Marouane Beslem, Fenêtres Jumelles, courtesy de l’artiste
Parmi les temps forts de l’ouverture de la Saison Méditerranée à Marseille (pour rappel : 6 mois de programmation, 200 évènements, 60 villes impliquées…) « Autoroute Tanger-Marseille » à la Friche la Belle de Mai, projet de recherche et de création mené sur 3 ans à l’initiative de Think Tanger (plateforme culturelle mulitidisciplinaire) propose une déambulation, un entre-deux, comme une aire de repos sur une autoroute imaginaire qui relierait les deux villes. C’est l’un des exemples de cette circulation des personnes et des idées voulue par la Saison autour d’initiatives citoyennes, les plus complets et probants. L’exposition devient ainsi un territoire provisoire et une cartographie active réunissant artistes, urbanistes, habitants des deux rives autour de nouveaux récits. Une traversée de part et d’autre de la Méditerranée que nous décrypte Amina Mourid, commissaire, urbaniste et project manager, co-fondatrice de Think Tanger. Au-delà de la méthdologie du projet et des partis pris scénographiques de l’exposition, elle revient sur la genèse de Think Tanger et nous livre sa vision des enjeux de la scène tangeroise et marocaine, l’accompagenement nécessaire en termes d’infrastructures locales et le renforcement d’une mobilité sud-sud. Amina a répondu à mes questions.

Portrait d’Amina Mourid, urbaniste co-fondatrice de Think Tanger
Quel est l’ADN de Think Tanger ?
Think Tanger est une organisation marocaine à but non lucratif que nous avons fondée en 2016, il y a maintenant dix ans. Nous la définissons souvent comme une initiative citoyenne.
Le projet a été cofondé par Hicham Bouzid et moi-même, Amina Mourid. Pour ma part, je suis issue d’une formation en urbanisme et en management international, (Master en sciences politiques et gestion de projets internationaux à Sciences Po), tandis qu’Hicham est curateur.
Nous avons créé ce projet en réponse aux profondes transformations que connaît la ville de Tanger depuis une vingtaine d’années. La ville traverse une véritable mutation urbaine, économique et sociale, qui redessine progressivement son identité et ses usages.
L’ambition de Think Tanger est d’accompagner ces évolutions tout en proposant une plateforme de réflexion, de recherche et de création artistique capable d’interroger et d’anticiper les nouveaux visages de la métropole tangéroise.

« Ce que dit la canne » Collectif SAFI, photo Amine Houari
Les résidences sont au cœur du projet Think Tanger : comment s’organise ce programme ?
La question de la résidence artistique fait partie de l’ADN de Think Tanger depuis ses débuts. Aujourd’hui, nous développons nos activités à travers trois espaces complémentaires : un lieu de résidence, un espace culturel appelé KIOSK, ainsi qu’un atelier de production intitulé Tanger Print Club, que nous partageons avec Yto Barrada.
Concernant les résidences, plusieurs formats existent. Certaines se construisent à travers des appels à candidatures ; nous venons par exemple d’en organiser un avec Dhia Dhibi dans le cadre d’une résidence croisée Tunis–Tanger. Nous collaborons également régulièrement avec des structures européennes afin d’accueillir des artistes européens en résidence à Tanger.
Par ailleurs, une partie des résidences se construit directement en lien avec les projets que nous développons. Dans le cadre du projet « Autoroute Tanger–Marseille », par exemple, nous avons invité certains artistes en fonction de leur pratique, de leur sensibilité et de la manière dont leur travail pouvait entrer en résonance avec le territoire.
La spécificité de nos résidences réside justement dans ce lien fort avec la ville de Tanger. Nous ne concevons pas la résidence comme un espace déconnecté de son environnement, centré uniquement sur une pratique artistique.

Open studio Atlas des souvenirs photo Kamal Daghmoumi
Quel est votre modèle économique ?
Il est vrai que nous sommes une structure indépendante, et maintenir cette indépendance depuis dix ans représente un véritable défi, d’autant plus dans le contexte actuel.
Au départ, nous avons eu l’opportunité de lancer Think Tanger grâce à des financements européens mis en place dans le contexte de l’après-2011 et des Printemps araves, période durant laquelle de nombreux fonds étaient mobilisés pour soutenir et consolider les sociétés civiles du sud de la Méditerranée.
Depuis, nous avons cherché à construire un modèle économique hybride. Une grande partie de notre financement repose sur des subventions internationales, principalement issues de fondations privées européennes et internationales. Nous bénéficions également du soutien de fonds culturels du monde arabe, notamment AFAC et Al Mawred Al Thaqafy.
