Circulation(s) 16ème édition : Rencontre avec Carine Dolek, directrice artistique 

Marine Billet, Reliées, 2025 © Marine Billet 

Directrice artistique et co-fondatrice du festival Circulation(s) qui réunit 26 artistes en provenance de 15 nationalités, Carine Dolek, membre du collectif Fetart insiste sur le mode de fonctionnement unique de ce collectif féminin et les valeurs défendues par ce festival européen qui a su développer au fil de ses éditions, une véritable signature dans le paysage de l’émergence. Sensible à l’expérimentation et à la pluralité des voix du collectif, elle souligne pour cette édition un nombre important de démarches engageant la matérialité du médium en lien selon elle avec un besoin d’agentivité face à un monde anxiogène et que l’on ne contrôle plus. Commissaire d’exposition et critique, elle recherche des écritures en lien avec l’art brut, sa Pologne vernaculaire natale ou la scène marocaine encore non formatée. Par ailleurs responsable de la Maison Ligérienne de l’Image à Tavers, futur centre de la photographie de la région Centre-Val de Loire, Carine nous en détaille les enjeux. Elle a répondu à mes questions. 

Portrait de Carine Dolek

L’année 2026 marque la 16ème édition de Circulation(s) : Comment se renouveler tout en gardant son ADN ? 

La structure reste identique, mais elle repose chaque année sur une équipe de commissaires renouvelée. Ces dernières, issues d’horizons variés, collaborent avec des artistes aux parcours, formations et sensibilités multiples. Entre approches distinctes, perceptions singulières et manières diverses de présenter leurs œuvres, cette diversité est inhérente au renouvellement de Circulation(s) d’une édition à l’autre.

Trois nouvelles voix, qui intègrent Fetart. Une nouvelle impulsion ?

Nous accueillons avec enthousiasme cette nouvelle impulsion que l’équipe est allée chercher. Fidèle à son identité, elle s’inscrit à la fois dans une démarche d’expérimentation artistique et dans une réflexion sur ses propres modes de fonctionnement. Ce besoin de renouvellement, pleinement assumé, est vécu comme une réussite.

L’expérience semble également constituer un véritable moteur, permettant de se remettre en question et de relever de nouveaux défis : une dynamique particulièrement appréciée en interne. Sans prétendre parler au nom du collectif, le bilan apparaît très positif à ce stade. 

Donner sa place à chaque membre du collectif, n’est pas toujours facile : comment concilier la différence ? 

L’exercice n’a rien d’évident. Pourtant, il s’avère stimulant de s’inscrire dans un collectif où un effort constant est déployé pour faire vivre cette dynamique. Dans un contexte jugé difficile, ce travail de direction artistique, qui reste bénévole, prend une dimension particulière.

Il offre un espace d’expérimentation autour de la sororité et de l’horizontalité, des modes de fonctionnement devenus rares, presque précieux aujourd’hui.

Ellen Blair, Homemade Undercuts, (Focus Irlande) ©Ellen Blair

Le focus est sur l’Irlande cette année, avec une commissaire dédiée. Quelle est la genèse du projet ?

À chaque focus, l’équipe engage un travail de repérage en sollicitant des contacts locaux, qu’il s’agisse de professionnels déjà identifiés ou de nouvelles recommandations issues du terrain. 

Une liste conséquente est ainsi constituée, avant un examen approfondi et collectif. Chaque proposition est étudiée avec attention, discutée, puis soumise à un nouveau vote. Ce processus rigoureux, fait d’allers-retours et de délibérations, s’apparente à celui d’une sélection en festival.

Concernant l’Irlande, des liens existaient déjà : l’équipe a longtemps collaboré avec un festival local et a, par le passé, exposé plusieurs artistes irlandais. Nous avions ainsi des relais et de contacts établis sur place.

L’artiste belgo-iranienne Mashid Mohadjerin examine les mécanismes de la masculinité́, son instrumentalisation sous le prisme de la guerre et de l’idéologie religieuse : d’autres voix témoignent-elles du conflit et de l’instabilité du monde, de façon directe ou indirecte ? 

L’impact ne tient pas uniquement à un lien direct avec un conflit. À l’image de la période du Covid, où les répercussions variaient fortement d’une personne à l’autre, les effets se diffusent de manière inégale. En Suisse, le climat anxiogène ambiant façonne néanmoins une perception du monde qui touche chacun, de près ou de loin. Certaines personnes sont directement concernées, en raison de leur trajectoire de vie, tandis que d’autres en ressentent les effets à distance, sur un plan plus global, psychologique, nourrissant le sentiment d’un monde devenu plus inquiétant.

