Dans le théâtre de l’obscur au Centre Pompidou Metz avec Louise Nevelson : interview Anne Horvath

« La lumière est forme/L’obscurité est unité ». LN.

Louise Nevelson, An American Tribute to the British People, 1960-1964
Bois peint en doré, 311 × 442,4 × 92 cm. Londres, Tate. Extraits de Sounddance (1975), Solo (1975), CRWDSPCR (1993), BIPED (1999). Danseur : Thomas Calay. Vidéo, noir et blanc. Chorégraphie de Merce Cunningham © Merce Cunningham Trust. Tous droits réservés. Copyright : © Estate of Louise Nevelson. Licensed by Artist Rights Society (ARS), NY/ADAGP, Paris. Photo : © Centre Pompidou-Metz / Marc Domage / 2026 / Exposition Louise Nevelson

Ukrainienne ayant du fuir avec sa famille aux Etats-Unis, le destin de Louise Nevelson (ex Leah Berliawsky) a ceci de romanesque qu’il incarne les multiples métamorphoses d’une artiste pionnière qui dépasse le champ de la sculpture et de l’installation -sa signature- pour innover du côté du théâtre, de la danse, de la mode… rétive à toute emprise de catégorisation et d’enfermement. Une soif de liberté et d’invention perpétuelle que célèbre le Centre Pompidou Metz alors que peu d’insitutions en Europe ont fait ce choix audacieux, Nevelson connaissant une forme de purgatoire suite à une querelle entre ses héritiers. Malgré une reconnaissance ascensionnelle de son vivant : elle est choisie pour le Pavillon américain de la Biennale de Venise en 1962, bénéficie d’expositions au Whitney et entre dans les collections du Metropolitan, elle restait dans la zone grise de l’historiographie officielle. Personnage haut en couleur « prêtresse chamane », créatrice prolixe, le glanage, le recyclage et l’assemblage sont chez elle un art de la résistance et de la survie entre dispersion et reconfiguration, dans une pensée féministe et émancipatrice. Anne Horvath, commissaire de l’exposition et responsable du pôle programmation du Centre Pompidou Metz, revient sur les nombreux défis que représentait un tel projet et les partis pris scénographiques à l’œuvre autour de cette architecture totale de l’ombre qui plonge le spectateur au cœur d’une expérience haptique, conditionnant par la suite de nombreuses générations d’artistes. Elle a répondu à mes questions. 

Portrait d’Anne Horvath, crédit Marc Dommage

Marie de la Fresnaye. Quelle est la genèse de l’exposition ? 

Anne Horvath. Le Centre Pompidou-Metz a ces dernières années mis en lumière de grandes figures de l’histoire de l’art du XXe siècle qui n’ont pas nécessairement bénéficié de vastes rétrospectives. En nous intéressant de près au travail de Louise Nevelson, que l’on voit ponctuellement, notamment aux États-Unis, et qui a fait l’objet d’une présentation à la Biennale de Venise il y a quelques années, nous avons fait le constat qu’aucune exposition en France ou en Europe n’avait permis réellement d’en saisir toute l’ampleur.

Nous avons également observé que la manière dont son œuvre était généralement présentée restait assez éloignée de sa conception originale, Louise Nevelson pensant ses créations comme de véritables installations, comme des environnements à part entière. Partant de ce constat, nous avons avec Chiara Parisi, directrice du Centre Pompidou-Metz, décidé de programmer l’exposition à Metz, en l’imaginant dès le départ comme un projet appelé à voyager, notamment au musée Soulages de Rodez.

Le titre de l’exposition reprend comme souvent le titre d’une œuvre. Qu’est-ce qui se joue avec ce « Palais de madame N » ?

Louise Nevelson invente, d’une certaine manière, l’art de l’installation dès la fin des années 1950. Elle conçoit ses expositions comme des ensembles indissociables et a longtemps espéré qu’elles soient acquises dans leur intégralité, les considérant comme des œuvres à part entière plutôt que comme de simples assemblages. Une attente souvent déçue, qu’elle n’a cessé de regretter.

C’est précisément là que réside l’enjeu de notre exposition : retrouver la trace des environnements originels et restituer ses œuvres telles qu’elle les avait pensées et présentées, afin de se rapprocher au plus près de sa vision et de son concept artistique.

