Tatiana Da Silva Vaz, Venus hottentot, 100 % L’EXPO ADAGP Paris 2026 Courtesy de l’artiste
Tatiana Da Silva Vaz fait partie de la sélection 2026 de 100 % L’EXPO actuellement exposée dans la Grand Halle de la Villette sous le commissariat d’Inès Geoffroy, précédemment interviewée (lien vers). Diplômée des Arts Décoratifs de Paris, Tatiana après une formation en design vêtements, bifurque vers l’installation et la sculpture. Un choix exigeant sur lequel elle revient. Lauréate du Prix AMMA 2024 (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) elle croise l’aventure de la Tour Orion à Montreuil avec une première exposition Morfo Primária autour de la peau, enveloppe et espace de projection. Héritière de trois cultures : franco-portugaise et capverdienne, elle part de son propre corps pour célébrer Saartjie Baartman la « Venus hottentote » au destin tragique, y inscrire son regard et y confronter des notions de valeurs et de normes culturelles. A partir d’éléments bruts et naturels (cuir, cheveux, fil) elle convoque un corps traversé, malmené, vagabond (les chausses, les traces). Actuellement membre de l’artist-run space Chaleur Tournante (Saint-Denis), elle enseigne à la nouvelle école d’art fondée par les Arts Décoratifs et les Ateliers Médicis : la Renverse, ce qui lui permet de trouver un équilibre économique satisfaisant. Tatiana a répondu à mes questions.
Qu’est-ce que représentait pour vous, le fait d’être sélectionnée à 100% L’EXPO ?
Cela représente une réelle opportunité : celle de dévoiler un ensemble cohérent de mon travail, mais aussi de rendre compte de son évolution, plusieurs années après l’obtention de mon diplôme.
Qu’est-ce-que symbolise le cheveu pour vous ?
Le cheveu, dans mon univers culturel, est porteur d’une mémoire riche et profondément symbolique. Issue d’un héritage franco-portugais et capverdien, je m’efforce d’honorer ces trois identités à travers mon travail.
Cette installation, centrée sur le cheveu, la coiffure et le bien-être, met en scène un rituel de beauté singulier. Elle s’articule autour de peignes que j’ai moi-même sculptés : des objets en acier, volontairement surdimensionnés, à l’esthétique presque agressive. Leur apparence n’est pas anodine.
L’intention est de confronter la douceur apparente du soin à la violence que peuvent subir les cheveux crépus, tant sur le plan physique que symbolique. Cette tension évoque également la place encore restreinte qui leur est accordée dans la société, et les limites imposées à leur pleine expression.
Le dispositif se prolonge à travers des vidéos contemplatives, diffusées en boucle. On y observe des coiffures qui se font et se défont sans fin, comme une métaphore de cette lutte constante entre affirmation, contrainte et transformation.

Vue de générale 100 % L’EXPO et de l’installation de Tatiana Da Silva Vaz photo Thibaut Chapotot
Pour venir à la grande sculpture réalisée à partir de votre propre corps : qu’est ce qui se joue ?
L’œuvre se veut un hommage à Saartjie Baartman, surnommée la « Vénus hottentote », figure tragique de l’histoire, exploitée et exhibée en raison de sa morphologie callipyge. À travers cette référence, j’ai souhaité réhabiliter cette corporalité, que je porte moi-même en héritage, et lui redonner une visibilité affranchie des regards qui l’ont longtemps enfermée.
Le travail propose ainsi une représentation du corps à plat, une perspective rare, presque absente des cadres traditionnels de représentation, comme si ce corps n’avait jamais véritablement eu l’espace d’exister pleinement.
La pièce prend la forme d’une composition en cuir, patiemment gratté jusqu’à atteindre une forme de transparence. Ce processus a permis de créer des jeux de superposition, où les matières dialoguent entre elles. J’y ai ensuite gravé, à la manière d’un patron de couture, les différentes parties du corps, dessinant une cartographie sensible et fragmentée.
