La donation Lemaître au macLYON « Regards sensibles » : rencontre avec un couple passionné et au cœur de l’image en mouvement !

Vue de l’exposition Regards sensibles – œuvres vidéo de la collection Lemaître au macLYON du 6 mars au 12 juillet 2026
Œuvre : Mika Rottenberg, Sneeze, 2012.  
Collection macLYON – Donation Jean-Conrad et Isabelle Lemaître.
Photo : Blaise Adilon

Isabelle et Jean-Conrad Lemaître ont choisi de donner en totalité au macLYON leur collection d’art vidéo, un corpus exceptionnel et unique de 170 œuvres couvrant 40 ans de création autour de 155 artistes français et internationaux. Le choix de Lyon, lieu de naissance du cinéma et cette institution majeure et pionnière en ce domaine, a été une évidence comme le souligne le couple engagé depuis 30 ans dans cette aventure personnelle et artistique. Leur choix exclusif en faveur de l’image en mouvement et leur engagement sans relâche auprès des artistes et du monde de l’art à travers notamment LOOP à Barcelone, le Fresnoy avec le Prix StudioCollector qui arrive à sa 20ème édition, le Jeu de Paume… en font des acteurs incontournables et toujours prêts à partager leur passion. Avec ce geste généreux, c’est une nouvelle vie qui s’ouvre pour leur collection qui va rester entière et visible. L’exposition « Regards sensibles » imaginée par Tasja Langenbach, commissaire (festival Videonale), réunissant 28 vidéos propose une traversée sous le prisme d’états émotionnels multiples et graduels entre la joie (Arthur Kleinjan), la peur (Johanna Billing), la douleur (Sigalit Landau), la résilience (Clément Cogitore) ou l’espoir (Marcos Avila Forero), le tout soulignant le caractère très humain de la collection. Les couleurs entre rose et bleu favorisent une sensation de douceur et de méditation tandis que des dispositifs immersifs classiques alternent avec des îlots permettant de s’arrêter et de s’imprégner davantage. En plus de certaines vidéos exposées dès le hall du musée, un cycle de projection est proposé dans l’auditorium prolongeant les enjeux et questionnements. 

Avec l’arrivée de la collection Lemaître, le macLYON va être doté d’un total de 350 d’œuvres vidéo pour s’affirmer comme un acteur majeur dans ce domaine et engager des collaborations inédites à une échelle locale ou plus internationale, ce dont se félicite Isabelle Bertolotti, directrice du musée. Isabelle et Jean-Conrad expliquent pourquoi avoir suivi l’art vidéo à partir du moment de bascule technique quand sont apparues « des petites caméras Portapak, très maniables plus légères et moins chères… » et reviennent sur les évolutions de ce médium. Une prise de risque et un questionnement continu sur notre monde, proche ou lointain. Ils ont répondu à mes questions. 

Jean-Conrad et Isabelle Lemaître © Photo macLYON

Marie de la Fresnaye. Avez-vous participé au choix de la commissaire ? 

Isabelle Lemaître. La commissaire a été retenue par le musée. Dans un premier temps, ses choix nous ont un peu surpris : certaines pièces retenues nous semblaient moins fortes que d’autres de la collection, dont la portée est très explicitement politique ou géopolitique. Mais nous avons rapidement compris que la commissaire souhaitait privilégier une forme de progression, fondée avant tout sur la sensibilité. Peut-être est-ce d’ailleurs ce dont le public a le plus besoin à l’époque que nous traversons.

En découvrant l’exposition dans son ensemble et le parcours qu’elle propose, nous avons finalement réalisé que la dimension politique y est bien présente : on y retrouve notamment des artistes iraniens (Emad Dehkordi), palestiniens (Jumana Emil Abboud), israéliens ou encore libanais avec Walid Raad et l’Atlas Group. Au final, l’ensemble se révèle plus puissant que ce que nous avions perçu au départ, et la progression du parcours s’avère particulièrement pertinente. 

MdF. A quand remonte votre décision de donation en faveur du macLYON ?