Il se trouve que je suis à l’origine de la découverte de Mashid Mohadjerin, lors d’une journée de rendez-vous professionnels organisée dans le cadre du Photo Folio Review, événement annuel se tenant à Arles pendant les Rencontres. Nous sommes chacune dans un esprit de prospective permanent. 

Matevž Čebasek, In the Mountains, the Sun is Shining, 2024 © Matevž Čebasek

Matevž Čebašek (Slovénie) traite de la santé mentale, un impensé de l’image ?

Ce qui retient l’attention dans le travail de Matevž, c’est sa capacité à s’emparer d’un sujet presque devenu un poncif : l’accompagnement de la sénilité, de la dégénérescence, de la vieillesse et de la mort, ainsi que la relecture d’une histoire familiale à travers ces prismes pour en proposer une approche renouvelée. 

En effet, ayant toujours connu sa grand-mère malade, cette réalité fait intrinsèquement partie de son propre vécu. De cette proximité naît une construction en strates, mêlant photographies familiales et images liées à l’histoire slovène et à la guerre. L’ensemble, subtilement agencé, instaure une forme de distance qui évite l’écueil du pathos, pourtant attendu dans ce type de sujet.

L’artiste trouve ainsi un équilibre tout en gardant une véritable singularité. Cette démarche apparaît d’autant plus pertinente qu’elle s’inscrit à contre-courant de certaines tendances actuelles.

Le projet intègre une dimension multimédia, mais dans une forme volontairement sobre, presque minimale. D’un côté, des images fixes en deux dimensions, offrant différents niveaux de lecture ; de l’autre, un corpus d’environ douze heures de vidéos documentant le quotidien de sa grand-mère, à divers stades de sa maladie. Ces séquences, ancrées dans la banalité des jours, captent la lenteur, l’érosion et le déplacement du regard.

À rebours d’un paysage artistique souvent marqué par le foisonnement et la surenchère formelle, ce travail revendique une économie de moyens, une approche épurée et une temporalité étirée, ce qui lui donne toute sa force.

NouN, Mère des eaux, 2022, Photographie numérique, Guyane, Courtesy of the artist, Credit : ©️NouN @nounar artiste 

La matérialité même du médium est traversée par plusieurs artistes qui mêlent photo et dessin, collage ou textile : que traduit cette tendance selon vous ? 

Ce phénomène est particulièrement visible et semble directement lié à cette perception d’un monde devenu plus inquiétant. On observe un retour vers des pratiques maîtrisables, vers des formes de sensibilité ancrées dans le tangible, des gestes simples, réalisables à la main, qui permettent de retrouver une forme de contrôle.

De nombreux artistes s’inscrivent dans cette démarche, à l’image de Joanna Szproch, qui s’inscrit dans ce mouvement et traduit un recentrage vers des territoires intimes que l’on peut envisager comme des refuges, ou du moins comme des environnements proches, préservés d’une certaine instabilité extérieure.

Au-delà de l’esthétique, cette dynamique revêt également une dimension politique. Dans le cadre d’un festival, elle s’incarne dans une prise de position visible : celle d’un retour à une forme de « gentilité », entendue comme une réappropriation de gestes simples, attentionnés, presque modestes. Dans un contexte où domine le sentiment d’une perte de contrôle et un impression d’impuissance, ces pratiques apparaissent comme des réponses concrètes.

Elles traduisent une volonté de réinvestir le quotidien : fabriquer ses vêtements, réagencer son intérieur, transformer son environnement immédiat. Autant d’actions qui témoignent d’une reprise de pouvoir à une échelle individuelle, mais qui, par extension, réaffirment une capacité d’agir sur le monde au sens large.

Cette approche fait écho à des héritages culturels où la transformation du cadre de vie relevait de gestes ordinaires : comme les femmes de ma famille qui en Pologne peignaient des fleurs sur les maisons ou les mineurs qui faisaient des sculptures. Une forme de plasticité du monde.

Affiche 2026 Circulation(s) © Sadie Cook & Jo Pawlowska

L’affiche 2026 est signée par le duo Sadie Cook & Jo Pawlowska : un choix unanime ?

