Interview Emilie Bouvard, directrice scientifique de la Fondation Giacometti : Un face à face Huma Bhabha/Alberto Giacometti « entre poésie et férocité, humour et gravité ». 

Vue d’exposition © Succession Alberto Giacometti/ADAGP Paris 2026. Courtesy the artist and David Zwirner

Après le musée Picasso-Paris, Emilie Bouvard a rejoint la Fondation Giacometti en 2019 en tant que directrice scientifique aux côtés de Catherine Grenier. Commissaire de l’exposition « Huma Bhabha/ Alberto Giacometti » qui propose un face à face saisissant entre l’artiste pakistano-américaine que j’avais rencontrée à Montpellier lors de son exposition au MO.CO. et le sculpteur suisse, dont elle partage certaines obsessions : hybridité, entre-deux, contrastes, violence, Emilie Bouvard revient sur la genèse de cet ambitieux projet dans le prolongement d’une première occurrence au Barbican Centrer de Londres. Si un certain trouble se dégage au fil du parcours, une évidence s’impose. La commissaire nous livre quelques clés de lecture inédites et nous décrit son rôle au quotidien au sein de la Fondation avec un volet prospectif qui implique de nombreux déplacements à l’international. Assurer le rayonnement de Giacometti passe par un travail de veille continu, d’autant plus décisif que la Fondation se prépare à un nouveau chapitre de son histoire avec l’ouverture de son futur Musée et Ecole sur l’esplanade des Invalides courant 2028. Enfin, Emilie Bouvard qui a assuré de nombreux commissariats insiste sur son engagement auprès de la représentativité des femmes artistes et une nécessaire réécriture de l’histoire de l’art dans ce sens. Elle a répondu à mes questions. 

Emilie Bouvard, Directrice artistique, directrice des collections de la Fondation Giacometti

Marie de la Fresnaye. Quelle est la genèse de cet ambitieux projet qui a eu une première récurrence au Barbican Center ? 

Emilie Bouvard. Shanay Jhaveri, aujourd’hui directeur des expositions au Barbican Centre, avait auparavant été commissaire au Metropolitan Museum of Art, où il avait invité Huma Bhabha dès 2018.

Il a très vite pensé à elle pour initier un dialogue avec Alberto Giacometti. À la Fondation Giacometti, nous menons depuis plusieurs années des projets qui mettent en tension art moderne et contemporain, dans une approche où les artistes dialoguent au-delà des simples questions formelles. Shanay Jhaveri souhaitait monter un projet qui fasse se rencontrer art moderne et art contempain au Barbican autour de Giacometti, dans une nouvelle et assez intime galerie d’exposition. Huma Bhabha a ainsi été la première, suivie de Mona Hatoum et Lynda Benglis. J’ai été associée à ce projet comme co-commissaire, pour la Fondation Giacometti, qui a co-organisé ces expositions.

Shanay Jhaveri a orienté l’exposition « Nothing is Behind Us » autour des notions de décombres et de traumatisme liés à la guerre, en écho à l’histoire du Barbican, construit sur des ruines. J’y ai vu une réflexion forte sur la capacité à se relever, portée par des œuvres de différentes périodes, y compris des assemblages plus anciens.

Avec Catherine Grenier, nous suivions déjà le travail de Huma Bhabha. Lorsque ce projet s’est concrétisé, j’ai immédiatement souhaité collaborer avec l’artiste. Un moment décisif a été la venue de Bhabha à l’Institut Giacometti, à l’occasion de l’exposition « Sculptures peintes » : elle en est sortie profondément émue, les larmes aux yeux. À cet instant, son travail, mais aussi son engagement et la manière dont elle était touchée par l’œuvre de Giacometti, m’ont convaincue, tout comme Catherine Grenier, de l’inviter à notre tour.

Cette collaboration, en apparence récente, s’inscrit en réalité dans un temps long. Près de deux ans se sont écoulés entre les premiers échanges au Barbican, la visite de l’artiste à Paris et l’exposition à Londres. Entre-temps, elle a également présenté une exposition dans sa galerie David Zwirner en juin dernier, avant que son travail ne soit finalement montré à l’Institut Giacometti.