IL. Il devenait nécessaire de trouver une solution pour l’avenir de cette collection d’art contemporain. Nous allons bien, bien sûr, mais avec le temps qui passe et des enfants peu intéressés par sa reprise, la question s’est naturellement posée.

L’an dernier, Solene Guiller avait réalisé un important travail d’inventaire, établissant notamment une base de données de la collection. Elle connaissait Matthieu Lelièvre. Un jour, celui-ci m’a envoyé un courriel : je les ai alors mis en relation. D’une certaine manière, ce sont eux qui nous ont choisis.

De notre côté, nous avons été immédiatement séduits, pour plusieurs raisons. Nous souhaitions d’abord que la collection reste en France. Lyon s’est imposée naturellement : c’est la troisième ville du pays et un musée que nous connaissions déjà bien, notamment grâce à la Biennale d’art contemporain. Nous y avions également des contacts, comme Isabelle Bertolotti et Matthieu Lelièvre.

La ville possède par ailleurs une forte histoire liée au cinéma, ce qui résonne particulièrement avec une partie de la collection. Enfin, pour une raison plus personnelle, nous possédons une maison en Bourgogne, ce qui rend Lyon facilement accessible. Lyon s’est donc révélée être une destination idéale.

MdF. Il y a un autre lien naturel qui se joue avec Antoine de Galbert, qui a fait une donation au macLyon en 2024 et qui avait exposé précédemment votre collection à la Maison Rouge 

IL. Oui, c’est en effet très émouvant. Nous en avons parlé avec Antoine la semaine dernière : comme lui en 2024 avec l’exposition Désordres, nous occupons aujourd’hui tout le deuxième étage. D’une certaine manière, nous continuons donc à suivre son parcours.

Il nous a d’ailleurs dit très gentiment : « C’est une passion commune. » Je lui ai répondu en souriant : « Non, une passion en commun. » Il sera d’ailleurs présent demain.

Nous sommes très touchés de pouvoir, d’une certaine façon, nous inscrire dans son sillage.

Vue de l’exposition Regards sensibles – œuvres vidéo de la collection Lemaître au macLYON du 6 mars au 12 juillet 2026
Œuvre : Takehito Koganezawa, Until the End of a Tape, 2008
Collection macLYON – Donation Jean-Conrad Lemaître
Photo : Blaise Adilon

MdF. Trouvez-vous que la scénographie est au service de votre pensée ?

IL. La scénographie est formidable, vraiment très réussie.

L’idée de Tasja est de traduire des humeurs, des états, une forme de sensibilité. Elle expliquait d’ailleurs que le rose renvoie à la peau, tandis que le bleu évoque des îlots de contemplation.

La progression du parcours est particulièrement intéressante, jusqu’à l’idée de résilience. C’est un aspect qui nous a beaucoup plu, avec, en point final, l’installation de Superflex.

MdF. Qu’est-ce-qui se dégage de la collection ? même si vous soulignez ne pas aimer l’idée de thèmes 

IL. Nous parlons en effet rarement de thèmes, mon mari y est particulièrement réticent, même si certaines lignes de force apparaissent dans la collection.

Comme je le disais tout à l’heure, beaucoup d’œuvres tournent autour de l’humain : la joie, la souffrance, la violence… autant d’émotions qui traversent les vidéos que nous avons choisies au fil du temps.

MdF. Quels sont vos critères de sélection et achetez-vous à deux ? 

IL. Nous fonctionnons beaucoup par coups de cœur. C’est lui la tête pensante : il a l’œil, il suit son instinct. Pendant longtemps, c’est lui qui a acheté le plus, parfois même sans forcément m’en parler. C’est ainsi, au fil du temps, qu’il a constitué une très belle collection.

Pour nous deux, c’est aussi une véritable construction de couple, un projet de vie. J’aime d’ailleurs reprendre une phrase de Guillaume Piens qui résume bien notre démarche : « C’est une passion privée qui va passer au public »

MdF. Un catalogue accompagne-t-il l’exposition ? 

