Gestes d’attente, de survie et de guérison avec Cynthia Lefebvre et Pierre Creton au Crédac 

Vue de l’exposition Quelques rayons d’attente de Cynthia Lefebvre, Courtesy de l’artiste © le Crédac photo Marc Domage, Adagp Paris 2026

Avec les expositions des artistes Cynthia Lefebvre et Pierre Creton, Claire Le Restif envisage le Crédac comme un écosystème vivant autour d’une écologie des pratiques et des usages qui passe par les marges, les gestes, les sons, les saisons, les paysages. Bien qu’appartenant à des générations différentes et investissant des médiums spécifiques, le cinéma et l’écriture pour Creton et la céramique et la chorégraphie pour Lefebvre, tous deux s’inscrivent dans une poésie du quotidien à partir d’une certaine précarité et vulnérabilité. Des points de bascule et des affinités qui se font en dehors des circuits classiques, le monde paysan avec Creton, une bergère et un percussionniste avec Lefebvre. L’ombre de Derek Jarman n’est jamais loin…

Diplômée des Beaux-arts de Paris, Cynthia Lefebvre (née en 1989) se saisit du corps comme vecteur de perception et d’activation autour d’états transitoires, de gestes répétitifs, de glissements temporels. Dans le cadre de cette exposition « Quelques rayons d’attente »elle poursuit son lien avec le Crédac et livre ses récentes recherches autour des cloches et leur potentiel acoustique dans une bascule entre objet-récipient et object-sonore engagée lors d’ateliers imaginés pour le Centre Médico-Psychologique d’Ivry. A partir d’une expérience de secousses sismiques au Japon et vision de bols en céramique vibrant, épisode déterminant, elle imagine la sculpture suspendue Tremble, constituée de 23 éléments tournés vers le bas, comme un modèle inversé de gouttière japonaise pour matérialiser la pluie musicale, donnant la colonne vertébrale de l’exposition. Les cloches improvisées et pots renversés, révèlent des présences discrètes, des histoires vécues, des actions à venir dans une dimension corporelle, même si le corps n’est pas présent. Ainsi de cette transmutation sonore réalisée avec le troupeau de la bergère sans terre d’une forêt de Dordogne, Thérèse Kohler, les cloches en céramique remplaçant celles en terre cuite de l’ensemble des brebis. Une musique composée par Lionel Marchetti témoigne de ces arrangements chaotiques, tandis que les cloches sont présentées au sein de l’ensemble Saisons basses, une collection d’objets réunissant des mailloches, des coquillages, des cailloux, des grelots.. 

A travers l’installation Campaniformes, terme qui renvoie à l’émergence de contenants en céramique lors du Néolithique, l’artiste imagine les ancêtres potentiels de la cloche avec des pots dont les propriétés sonores sont issues de plusieurs facteurs : la terre employée, la température de cuisson, la forme. C’est ce nuancier qui a déterminé la palette générale de l’exposition aux confins d’une approche post-minimale. Le percussionniste Charles Dubois lors de performances va révéler le potentiel sonore de l’ensemble donnant lieu à des « battements suspendus » avec l’artiste. 

Le glanage est aussi un aspect important de la pratique de l’artiste qu’il soit individuel ou collectif. L’œuvre Faire avec réunit une série de 27 bâtons naturels et industriels autour de cette idée de communautés et d’affinités.

Vue de l’exposition Sambucus Nigra de Pierre Creton, Courtesy de l’artiste et galerie Salle principale © le Crédac photo Marc Domage

Cinéaste, artiste mais aussi apiculteur, jardinier et ancien ouvrier agricole, Pierre Creton (né en 1966), passé par les Beaux-arts du Havre, décide de s’établir dans le Pays de Caux en Normandie, ses rencontres devenant la matière première de ses films. La vie rurale, les travaux des champs, les animaux, l’horticulture mais aussi la sexualité, les fantasmes, le lien homosexuel traversent sa pratique. Son cinéma est lié aux saisons et cycles agricoles, aux textures, aux surfaces, aux corps des animaux, aux légumes, dans des tonalités sourdes et discrètes. Son compagnon, le sculpteur Vincent Barré est partie prenante de ses films entre journal intime et documentaire. 

Vue de l’exposition Sambucus Nigra de Pierre Creton, Courtesy de l’artiste et galerie Salle principale © le Crédac photo Marc Domage

L’artiste prête la même attention au désir qu’à la nature. Son jardin de Bénouville évoqué à plusieurs endroits : le film Still life Primavera qui mêle images de sa fenêtre et archives de guerre sur une journée (24 plans d’une minute), sa serre et « ce qu’il en reste » après la tempête Ciaràn et les récoltes : que ce soit la cire d’abeille ou la gelée de Sureau avec « Sambucus nigra » nom latin de cette plante qui a une grande importance pour lui et donne son titre à l’exposition. Pierre Creton lui consacre sa note d’intention pour l’exposition. Cet arbuste pousse dans les friches et dans des zones intermédiaires, des espaces sauvages qu’il aime filmer. C’est pourquoi il indique l’avoir planté en premier dès son arrivée à Vattetot-sur-mer.  Mal aimée, cette plante des lisières, est chargée de symboles et de croyances populaires (protection domestique) dans une ambivalence inhérente à l’univers de l’artiste. Si la gelée de sureau donne sens à sa vie comme il le confie, cela s’explique car chez lui le motif botanique et végétal devient un langage en tant que tel. Des pots de gelée de Sureau font partie de l’exposition. Si le sexe est associé aux fleurs comme avec  « Roseraie » plus largement récolter, semer, prendre soin, attendre, nourrir, greffer… sont autant d’actions qui structurent l’imaginaire de Creton dans une dimension de survie et de guérison. 

Vue de l’exposition Sambucus Nigra de Pierre Creton, Courtesy de l’artiste et galerie Salle principale © le Crédac photo Marc Domage

Une démarche qui rejoint les liens avec Derek Jarman et son jardin de Prospect Cottage, à Dungeness, que Claire Le Restif avait remarquablement évoqué dans l’exposition Une nature moderne. Deux artistes pour qui le jardin qu’il soit post-apocalyptique chez Jarman ou modeste chez Creton devient territoire de survie et de mémoire personnelle : la séropositivité chez le premier, le désir homosexuel chez le second. Traces fragiles de corps, lieux de résistance périphériques, espaces de solidarité et de lutte, la nature s’inscrit pour eux dans une écologie intime et située, à la lisière…

Le Crédac une fois encore, nous incite à lire et à nous aventurer aux bords des mondes. Une visite s’impose !

A noter que Still Life Primavera, ex-voto à Gaza, tournera en boucle de jour comme de nuit tout au long de l’exposition, selon un geste choisi par Claire Le Restif en accord avec l’artiste. 

Infos pratiques :

Quelques rayons d’attente, 

Cynthia Lefabvre

Sambucus Nigra, 

Pierre Creton 

Jusqu’au 28/06/2026 

Le Crédac, centre d’art contemporain d’Ivry

La Manufacture des Œillets 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry‑sur‑Seine

Entrée libre

du mercredi au dimanche

https://credac.fr