Cette exposition, de format modeste en raison de la taille du lieu, se révèle particulièrement dense. Elle condense une réflexion et un dialogue artistique d’une grande intensité.

Ce long temps de préparation et de dialogue, nous a permis de nouer une relation très forte avec Huma. 

MdF. Comment avez-vous souhaité séquencer le parcours et ce face à face ?

EB. Nous avons conçu un projet très différent de celui présenté au Barbican Centre. Si certaines œuvres se retrouvent d’une exposition à l’autre, d’autres en sont absentes. Ici, j’ai choisi de travailler autour de ce qui les relie. Un visiteur l’a d’ailleurs très justement formulé : « C’est comme s’ils partageaient le même atelier, comme s’ils créaient côte à côte ». Plus que d’opposer les différences, j’ai voulu mettre en avant une forme de compagnonnage.

Huma Bhabha entretient avec l’œuvre de Alberto Giacometti un lien ancien, remontant aux années 2000. Elle connaît profondément son travail, qu’elle observe depuis plus de vingt ans, tout comme celui d’Auguste Rodin ou de Pablo Picasso, des artistes que Giacometti lui-même regardait. J’ai voulu rendre visible cette profondeur, cette ancienneté du regard.

Dans la grande salle, nous avons assumé une forme de parallélisme formel, justifié par cette communauté de vision : une réflexion partagée sur le modelage, sur la distance à la sculpture, sur ces œuvres qui ne se livrent jamais d’emblée, mais qui restent justes quel que soit le point de vue.

Je tenais également à faire émerger une dimension plus sensible, moins présente au Barbican, où l’approche était peut-être plus conceptuelle. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’affect, l’expression, la manière dont une œuvre agit sur nous, nous touche, nous engage physiquement et imaginairement. Il s’agit d’un rapport au corps, à la présence, que je voulais voir apparaître clairement dans le dialogue entre Giacometti et Bhabha.

Je souhaitais aussi que cette exposition fasse surgir la violence contenue dans leurs œuvres. C’est un paradoxe qui m’intéresse particulièrement : ce sont des artistes profondément empathiques, attentifs aux êtres humains comme au monde animal, et pourtant leur travail est traversé par une forme de violence. Chez Giacometti, il existe une intensité du regard porté sur l’humain qui en témoigne.

C’est donc dans cette tension que j’ai orienté le parcours : du côté de l’affect, de la fragilité, mais aussi de la brutalité du monde, telle qu’elle s’incarne dans ces corps qu’ils façonnent. Cela nous a conduits à aborder des thématiques parfois dures, la mort, le corps fragmenté, mais essentielles pour comprendre la force et la profondeur de leur dialogue.

MdF. Le titre choisi par l’artiste renvoie à un poème perse. Il introduit une sorte de trouble qui est aussi sous-jacent à l’ensemble

EB. Le choix s’est fait de manière concertée. Après avoir exploré plusieurs textes, l’attention s’est portée sur les poèmes d’Omar Rayyan : un en particulier s’est imposé. Dans un sujet oscillant entre vie et mort, la présence d’humour apparaissait essentielle. L’œuvre d’Huma Bhabha s’inscrit précisément dans ce registre, mêlant gravité et ironie, souvent teintée d’humour noir.

Le vers retenu d’Omar Rayyan est traversé par cette tonalité. Subversif pour son époque, le poète y célèbre les plaisirs terrestres : boire, jouir de l’existence, en défi au pouvoir religieux. À rebours d’une tradition plus lyrique ou abstraite, comme celle de Ronsard, son écriture privilégie des images concrètes : « Dénoue, boucle à boucle, les cheveux d’une idole, avant que tes articulations se détachent ». Cette matérialité du corps, presque crue, introduit une dimension inattendue, proche d’un certain comique, qui irrigue l’exposition.

Parmi les œuvres présentées figure notamment They Live, film de science-fiction réalisé en 1988 par John Carpenter. Le récit met en scène une invasion extraterrestre à Los Angeles : invisibles à l’œil nu, les envahisseurs ne se révèlent qu’à travers des lunettes spéciales, dévoilant des visages grotesques, à la fois inquiétants et ridicules. Ce mélange des genres, horreur et dérision, fait écho à l’univers d’Huma Bhabha, qui revendique son goût pour ce type de cinéma.