À la suite de ces rendez-vous manqués, Louise Nevelson crée Mrs. N’s Palace, une œuvre conçue comme indémontable, destinée à demeurer intacte en tant qu’environnement total. Cette pièce apparaît comme une véritable synthèse de son travail. Elle fonctionne aussi comme un miroir de New York : « Mrs. N », c’est elle-même, et l’installation rassemble plusieurs éléments emblématiques de son œuvre :  les figures royales, les constructions en bois peint en noir, composées de rebuts urbains qu’elle transforme ici en un palais.

Cette œuvre constitue ainsi un hommage à New York, ville essentielle dans le parcours et la création de Louise Nevelson. Elle en fera don au Metropolitan Museum of Art, consacrant à la fois l’importance de cette pièce et le lien qui l’unit à la ville.

MdF. Comment avez-vous relevé le défi que représentait l’accrochage selon les principes et protocoles scénographiques qui animait Louise Nevelson ? 

AH. Pour la scénographie, nous nous sommes appuyés sur les différents rapports à l’espace qui traversent l’œuvre de Louise Nevelson. D’abord, l’espace intime de la maison-atelier, où elle a véritablement façonné son langage artistique. Ensuite, celui, monumental, de New York, qui irrigue l’exposition, avec par moments, de véritables « avenues » qui la structurent. Enfin, l’espace des galeries, pour lesquelles elle concevait des installations sur mesure.

Il était de toute façon impossible de reconstituer ses environnements à l’identique : Louise Nevelson a beaucoup détruit, transformé, reconfiguré. L’ambition d’une restitution fidèle aurait été vaine. Nous avons donc choisi de nous inspirer des atmosphères qu’elle cherchait à créer.

Ainsi, pour l’environnement noir, Moon Garden + One, nous avons imaginé un espace presque ensevelissant, où le visiteur est plongé au cœur de ses sculptures. À Metz, cela se traduit par une scénographie quasiment claustrophobique, qui invite à une grande proximité avec les œuvres, dans un dialogue avec ces Sky Cathedrals, ces cathédrales célestes qui semblent, par moments, repousser les murs.

À l’inverse, dans l’environnement blanc, l’espace s’ouvre et se dilate légèrement, laissant davantage de respiration. Quant à l’environnement doré, il marque une rupture : les œuvres disparaissent du centre, l’espace se libère entièrement et le corps du visiteur peut s’y déployer plus librement.

Ce travail a été mené en étroite collaboration avec la scénographe Jasmin Oezcebi, autour de cette question centrale du rapport sensible à l’espace.

MdF. Le parcours ouvre sur une œuvre dorée, An American Tribute to the Bristish People, ce qui tranche avec sa gamme chromatique habituelle noire ou blanche : pourquoi ce parti pris ? 

AH. En 1962, Louise Nevelson représente les États-Unis à la Biennale de Venise, un moment de consécration majeur dans son parcours. À cette occasion, elle réactive trois environnements : un doré, un blanc et un noir et fait le choix d’ouvrir son exposition par l’environnement doré.

C’est dans cette même logique que nous avons décidé d’ouvrir l’exposition par cet ensemble. Un parti pris qui reprend la dynamique impulsée par l’artiste elle-même, en écho direct à ce moment clé de son œuvre et à la manière dont elle pensait la progression et l’expérience de ses installations.

MdF. En quoi l’importance de la danse, qu’elle pratique avec l’eurythmie, est-elle soulignée tout le long de l’exposition ?

AH. Avant de s’imposer comme sculptrice, Louise Nevelson suit une formation artistique particulièrement large. Elle prend des cours de dessin, de peinture et de sculpture, notamment de terre cuite mais aussi, pendant de nombreuses années, des cours de chant avec une cantatrice de l’opéra de New York. Elle s’initie également au théâtre auprès de Norina Matchabelli et de Frederick Kiesler, et pratique la danse moderne ainsi que l’eurythmie durant plus de vingt ans avec Ellen Kearns.

Cette immersion dans les pratiques corporelles est essentielle : elle lui permet de trouver un équilibre, d’affirmer une forme de discipline intérieure et de libérer son énergie créatrice. La danse devient alors un fil conducteur dans son œuvre. D’abord perceptible dans la manière dont elle conçoit ses figures,  notamment les Moving-Static-Moving Figures, elle s’étend progressivement à l’expérience même de ses installations. Louise Nevelson envisage en effet ses expositions comme de véritables scènes, où le corps du visiteur devient acteur.