Au Maroc, nous collaborons aussi avec Institut français du Maroc, notamment autour de projets de production à plus petite échelle. Plus récemment, nous avons été accompagnés par Institut français et l’Agence française de développement dans le cadre du programme « Accès Culture ».

Mauvaise vallée. Bonne journée Le Bureau des Guides du GR 13 ©Marielle Agboton
Quelle est l’origine du projet Autouroute Tanger-Marseille ?
Cette initiative est née d’un constat partagé. Ces dernières années, de nombreux échanges artistiques ont eu lieu entre Tanger et Marseille, avec notamment la Friche comme point d’ancrage ou de passage à Marseille.
Hicham, par exemple, avait été invité ici à un colloque sur les tiers-lieux. Nous avons également accueilli des artistes en résidence. À partir de ces circulations entre les deux territoires, nous avons eu envie d’aller plus loin dans cette relation et de mieux comprendre comment l’expression artistique peut se déployer dans des contextes urbains en tension ou en pleine mutation.
Marseille et Tanger font en effet face à d’importantes pressions urbaines. Ce sont deux villes portuaires où le port exerce une influence forte sur les territoires environnants. Nous souhaitions donc explorer plus en profondeur la manière dont le tissu social réagit à ces transformations.
Nous avons ainsi lancé cette démarche sans savoir précisément, au départ, quelle forme prendrait le projet. Deux structures partenaires y étaient engagées : La Friche la Belle de Mai et Think Tanger. La première année a surtout été consacrée aux échanges, aux visites de terrain et à la création de liens. De notre côté, nous sommes venus ici pendant une semaine dans le cadre d’une visite apprenante. Avec les équipes de la Friche, nous avons construit un programme à partir de nos centres d’intérêt sur le territoire.
C’est dans ce cadre que nous avons rencontré des structures marseillaises comme le Bureau des guides du GR2013 ou encore le collectif SAFI. Ces expériences et ces lieux nous ont beaucoup inspirés. Nous avons appris à parcourir et à observer les territoires dans les deux sens.
Nous sommes partis de nos institutions pour mieux nous imprégner de nos contextes respectifs, afin de construire ensuite un programme ancré dans les réalités et les espaces de chaque territoire.
À Marseille, notre réflexion est partie de la galerie : comment ouvrir cet espace sur la ville et, plus largement, sur la Friche. À Tanger, les enjeux étaient différents. Le KIOSK, notre espace culturel situé en plein centre-ville, existait déjà comme lieu identifié. Notre attention s’est donc davantage portée sur les pratiques de lecture et d’enquête autour du territoire.
C’est dans cette dynamique qu’après cette première année d’échanges, nous avons invité le Bureau des guides en résidence pendant une semaine à Tanger. L’idée était de transposer leur pratique au territoire tangérois et de voir comment leurs outils, leur sensibilité et leur expérience marseillaise pouvaient offrir une lecture différente de la ville.
De notre côté, nous avons également proposé plusieurs artistes avec lesquels nous souhaitions collaborer, ou avec qui nous avions déjà travaillé, parce que nous savions qu’ils partageaient cette attention à la co-création, à la rencontre avec les habitants et à leur implication dans le projet. L’idée n’était pas de parler à leur place, mais de construire avec eux une parole et une expérience communes.
Parmi les œuvres, le diptyque vidéo de Marouane Beslem « Fenêtre jumelles » s’inscrit dans un va et vient entre Tanger et Marseille qui déconstruit un certain nombre de stéréotypes.
Marouane Bselem est un jeune vidéaste installé à Tanger, dont le travail s’articule largement autour des cultures urbaines. Il réalise notamment de nombreux clips de rap pour des artistes marocains. Nous avions déjà collaboré avec lui à l’occasion d’un documentaire consacré à l’un de nos projets, AtelierCités à Tanger, un programme de co-création artistique.
Le point de départ de la réflexion autour de ce diptyque trouve aussi son origine dans un projet réalisé il y a quelques années par Francis Alÿs entre Miradores et Gibraltar. Il s’agit d’un diptyque vidéo montrant des habitants des deux rives se regardant, dans un dispositif très simple, construit autour d’un plan fixe. Ce projet nous a profondément inspirés.
Nous avons eu envie de reprendre, à notre manière, cette idée du regard porté d’une rive à l’autre de la Méditerranée, tout en l’inscrivant dans la démarche propre à Marouane. Son regard sur la ville est extrêmement sensible. Il développe également une pratique importante de l’arpentage urbain, qui nous permet d’appréhender la ville depuis des points de vue inhabituels, souvent éloignés des représentations classiques.