Chaque élément a été conçu et réalisé individuellement, pièce par pièce, dans une démarche à la fois minutieuse et profondément incarnée.
Que représentent ces chausses qui semblent abandonnées ?
L’intention était de donner forme aux mues d’un corps en perpétuelle transformation, d’en conserver les traces. Pour cela, j’ai travaillé à partir de mes propres pieds, en réalisant des moules en plâtre qui servent de point de départ à cette exploration.
Dans une logique proche de celle de la chaussure, j’ai progressivement développé des formes de chausses, toujours en lien avec la matérialité du cuir. Ce choix n’est pas anodin : il évoque la peau, une peau qui évolue, se transforme, change de texture et de teinte. À travers cette matière, il s’agissait de traduire la diversité des apparences, mais aussi celle des corps et des identités.
L’ensemble compose un cycle de 28 pièces, comme autant d’étapes d’un corps en mutation, un corps qui mue, qui se renouvelle et qui laisse derrière lui des empreintes, des fragments de son passage.
Intitulée Rais « racine » en portugais , l’œuvre s’inscrit ainsi dans une réflexion sur l’origine, la transformation et la trace.
Est-ce que cela véhicule l’idée de migrants ?
Il s’agit plus de choses qu’on abandonne sur le chemin, d’un corps vagabond plus que d’un corps migrant.
Comment est réalisée l’œuvre textile suspendue ?
Cette pièce prend la forme d’un tissage Jacquard élaboré à partir d’une cartographie intime de ma peau. Sa réalisation a nécessité un important travail chromatique : pour obtenir un fil vibrant, j’ai mêlé de multiples bobines aux nuances infimes, composant ainsi une palette complexe et presque imperceptible au premier regard.
L’enjeu était de faire émerger une représentation de la peau sans jamais la livrer de manière frontale. La cartographie se suggère plus qu’elle ne s’impose, invitant le regard à s’attarder, à deviner, à ressentir plutôt qu’à immédiatement identifier.
Où avez-vous appris la technique ?
C’est aux Arts Décoratifs, au sein d’ateliers très complets, que ce travail a pu se développer. Notamment dans l’atelier de tissage Jacquard du département Design textile, qui offre un véritable terrain d’expérimentation.
J’y ai exploré en profondeur les nuances colorées et la complexité de la composition du fil. Le tissu qui en résulte présente un intérêt singulier : son envers comme son endroit révèlent chacun des lectures différentes, prolongeant ainsi le jeu de perception et de matière.
Comment est-ce que vous avez choisi L’ENSAD ?
Au départ je souhaitais devenir designer mode, j’ai alors suivi une formation en design vêtement.
À l’issue de mes études, ma pratique a toutefois évolué : je me suis progressivement orientée vers l’installation et la sculpture, élargissant ainsi mon champ d’expression au-delà du vêtement pour interroger plus librement les notions de corps, de transformation, de construction et de déconstruction.
Quel regard portez-vous sur cette période post-diplômée réputée comme difficile ?
Le parcours n’a rien d’évident. Après m’être engagée en design vêtement, j’ai finalement pris une autre direction pour m’affirmer comme plasticienne.
Cette trajectoire reste néanmoins fragile, notamment dans le contexte économique actuel. Exercer en tant qu’artiste implique souvent de multiplier les activités et de composer avec un équilibre précaire entre création et emploi alimentaire.
Aujourd’hui, cet équilibre semble se stabiliser. Pour la première fois, je trouve un rythme satisfaisant : j’enseigne à la classe préparatoire La Renverse, fondée par l’ENSAD et les Ateliers Médicis, tout en poursuivant en parallèle ma pratique artistique en atelier.
Où est votre atelier ?
L’atelier est à Saint-Denis. Il s’intitule Chaleur Tournante et réunit une vingtaine d’artistes.
Instagram de l’artiste :
https://www.instagram.com/tnadsv
Infos pratiques :
100% L’EXPO
8ème édition
Grande Halle, La Villette
Du 8 au 26 avril 2026
Entrée libre







