer, c’est laisser advenir une multiplicité de choses, accepter que beaucoup se passent simultanément.

MdF. Quelles surprises et étonnements se dégagent, selon vous, du parcours ?

MOW. Il y a des surprises, à la fois dans l’organisation et dans le tracé du parcours de l’exposition. On passe d’un niveau à un autre, d’un état à un autre. De plus, pour la première fois, la monstration est résolument différente : il n’y a pas seulement ce qui est donné à voir, mais aussi ce qui est volontairement dissimulé. John Armleder agit comme un magicien, multipliant les effets de manche.

MdF. Et pour vous, quelles sont été les surprises par rapport à ce que vous imaginiez ?

MOW. Comme John est habitué aux cartes blanches, j’imaginais une exposition construite à partir des œuvres de la collection, sans mesurer à quel point ses propres œuvres y seraient également présentes. Je trouve cela absolument formidable et, d’une certaine manière, une très belle surprise.

MdF. L’une des sections est dédiée au rebut et à la notion du vide. En quoi ce sont des notions fondamentales, également, chez lui ?

MOW. Comme toujours chez lui, il n’y a aucune hiérarchie : la collection constitue un pôle, et le rebut en est le pendant négatif, tout comme son attention portée au vide. John est un artiste qui maîtrise aussi bien le trop-plein que l’absence, la saturation comme le vide. Et précisément parce qu’il refuse toute hiérarchisation, il éprouve la nécessité de tout inclure.

MdF. En termes de bilan de ces différentes cartes blanches et de réception du public, est-ce qu’il y Il y en a une qui a été particulièrement marquante ?

MOW. La première je dirais (sourire).

Elle a été jugée la plus radicale et a suscité le plus d’interrogations, allant jusqu’à provoquer des actions concrètes, comme des lettres ouvertes de protestation. Une situation assez déstabilisante et désagréable sur le moment, mais qui, sur le long terme, s’est révélée bénéfique, dans la mesure où elle a ouvert un espace d’échange. Cela a introduit une forme d’émollience, rendant possibles par la suite des évolutions qui ne l’étaient pas auparavant.

MdF. Et pour vous à titre personnel ? 

MOW. Pour ma part, cela fait près de vingt-cinq ans que je réalise des cartes blanches. À chaque fois, j’ai le sentiment de retourner à l’école en tant que curateur : les artistes continuent de me surprendre. Si je devais en retenir une, ce serait la plus récente chronologiquement, celle de Carole Bove, sans doute l’exposition la plus risquée sur le plan conceptuel que j’aie jamais proposée. Les deux tiers de l’espace étaient occupés par un simple socle blanc et des poutres en métal. Et pourtant, en réalité, tout était plein. Le public a réagi de manière absolument admirable face à une exposition extrêmement exigeante. Cela a été pour moi une véritable surprise, et surtout quelque chose d’extraordinaire : voir que le public adhérait, bien au-delà de toute attente.

MdF. Dans le cadre de PlasMAH, une sphère géante «TonUtopie» s’est posée sur la passerelle de Vincent Lamouroux dans la cour du MAH, l’œuvre de l’architecte magicien Hans Walder Müller : qu’est-ce que cette proposition traduit ? 

MOW. L’idée de PlasMAH est de développer un programme sur trois ans, en collaboration avec des architectes, autour de projets assez monumentaux. Le premier projet, avec la Passerelle de Vincent Lamouroux, consistait à relier un espace du musée à un autre et à repenser le circuit de circulation : sortir du musée par le grand escalier et y revenir par une fenêtre. La passerelle autoportante, en mouvement, suggère une certaine sensation de vertige.

Hans-Walder Müller, mondialement reconnu, est le grand spécialiste non seulement des structures gonflables, mais aussi des gonflables habitables. Avec sa sphère, on peut organiser des performances, s’y asseoir, s’y endormir, ou même y vivre. Lui-même vit dans un gonflable depuis plus de cinquante ans. C’est une manière particulière d’habiter : ici, dans la cour, un volume de près de 28 mètres de diamètre occupe l’espace de façon monumentale.

MdF. En ce qui concerne le nouveau concept curatorial que vous défendez, comment est-ce va-t-il se traduire ?

MOW. Nous avons un horizon de cinq ans avant la fermeture du musée pour rénovation, un projet très ambitieux de transformation et d’agrandissement. Nous nous livrons dès aujourd’hui à un exercice de projection pour imaginer et repenser le musée de demain, sans modèle tout fait devant nous, car nous savons que dans dix ou quinze ans, les usages du musée auront beaucoup évolué. Pour préparer ce chantier, il est essentiel d’expérimenter dès maintenant certaines hypothèses.

L’une d’elles est celle du musée multifréquence : considérer l’ensemble du musée comme un espace d’exposition, sans « espaces négatifs ». Dès l’entrée, on se trouve dans un état d’esprit d’exposition. Dans les escaliers, les vestiaires, le restaurant ou la cour, cette même atmosphère se poursuit. Et dans les espaces d’exposition eux-mêmes, la question se pose : peut-on y faire autre chose que regarder les œuvres  ?

Par exemple, notre bibliothèque, la plus grande en Suisse pour l’archéologie, sera complètement intégrée et diffusée dans tous les espaces d’exposition. Il sera possible d’emprunter un livre tout en étant dans ces espaces. Le mot d’ordre est simple : aucun espace spécifique n’est réservé à un usage précis. Tout devient possible partout.

Nous testerons différents scénarios, avec des expositions qui iront au-delà de l’histoire de l’art pour explorer d’autres domaines, comme la science ou le social, afin de comprendre pourquoi, à un moment donné, certains artistes ont eu des idées avant-gardistes. Enfin, un troisième axe de travail sera celui des cartes blanches en valises.

Nous allons puiser certains éléments des précédentes cartes blanches pour les intégrer dans les expositions actuelles. Par exemple, on peut penser à Ugo Rondinone et à l’espace où se trouvaient ses fameuses horloges, que l’on rapproche de la scène d’Adam et Ève chassés du paradis. Cette démarche s’inscrit dans une logique simple : comme dans tous les musées, nous collectionnons des objets… alors pourquoi ne pas collectionner également des expositions ?

Nous avons un avantage particulier : le MAH a été créé en 1910 et conserve encore des scénographies datant des années 1920, 1940, 1970, etc. Nous pouvons donc expérimenter en jouant avec cette typologie d’expositions, en faisant dialoguer le passé et le présent.

Nous travaillons également sur la manière dont le visiteur est accueilli. Nous avons testé, par exemple, le dispositif « Pay What You Wish », qui fonctionne extrêmement bien et transforme l’expérience au musée. Mais l’accueil ne s’arrête pas là : une fois dans le musée, nous repensons aussi la manière dont le visiteur interagit avec le personnel de sécurité, d’accueil ou de médiation. Dès lors chaque interaction contribue à enrichir l’expérience globale.

Infos pratiques :

6ème carte blanche John Armleder : Observatoires 

du 29 janvier au 25 octobre 2026

PlasMAH II : Tonutopie 

www.mahmah.ch

Art Genève, 14ème édition

du 29 janvier au 1er février 2026

www.artgeneve.ch