Quand on parle de Tanger et de Marseille, cet aspect est essentiel. Nous sommes tellement habitués à voir circuler des images de carte postale ou des représentations institutionnelles de ces villes. L’enjeu était donc de proposer un récit alternatif, en portant l’attention sur les interstices de l’urbanisation, sur des espaces et des réalités souvent moins visibles.
Autre élément pertinent : le lien qui se fait autour d’un savoir-faire entre la Provence et Tanger dans une dimension écologique
Ce qui est intéressant, dans le cadre de ce projet, c’est qu’aujourd’hui à Tanger les usages subsistent, mais les espaces où pousse la canne ont disparu. Ces zones ont été urbanisées, entièrement artificialisées. Cela entraîne un déplacement des artisans vers les marges de la ville.
Ce qui nous intéressait, c’était donc de partir de ce matériau, de ce végétal méditerranéen, pour interroger ce qu’il révèle de l’urbanisation de nos territoires. Cela pose aussi la question de la cohabitation nécessaire entre le végétal et l’humain. Sinon, on aboutit à des situations paradoxales, comme dans le sud de la France, où l’arrachage de la canne de Provence représente aujourd’hui un coût considérable, elle est parfois considérée comme une plante exotique, alors qu’elle a toujours fait partie des paysages méditerranéens.
C’est aussi pour cette raison que nous avons voulu réintroduire la canne dans l’exposition comme élément scénographique : il s’agissait de montrer les potentialités de ce matériau. À ce titre, le collectif Bellastock, qui organise cette année une édition à Marseille, propose également des constructions de cabanes en canne de Provence. Cela dit quelque chose, je crois, de l’époque que nous traversons et de la réflexion nécessaire autour des matériaux que nous utilisons.
Ce que je trouve particulièrement important dans la pratique du collectif marseillais SAFI, c’est cette volonté constante de sensibilisation et d’éducation populaire. Ils sont toujours prêts à organiser des workshops, à accueillir des publics et à ouvrir leurs démarches de travail. Le fait que des habitants du quartier aient participé à la scénographie participe aussi de cette volonté de désacraliser la galerie, en affirmant qu’elle peut être un espace-laboratoire, ouvert et accessible.
C’est d’ailleurs pour cela que l’exposition intègre des témoignages d’habitants du quartier. À travers des dispositifs sonores dans lesquels ils peuvent se reconnaître, nous voulions rendre cet espace accueillant et familier pour les habitants, afin qu’ils puissent se l’approprier librement.
Que pensez-vous de la saison Méditerranée en tant que telle ?
Il y a plusieurs points d’entrée dans cette réflexion. D’abord, il faut rappeler que nous avions déjà participé à la Saison Africa2020, avec une démarche similaire, fondée sur la co-création. L’idée n’était pas d’arriver avec un projet entièrement ficelé, prêt à être déployé, mais plutôt de construire progressivement une proposition capable de raconter un territoire et de s’en nourrir. C’est quelque chose qui me semble essentiel.
Aujourd’hui encore, au fil des visites, j’ai découvert de jeunes artistes marocains que je ne connaissais pas. Et c’est assez paradoxal de devoir venir à Marseille pour découvrir des artistes issus de notre propre territoire. Cela montre malgré tout l’impact et la visibilité que ce type d’événement peut offrir aux pratiques artistiques marocaines en France. C’est aussi pour cette raison qu’il était important pour nous que des journalistes marocains soient présents aujourd’hui.
Bien sûr, la question des saisons culturelles reste complexe. Ce sont des initiatives portées par le ministère des Affaires étrangères et par le gouvernement français, dans un contexte géopolitique marqué par de fortes tensions et des violences qui touchent les peuples des deux rives de la Méditerranée. Cela soulève forcément des interrogations.
Mais je dois dire qu’au fil de mes découvertes des différentes propositions artistiques, j’ai été marqué par la place accordée à la question du génocide en Palestine. Hier soir encore, au Mucem, les mots ont été clairement prononcés. J’ai trouvé qu’il existait une véritable liberté de parole autour de ces sujets, et cela fait du bien. Nous avons besoin de ces espaces de discussion et d’expression.
De notre côté, cela nous place toujours dans une forme d’ambiguïté : participer à ces dispositifs institutionnels implique de se demander avec qui nous collaborons, dans quelles conditions, et avec quelles marges de liberté. C’est aussi pour cela que la Friche représente pour nous un partenaire privilégié. Son ancrage local et la relation qu’elle entretient depuis longtemps avec le territoire marocain ne sont plus à démontrer.
Notre volonté reste donc de garder une forme de cohérence et d’intégrité dans les choix que nous faisons lorsque nous participons à ce type de saison culturelle.
En ce qui concerne la scène Tangeroise, qu’est-ce qui la définit ? et comment se positionne-t-elle en terme de visibilité extérieure ?