L’artiste joue ainsi d’un rire ambivalent, dirigé vers des figures pourtant macabres : des corps mutilés, des zombies en mouvement, parfois réduits à de simples fragments. La réception de cet humour varie selon la sensibilité du public. Certains visiteurs en perçoivent immédiatement la dimension caustique, même sans référence au quatrain, tandis que d’autres y accèdent dans un second temps, voire pas du tout. 

MdF. Huma Bhabba déclare dans un entretien avec vous : « Giacometti est postcinéma » : que suggère t-elle ? comment l’influence du cinéma se fait-elle sentir dans l’exposition ? 

EB. Sans avoir lu les textes de Giacometti, Huma Bhabha semble avoir saisi un principe fondamental de son œuvre : l’introduction d’une forme de perspective dans la sculpture. Comme l’a souligné Jean-Paul Sartre dès 1948, dans « la Recherche de l’absolu », Giacometti conçoit des figures perceptibles depuis tous les points de vue : de près comme de loin, de face comme de dos. Il intègre ainsi pleinement la position du spectateur et la mobilité de son regard, ce qui explique son rapprochement fréquent avec la phénoménologie.

Cette compréhension, Huma Bhabha l’a développée en la traduisant dans un autre langage : celui du cinéma. Selon elle, Giacometti introduit une forme de flou comparable à celui du médium cinématographique, afin de suggérer la distance. Une lecture qui, bien que formulée différemment, rejoint certaines analyses historiques. En tant qu’historienne de l’art je perçois, dans l’œuvre de Giacometti, l’héritage du cubisme, parfois discret pour un regard non averti, l’artiste, elle, y voit une analogie directe avec l’acte cinématographique : cette distance constante instaurée entre l’image et le spectateur, propre à la projection en salle.

Il est d’ailleurs établi que Giacometti lui-même fut marqué par une expérience fondatrice au cinéma. Son travail s’inscrit dans un régime de vision profondément transformé par ce médium : jeu sur les distances, impressions de mouvement, variations de netteté. Les premiers spectateurs du cinéma furent d’ailleurs souvent déstabilisés par ces effets : flou, gros plan, ruptures de perspective, que l’on retrouve notamment dans le film noir des années 1930, aux accents expressionnistes, un univers visuel que Giacometti appréciait particulièrement.

La lecture proposée par Huma Bhabha s’est concrétisée dans sa pratique artistique. Lorsqu’elle réalise des figures élancées rappelant celles de Giacometti, elle les conçoit avant tout pour être photographiées. Dans l’exposition, plusieurs images sont ainsi présentées comme de véritables scènes de film. Cette approche trouve un écho inattendu dans certaines archives : grâce au travail de documentation mené avec Thierry Pautot, attaché de conservation à la Fondation, nous avons redécouvert des planches-contact du photographe Ernest Scheidegger montrant des sculptures de Giacometti en extérieur.

Scheidegger, documentariste attentif, avait lui aussi perçu cette dimension. En installant les sculptures en extérieur, il les mettait en scène comme des personnages, presque comme des figures captées sur un plateau de tournage. Cette logique s’inscrit dans ce que l’on pourrait qualifier de « post-cinéma » : une manière de penser la perception où la sculpture agit directement sur l’affect du spectateur. L’œuvre impose alors une distance constante, une présence inévitable, à laquelle il devient impossible d’échapper.

MdF. Au centre de la grande salle, la sculpture « Don’t Cast a Shadow » a été achevée pour l’occasion : le corps est criblé d’impacts mais la tête ronde est presque naïve, en quoi la notion de contraste est-elle omniprésente ? 

EB. L’enjeu en tant que commissaire reste central : inviter les artistes à créer en dialogue direct avec l’œuvre de Giacometti. Huma Bhabha s’inscrivait pleinement dans cette démarche. Elle avait d’abord présenté une sculpture intégrée à l’exposition, parmi le chapitre des Ménades. Mais lors d’une visite à son atelier, une autre pièce, encore en cours de réalisation, s’est imposée comme une révélation.