La question de l’affiche demeure, chaque année, un sujet de débat. Rien n’est figé : les discussions sont constantes, nourries par les échanges entre les différentes parties prenantes, dont Amélie, coordinatrice du projet. Si un socle commun d’accord existe autour des intentions et des expressions artistiques, les points de vue se confrontent, s’ajustent et s’enrichissent mutuellement.

Ce processus s’inscrit dans une continuité : celle d’un historique déjà riche de quinze affiches, mais aussi d’un fonctionnement horizontal, en résonance avec la diversité des pratiques artistiques présentées. Il s’appuie également sur la singularité des artistes invités, porteurs d’univers qui ne coïncident pas nécessairement avec ceux des organisatrices, mais qu’il s’agit précisément d’accueillir.

Cette réflexion s’accompagne d’une conscience critique : celle d’un collectif majoritairement féminin, souvent blanc et en grande partie français, qui cherche à ne pas imposer ce seul prisme de lecture. 

Les affiches participent ainsi d’un mouvement plus large, engagé depuis plusieurs années, autour de la décolonisation des regards. Elles cristallisent des enjeux multiples : qualité esthétique, inscription dans l’identité visuelle du festival, réception par les publics.

Les décisions ne font jamais l’unanimité, mais c’est précisément là que réside l’intérêt du processus. Ce qui domine, en revanche, c’est une capacité à accueillir des points de vue autres, à les reconnaître, puis à avancer collectivement ensemble.

Autre phénomène intéressant : l’émergence des duos 

Les formes de création en duo se multiplient, mais évoluent profondément dans leur organisation. Loin des collectifs traditionnels d’autrefois, émergent aujourd’hui des structures plus hybrides. Des individus, pas nécessairement experts, se rassemblent autour d’un sujet commun, s’en emparent progressivement et en explorent les différentes dimensions.

Quelles sont les instances et initiatives que vous surveillez en termes d’émergence ? 

Au-delà de l’image, mes références s’ancrent principalement dans l’art brut, les pratiques vernaculaires, les archives polonaises et les formes d’art traditionnel. À cet égard, le Maroc attire particulièrement l’attention : une scène foisonnante y émerge actuellement, sans véritable cadre académique. Les initiatives s’y développent de manière organique, portées par le bouche-à-oreille et des ateliers collaboratifs entre artistes. Autant de pratiques spontanées, affranchies des institutions muséales et des écoles, vers lesquelles se porte mon regard et qui nourrissent ma curiosité.

Pour finir, dernière question sur la Maison Ligérienne de l’Image à Tavers (45) que vous dirigez : quelles sont les ambitions de ce lieu ? 

Créée il y a trente ans, l’association Valimage s’est d’abord développée autour d’ateliers scolaires et de résidences, invitant progressivement des photographes à partager leur pratique lors de workshops ou de séjours temporaires. Il y a quelques années, en partenariat avec la DRAC et la mairie de Tavers, l’association a investi un lieu pérenne : une ancienne école de garçons réhabilitée, destinée à devenir la Maison de l’image.

À l’étage où résident les artistes, un studio photo est installé. Aujourd’hui, trois artistes bénéficient chaque année d’une résidence, un nombre qui devrait augmenter avec le développement de nouveaux projets. Chaque programme est conçu en collaboration avec Tavers et d’autres communes voisines. Parmi les résidences en cours, on compte Marta Bogdanska, récemment accueillie dans le cadre de la résidence LIGER, ainsi que Julia Lê pour la résidence ARDELIM, menée entre Tavers et Beaugency.

L’association s’engage également dans des projets mêlant art et sensibilisation : la résidence BIODIVERCINE, avec Donald Abad, explore la biodiversité à travers la réalisation d’une œuvre vidéo, accompagnée de séances de co-métrage et d’ateliers avec les jeunes.

De plus, La Maison de l’image accueillera un lieu de diffusion, situé dans une ancienne grange évoquant le passé mérovingien de Tavers et dont l’ouverture est prévue pour 2027.

A terme, la Maison de l’image sera le pôle photographique de la Région Centre-Val de Loire, et intégrera le réseau DIAGONAL. 

Infos pratiques :

Circulation(s), 16ème édition 

Festival de la jeune photographie européenne 

Focus Irlande 

Programmation : 

Les studios photo 

Le Prix du Public 

WE- professionnel : les 10 et 11 avril 2026 

Jusqu’au 17 mai 2026 

CENTQUATRE 

5 rue Curial, 75019 Paris

Tarifs

Plein 6 euros

Gratuit 4 euros

Exposition ouverte du mercredi au dimanche, de 14h à 19h

festival-circulations.com