Dans le parcours de l’exposition, nous avons ainsi transformé la première salle en espace scénique et invité Thomas Caley, ancien membre de la compagnie de Merce Cunningham, à interpréter des solos spécialement pour l’occasion. Une manière d’activer la présence de Cunningham, figure majeure de la danse contemporaine et proche de l’artiste.

Cette dimension chorégraphique se prolonge également à travers des références à Martha Graham, dont l’influence apparaît à plusieurs endroits du parcours. Pionnière de la danse moderne, elle incarne cette idée chère à Nevelson : avant même les arts visuels, c’est bien la danse qui a porté les grandes révolutions de l’art moderne, notamment avant la Seconde Guerre mondiale.

MdF. Moon Garden + One est son premier environnement en 1958 pour la Galerie Grand Central Moderns, maison laboratoire, effet scénique du « midnight blue ». Quelles ont été les répercussions dans le champ de l’art à l’époque ?

AH. À cette époque, émerge l’idée d’un art qui ne se limite plus à une appréhension frontale, mais qui se vit comme une expérience. Ce basculement correspond à un moment charnière, notamment aux États-Unis, où des artistes comme Allan Kaprow théorisent les happenings et contribuent à redéfinir les contours de l’installation.

C’est précisément dans ce contexte que s’inscrit l’héritage de Louise Nevelson. Elle propose une autre manière de concevoir l’espace d’exposition : non plus comme une succession d’objets mais comme un ensemble cohérent, immersif, pensé dans sa globalité. Le visiteur n’est plus simple spectateur, il devient partie prenante d’un environnement.

Cette approche marque profondément les pratiques artistiques qui se développent alors, en particulier aux États-Unis, où l’installation et les formes immersives vont progressivement s’imposer comme des modes d’expression majeurs.

MdF. En quoi « Sky Cathedral » est-elle une œuvre fondatrice ? 

AH. C’est une œuvre majeure, d’abord parce qu’il s’agit de l’un des tout premiers « murs » de Louise Nevelson, une forme qui va véritablement asseoir sa réputation et par laquelle elle sera largement reconnue. Elle marque aussi l’aboutissement d’une réflexion engagée dès les années 1950 autour de la récupération, un principe qui trouve ici une forme aboutie et qui se déploiera ensuite pendant plusieurs décennies dans son travail.

Mais l’importance de cette œuvre tient aussi à sa puissance symbolique. La figure de la cathédrale porte une dimension universelle, évoquant les bâtisseurs du Moyen Âge et leur volonté de créer un alphabet des formes et des idées de leur temps. Chez Nevelson, cette cathédrale devient céleste : elle s’élève, elle ouvre l’espace, elle affirme que son œuvre peut se déployer à grande échelle, bien au-delà de tout cadre contraint.

Elle témoigne ainsi d’un véritable changement d’échelle dans son travail, mais aussi d’un rapport presque magique à la sculpture. Les jeux d’ombres et de lumière y sont essentiels, suggérant qu’il y a toujours autant à voir qu’à deviner, autant de formes révélées que dissimulées. À ce titre, cette œuvre apparaît comme fondatrice pour l’ensemble de sa carrière.

MdF. Les collages ont une grande place dans le parcours : comment considérait-elle ce médium ? 

AH. Il faut d’abord préciser que les collages et les dessins sont deux pratiques radicalement différentes chez Louise Nevelson. Les collages apparaissent dès les années 1950 et l’accompagnent jusqu’à la fin de sa vie. Elle les réalise presque quotidiennement, comme une pratique méditative. Mais ce sont des œuvres à part entière, et en aucun cas de simples maquettes pour des sculptures de plus grand format. Ce sont des expérimentations, toujours traversées par sa réflexion sur l’espace, elle affirme d’ailleurs que, quoi qu’elle fasse, elle tente de tendre vers la « quatrième dimension ».

Les collages lui permettent aussi d’introduire la couleur, de tester les matériaux qu’elle utilisera ensuite dans ses sculptures, mais aussi d’explorer de nouvelles textures.

Les gravures, en revanche, occupent une place différente dans sa carrière. Elles ne l’habitent pas de façon continue, mais elle y revient régulièrement, toujours comme un outil d’expérimentation intense. Nous avons mis en avant ses premières gravures, notamment celles des années 1950, où l’on voit se développer tout son vocabulaire chronographique : la superposition de couches, de matières, de gris et de noir.

Au fond, ces gravures se rapprochent presque de la sculpture : Louise Nevelson y pense déjà comme sculptrice, anticipant dans le plan ce qu’elle déploiera dans l’espace.