Cette œuvre, élaborée progressivement au fil des mois, notamment après son expérience au Barbican, relevait presque du « jardin secret ». L’artiste y travaillait par intermittence, en marge de ses autres projets, nourrissant une réflexion intime. Le résultat s’est révélé saisissant : une pièce majeure, conçue en résonance avec les drames contemporains, des conflits qui marquent durablement notre époque. Son intégration dans l’exposition s’est dès lors imposée comme une évidence, jusqu’à en devenir la pièce centrale, un geste à la fois généreux et significatif de la part de l’artiste.

Le lien avec Giacometti y est manifeste. Comme chez lui, la tête occupe une place structurante : elle semble porter et organiser l’ensemble du corps. Giacometti évoquait souvent cette primauté, d’où ces têtes à la fois rondes et fortement construites, contrastant avec des corps réduits à l’essentiel. Huma Bhabha prolonge cette logique en accentuant les tensions entre les différentes parties du corps, un principe récurrent dans son travail sculptural.

Ce contraste produit un trouble perceptif. L’œuvre ne se livre pas immédiatement : elle exige du temps, impose une déambulation. Le regard est invité à en faire le tour, à découvrir des détails dissimulés, notamment à l’arrière : une excroissance le long de la colonne vertébrale, une tête perforée. La sculpture devient ainsi une expérience visuelle et presque tactile, un parcours sensible où la perception se construit à la manière d’un voyage haptique.

MdF. Une confrontation des figures féminines est engagée en salle médiane : en quoi le mythe des Ménades est-il inhérent pour les deux pratiques ? 

EB. Je dois dire que le mythe est présent, mais presque comme un vestige curatorial. Ce qui m’a d’abord frappée chez Huma Bhabha, ce sont ses figures féminines : elles m’ont immédiatement plu par leur férocité. Comme elle le dit elle-même dans l’entretien que nous avons mené, elle représente des hommes, des femmes, parfois des figures hybrides. Mais lorsqu’elle sculpte des femmes, leur identité est affirmée, et surtout, elles sont puissantes, parfois même farouches. C’est précisément cette intensité qui m’a intéressée.

Par ailleurs, son rapport à la poésie a constitué un autre point d’ancrage. Elle cite volontiers des vers d’Omar Khayyan, et ce goût pour la poésie fait écho à celui de Giacometti, qui entretenait des liens étroits avec de nombreux poètes. À partir de là, j’ai imaginé, de manière assez libre, presque intuitive, un lien entre poésie, férocité et violence.

La figure d’Orphée s’est alors imposée. Dans le mythe, il est mis à mort par les ménades, figures féminines à la fois fascinantes et terrifiantes. La ménade incarne cette ambivalence : elle est à la fois destructrice, capable de déchirer un poète, et symbole d’une puissance féminine indomptable. C’est exactement cette dualité que je retrouve dans les sculptures de Bhabha. 

Ce qui me semble également essentiel, c’est la position singulière de l’artiste. Huma Bhabha est indéniablement engagée, attentive aux enjeux contemporains et traversée par une sensibilité politique marquée. Pourtant, elle ne s’inscrit pas de manière frontale dans des discours théoriques. Elle ne traite pas explicitement de la question du genre, mais elle crée des figures féminines qui peuvent intégrer des attributs masculins, des présences hybrides, toujours puissantes, parfois violentes.

Son travail puise dans des temporalités très larges, allant chercher des références dans des civilisations anciennes, tout en restant profondément ancré dans le présent. Elle avance guidée par ses intuitions plastiques et ses visions, sans jamais plaquer de cadre théorique. En cela, elle se situe résolument au-delà des catégories. 

des catégories. 

MdF. La notion de fragment et de vestige archéologique traverse la dernière salle autour de terres cuites réalisées au Mexique par Bhabba et de la Jambe de Giacometti : que nous dit ce rapprochement ? 

EB. Huma Bhabha a souvent recours à l’assemblage, en travaillant à partir de fragments. Mais le fait de présenter des morceaux isolés, presque bruts, reste assez rare dans sa pratique. Du côté de Giacometti, cette approche l’est tout autant : il a très peu produit de membres seuls, en dehors de quelques têtes, d’une main, et, plus exceptionnellement encore, d’une jambe ou d’un pied.