C’est une vaie question.
Je pense qu’on a évidemment besoin de plateformes et de relais, de grands événements de cette ampleur. En ce qui concerne les artistes tangérois, la situation est assez paradoxale. On a aujourd’hui des artistes devenus des figures internationales, comme Yto Barrada, qui représente la France au pavillon de la Biennale de Venise. On peut aussi citer le photographe Hicham Gardaf, parmi d’autres, qui sont exposés dans le monde entier, mais qui, paradoxalement, sont parfois moins présents dans leur propre pays.
Ces allers-retours font partie intégrante des trajectoires artistiques. En revanche, la question aujourd’hui est surtout celle de l’accompagnement de la jeune génération, notamment celle qui sort des écoles d’art, comme celle de Tétouan, toute proche. Il s’agit de penser des dispositifs plus larges : des scènes locales, mais aussi, au-delà des galeries qui sont déjà nombreuses, une véritable structuration de l’écosystème artistique.
Cela passe par des lieux de résidence, des espaces de création et de production, mais aussi par les métiers qui accompagnent ces pratiques, ainsi que par la presse capable de les relayer. C’est dans cette logique que, dès le départ, Think Tanger a mis en place une résidence, parce qu’il nous semblait essentiel qu’elle soit portée localement, pour des artistes marocains au Maroc. Nous avons également développé un lieu de production, le Tanger Print Club, afin de répondre à un manque concret : permettre aux artistes, notamment les plus jeunes, de fabriquer, tester, expérimenter, avant de montrer leur travail.
Plus largement, la scène culturelle tangéroise est très vivante, et pas uniquement dans les arts visuels : la musique, le design ou encore l’architecture connaissent aussi un véritable dynamisme. Cela s’explique notamment par le fait que la ville a quasiment triplé sa population en quinze ans, ce qui a entraîné l’arrivée de nouvelles communautés et de nouvelles initiatives.
Aujourd’hui, l’enjeu est donc aussi institutionnel : il faut réussir à suivre ce mouvement. Il existe de grandes infrastructures, comme un opéra, mais les structures intermédiaires manquent encore. C’est précisément à ce niveau-là qu’il y a un travail à faire pour consolider l’écosystème, le structurer et renforcer le lien avec les publics à l’échelle locale.
Que permet une initiative comme 1-54 Marrakech en terme de retombées et de visibilité ?
D’une part, il faut souligner que le fait que ce soit porté par une équipe du continent est extrêmement important. Cela change beaucoup de choses. Il y a notamment une vraie vigilance de la fondatrice Touria Glaoui vis-à-vis des risques d’essentialisation, ce qui est essentiel dans ce type de contexte.
Ce qui est particulièrement intéressant aujourd’hui dans la région de Marrakech et que j’ai pu constater au fil des dernières années, c’est que le développement des événements culturels a entraîné toute la ville. Il y a bien sûr le programme officiel de la foire, mais aussi tout le Off, tout aussi important. Cette programmation permett notamment aux jeunes artistes de bénéficier de la présence de galeries et de collectionneurs internationaux.
Au-delà de cela, ces événements structurent aujourd’hui une partie du calendrier annuel de l’art contemporain au Maroc. On attend notamment 1-54 Marrakech avec beaucoup d’enthousiasme.
Un des principaux obstacles que nous rencontrons aujourd’hui sur le continent reste cependant la question de la mobilité intercontinentale. Il existe une volonté forte de développer davantage de collaborations entre structures africaines, et à l’intérieur même du continent.
C’est dans ce cadre que nous faisons partie d’un réseau basé en Tunisie, appelé Nessij, qui met en place des résidences croisées entre le Maroc, la Tunisie et d’autres pays. Cette mobilité sud-sud est aujourd’hui essentielle et doit être renforcée.
J’aimerais que ce type de plateformes puisse servir de tremplin, à la fois pour faciliter ces mobilités et pour encourager le développement de relations durables entre les scènes artistiques du continent.
Découvrir lors de votre visite à la Friche, les autres expositions en lien avec la Saison Méditerranée : « Sur les ruines, les pierres fleurissent », « Jouer la montre », « Les rêves n’ont pas de titre » et « Sur la frontière du temps », portées par les différentes structures.
Infos pratiques :
Autoroute Tanger-Marseile الطريق السيار طنجة – مرسيليا
Exposition collective proposée par Think Tanger
Jusqu’au 16 août
Galerie la salle des Machines
Friche Belle de mai
Entrée libre
https://www.lafriche.org/evenements/autoroute-tanger-marseille
La Saison Méditerranée à la Friche :
https://www.lafriche.org/temps-forts/saison-mediterranee
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