MdF. En quoi Louise Nevelson est-elle animé d’une pensée féministe avec notamment la série des « Dream Houses » autour d’une vision alternative de l’espace domestique ?

AH. Dans les années 1970, plus précisément en 1972, Louise Nevelson réalise la série des « Dream Houses », un moment particulièrement singulier de son parcours. Cette série s’inscrit dans le contexte de l’exposition Womanhouse, au California Institute of the Arts, menée par Judy Chicago, qui s’est aussi inspiré de Nevelson. Il s’agissait d’un projet pédagogique conduit avec ses élèves artistes autour de la maison, envisagée à la fois comme lieu d’épanouissement et d’enfermement.

La dynamique de cette exposition rejoint également les combats de Silvia Federici, philosophe engagée qui militait alors pour la reconnaissance et la rémunération du travail domestique. Dans ce contexte, Nevelson déclare : « Lors que je nettoie la maison, je ne fais pas le ménage, je construis une architecture. » Elle transforme ainsi la maison en un véritable écrin où son imagination peut se déployer librement.

Les « Dream Houses » deviennent des espaces de dévoilement tout en préservant une forme d’intimité, jouant subtilement sur l’ouverture et la fermeture vis-à-vis de l’extérieur. C’est également la première fois que Nevelson aborde explicitement le thème de la maison : jusque-là, ses œuvres n’en faisaient qu’une allusion indirecte. Cette série marque donc un tournant, où la maison devient à la fois sujet et terrain de création.

MdF. Dans le magnifique catalogue, l’écrivaine Marie Darrieussecq souligne que Louise a été relativement oubliée alors que plusieurs femmes faisaient l’objet d’une réévaluation : quels facteurs ont contribué à cet effacement alors que de son vivant elle bénéficie d’une vraie reconnaissance ?  

AH. C’est difficile à expliquer malheureusement. Le XXᵉ siècle n’a pas été tendre avec les femmes artistes, et les siècles précédents non plus, d’ailleurs, même si paradoxalement le XVIIIᵉ siècle offrait sans doute plus de perspectives. Pour autant, Louise Nevelson a rencontré de son vivant un grand succès aux États-Unis. Son œuvre est largement présente dans l’espace public et a fait l’objet de commandes importantes. Elle est bien représentée dans les musées américains, et aussi dans certains musées européens et français (le Centre Pompidou ou le musée de Grenoble par exemple). Cependant, sa présence s’est un peu diluée au fil du temps : ses pièces sont souvent montrées individuellement, intégrées dans des parcours collectifs, mais jamais dans des rétrospectives dédiées.

MdF. Dernière question : à quels endroits se joue l’empreinte – vous avez déjà partiellement répondu – qu’elle laisse sur plusieurs générations d’artistes ?

AH. Son influence se manifeste de multiples façons. Annette Messager raconte, par exemple, qu’au tout début de sa carrière, alors qu’elle réalisait des peintures, elle découvre un mur de Nevelson. C’est là qu’elle commence à créer des cages avec des oiseaux, amorçant un chemin qui allait nourrir son travail. Une génération entière d’artistes afro-américaines, comme Beverly Buchanan, se revendique également de Nevelson, détournant le relief de manière politique.D’autres, à l’instar de Judy Chicago, réfléchissent à libérer l’art de son cadre et s’inspirent de Nevelson dans cette perspective. 

Le monde de la mode n’échappe pas non plus à son empreinte. Nevelson crée ses propres vêtements et bijoux, collaborant avec Arnold Scaasi pour sa garde-robe, et conçoit ces pièces comme de véritables œuvres d’art. Des créateurs comme Marc Jacobs ou la maison Céline s’inspireront plus tard de son univers, faisant d’elle une icône inattendue de mode.

Ainsi, l’influence de Nevelson dépasse largement la sphère des arts visuels.

A noter la sortie du premier Catalogue en français à l’occasion de l’exposition :

« Louise Nevelson Mrs. N’s Palace »

Edition Centre Pompidou Metz

208 pages, 39 €

Infos pratiques :

Louise Nevelson

Mrs. N’s Palace 

Jusqu’au 31 août 2026

Dimanche sans fin 

Maurizio Cattelan et la collection du Centre Pompidou 

Jusqu’au 25 janvier 2027

à venir :

François Morellet

100 pour cent

Jusq’au 28 septembre