Dans le cas de Bhabha, ces fragments trouvent aussi leur origine dans une expérience spécifique : un travail mené au Mexique autour de terres cuites réalisées selon des techniques traditionnelles à la Casa Wabi à Oaxaca. Cette jambe entourée de fragments correspond d’ailleurs à sa première intention pour le projet du Barbican. C’était véritablement le point de départ de sa réflexion. Mais pour des raisons matérielles, notamment liées aux conditions de conservation et de transport, la pièce n’a pas pu être déplacée. Cela montre à quel point l’exposition s’est construite à partir des œuvres elles-mêmes. Cette salle a d’ailleurs été la première à être conçue.

Si l’on replace cet ensemble dans une perspective d’histoire de l’art, l’héritage de Rodin y est perceptible, chez l’un comme chez l’autre. Ce qui me frappe, autant dans la jambe de Giacometti que dans les fragments de Bhabha, c’est leur vitalité persistante. Ce ne sont pas des restes inertes : ils conservent une forme de présence, presque de vie.

Ces fragments présentent encore des teintes charnelles : rouges, rosées et une posture affirmée. La jambe, notamment, se dresse avec une verticalité presque obstinée. On ne sait pas vraiment si l’on se trouve face à un champ de fouilles, un ossuaire ou une scène imaginaire. Mais une énergie singulière s’en dégage, caractéristique du travail de Bhabha : les formes tiennent, résistent, se maintiennent.

C’est aussi ce qui la touche dans cette jambe de Giacometti : malgré sa fragmentation, elle n’est pas arrêtée, elle continue de s’affirmer dans l’espace. Il y a là une dimension presque comique :  une jambe si fine, isolée, devient en quelque sorte absurde, presque grotesque.

Au fond, ces deux artistes, chacun à leur manière, interrogent des expériences limites. Ils ont en commun d’avoir profondément exploré les questions liées à la mort, à la transition entre le vivant et l’inanimé. Cette salle en porte la trace, bien sûr, mais elle ne s’y réduit pas : elle laisse aussi place à une forme d’humour, discret mais essentiel, qui vient troubler et enrichir la perception.

MdF. Comment les pratiques Giacometti et Bhabba se nourrissent-elles des grandes civilisations ? 

EB. C’est en effet un point que je retrouve chez l’un comme chez l’autre : ils partagent un attachement profond à l’art de l’Égypte ancienne. Je crois que cela tient à un paradoxe qui les intéresse particulièrement : cet art est à la fois d’un réalisme très concret et porteur d’une forte dimension symbolique. Dans les œuvres conservées dans les musées, on observe une attention minutieuse à la vie quotidienne : les fruits, les vêtements, les traits des visages, notamment dans les sculptures funéraires et, simultanément, une dimension qui dépasse la simple représentation. Le statut des figures, leur lien au divin ou à une forme de permanence, leur confère une présence singulière. C’est précisément cette tension entre le réel et ce qui le dépasse qui, me semble-t-il, les rapproche.

Cette importance de l’Égypte s’accompagne d’autres filiations. Il y a bien sûr la Grèce, notamment archaïque, avec les kouroi, dont certaines figures présentent des analogies formelles assez frappantes. Cette proximité, nous l’avons d’ailleurs constatée presque avec surprise.

Huma Bhabha, de son côté, manifeste également un grand intérêt pour les primitifs italiens, que Giacometti avait lui-même découverts dans les années 1920, à Florence et plus largement en Toscane, et particulièrement Giotto. Ces œuvres, elles aussi, procèdent par simplification des formes, tout en opérant une véritable transfiguration, cette fois de nature religieuse.

On pourrait également évoquer l’art africain, même si son influence est peut-être moins directe qu’on ne pourrait le penser. Dans le cas de Giacometti, en tout cas, elle semble souvent médiatisée par l’admiration pour Picasso, qui en constitue une sorte de filtre.

Enfin, chez Huma Bhabha, une autre référence importante apparaît : l’art du Gandhara, dans l’actuel Pakistan. Ce qui me frappe dans cet art, c’est précisément son caractère hybride, mêlant des formes vernaculaires locales à des influences grecques. Cette capacité à intégrer des traditions différentes, à jouer des croisements culturels, se retrouve chez ces deux artistes. Ils partagent, au fond, un goût pour les mélanges, même si leurs œuvres aboutissent à des formes d’une grande rigueur. 

MdF. Quel est votre rôle au quotidien en tant que directrice scientifique ? 

EB. Je suis directrice scientifique et des collections à la Fondation Giacometti. À ce titre, je contribue à définir et pilote la politique scientifique de l’institution, en lien étroit avec Catherine Grenier, directrice de la Fondation. Je suis responsable de cette magnifique collection de près de 10 000 items, née d el’atelier de Giacometti, et de la recherche sur son œuvre en général. L’équipe des collections que j’encadre réalise la plupart des commissariats de nos expositions, mais fait aussi un formidable travail de fond sur la vie et l’œuvre de Giacometti. Je suis entre autre chargée de coordonner scientifiquement les expositions hors-les-murs, qui permettent, depuis plusieurs années, de diffuser l’œuvre de Giacometti à l’international tout en faisant progresser la recherche qui lui est consacrée.Cette dimension internationale s’inscrit dans une dynamique à la fois de veille et de prospective particulièrement stimulante.

J’assure également la responsabilité des publications scientifiques de la Fondation, auprès de mon équipe. J’interviens en tant que commissaire d’exposition, sur des projets consacrés à Giacometti ou en dialogue avec d’autres artistes. C’est le cas aujourd’hui avec Huma Bhabha, mais aussi précédemment avec « The Encounter: Barbara Chase-Riboud / Alberto Giacometti ». Plus récemment, j’ai été commissaire de l’exposition « Beauvoir, Sartre, Giacometti. Vertiges de l’absolu », qui explorait tout un réseau d’affinités intellectuelles et artistiques.

Mes recherches portent en particulier sur les liens entre Giacometti et l’existentialisme, un champ qui me tient particulièrement à cœur. Dans ce cadre, travailler sur Simone de Beauvoir a également constitué une expérience importante, en cohérence avec mon engagement féministe.

Enfin, je suis très investie depuis mon arrivée dans l’invention, impulsée par Catherine Grenier, de notre future Fondation, sur le site des Invalides, à l’horizon 2028, conçu comme un musée-école d’art et implanté au cœur de la capitale.  

MdF. Pouvez-vous nous redire les ambitions de ce futur musée et école Giacometti ? 

EB. Notre projet aux Invalides sera un véritable musée-école. On y retrouvera bien sûr notre collection d’œuvres de Giacometti, qui est la plus importante au monde et qui couvre l’ensemble de ses périodes : des plâtres peints rares, des dessins, des bronzes, mais aussi des peintures. Le musée accueillera également des expositions temporaires, que nous espérons particulièrement stimulantes au sein du paysage muséal parisien.

L’idée est aussi de repenser ce qu’un musée doit être aujourd’hui. L’expérience que nous avons acquise avec les expositions hors-les-murs, de la Scandinavie à la Chine, en passant par les États-Unis, nous a confrontés à des pratiques curatoriales très diverses. Même des pays proches de nous offrent des approches parfois très différentes, et cela nourrit notre réflexion pour les pratiques muséales du futur.

Personnellement, je suis aussi chercheuse et je m’intéresse particulièrement aux artistes femmes. Cet intérêt est partagé par l’équipe de direction de la Fondation. Nous cherchons à explorer des pratiques artistiques moins dominantes et à proposer, avec Catherine Grenier, une forme de réécriture de l’histoire de l’art, en particulier de l’histoire de l’art moderne, à la lumière des réflexions contemporaines.

En tant que curatrice, je reste en lien permanent avec le monde artistique actuel, avec une sensibilité particulière pour ce qui tourne autour du genre et de la position des femmes, pour la sculpture et l’espace, et pour ce champ singulier de la figuration où l’expression de l’affect est centrale. C’est une ligne directrice qui irrigue une grande partie de mes actions et expositions.

Catalogue « Huma Bhabha/Alberto Giacometti »

Éditions Fage, 112 pages, 24 euros 

Infos pratiques :

HUMA BHABHA / ALBERTO GIACOMETTI 

Dénoue, boucle à boucle, les cheveux d’une idole avant que tes articulations se détachent…

Jusqu’au 24 mai 2026 

Institut Giacometti 

5, rue Victor Schœlcher
75014 Paris

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h

https://www.fondation-giacometti.fr/fr/evenement/367/huma-bhabha-alberto-giacometti