Jean-Conrad Lemaître. Les publications accompagnant la collection ne sont pas une première. Des catalogues ont déjà été édités à l’occasion d’expositions à la Maison Rouge, àla Kunsthalle de Kiel (Allemagne)ou encore àl’Art Center de l’Université de San Diego. Pour le macLYON, un nouvel ouvrage paraîtra en mai. Particularité de cette édition : elle présentera l’ensemble de la collection, et non la seule exposition en cours, un choix éditorial qui en fait tout l’intérêt.

MdF. Est-ce que vous allez participer à la programmation associée ? 

IL. Nous sommes basés à Paris, mais nous viendrons régulièrement pour accueillir des groupes de collectionneurs et d’amis, que ce soit le Palais de Tokyo, Kadist… Une table est prévue le samedi 28 mai avec Tasja Langenbach.

Nos enfants viendront aussi, et nous essaierons d’être présents à ces différentes occasions.

MdF. Quels sont les lieux où vous repérez les artistes ?

JCL. Pendant longtemps, cela passait principalement par les galeries. Aujourd’hui, elles sont moins nombreuses à se tourner vers la vidéo.

Le marché est aussi plus difficile en ce moment, dans un contexte marqué par les tensions politiques et les guerres. Cela n’empêche évidemment pas les artistes de continuer à produire des œuvres vidéo ; il suffit de voir ce qui se fait au Fresnoy. En revanche, on en voit moins dans les foires, ce qui crée une forme de cercle vicieux : comme la vidéo est moins présente dans les foires et dans les galeries, les collectionneurs sont aussi moins enclins à s’y intéresser.

Ce phénomène tient surtout aux logiques du marché. La vidéo n’est pas plus difficile à exposer en soi, mais elle demande de l’espace et, dans un contexte où les foires coûtent très cher, les galeries cherchent avant tout à vendre. Face à cette incertitude, elles prennent moins de risques.

Nous avons aussi fait de belles découvertes au Salon de Montrouge. 

MdF. La vidéo demande du temps pour le regardeur et certaines conditions de monstration

JCL. Oui, c’est vrai, même s’il y aura toujours des gens qui prendront le temps de regarder de la peinture.

MdF. Quels sont les pays ou les zones géographiques que vous trouvez intéressants en matière de vidéo ? 

JCL. En Europe, l’intérêt est comparativement moindre, même s’il existe quelques exceptions. L’Allemagne, par exemple, reste très active, notamment avec le festival Videonale, que dirigeTasja. Les pays d’Europe de l’Est constituent également des scènes dynamiques.

Aux États-Unis, l’intérêt se concentre surtout sur la côte ouest, où la pratique de la vidéo est historiquement bien ancrée. La côte est, en revanche, semble moins engagée dans ce domaine. De toute façon, comme nous ne vivons pas aux États-Unis, il est toujours difficile d’appréhender précisément ce qui se passe sur ce marché lorsqu’on n’y est pas directement présent.

En Amérique du Sud, plusieurs scènes sont également intéressantes. Des pays comme la Colombie ou l’Équateur comptent des artistes particulièrement stimulants.

Du côté du Moyen-Orient, certaines figures méritent aussi d’être suivies, notamment en Égypte et au Soudan. En Égypte, Wael Shawky a vu sa cote fortement progresser et est devenu directeur artistique d’Art Basel Doha. Nous avons également découvert Amir Youssef, qui a reçu le Prix StudioCollector que nous avons créé. Je citerais aussi l’artiste tunisien Younès Ben Slimane, lauréat du prix en 2021. Enfin, l’Afrique du Sud constitue également une scène très ouverte en matière d’art vidéo.

MdF. En quoi consiste le Prix StudioCollector ?

IL. Cette année marque la vingtième édition du prix, qui devrait se tenir en novembre, en principe au Jeu de Paume. Vingt ans d’existence : ce n’est déjà pas si mal d’avoir tenu sur la durée ! 

Le principe est simple : parmi les artistes du Fresnoy, un lauréat est choisi et reçoit une dotation de 7 000 euros, remise par un collectionneur ou un couple de collectionneurs, que nous désignons chaque année. Ce système permet de renouveler les goûts et les regards, et d’éviter que le prix ne devienne une sorte de « prix Lemaître ».

Cette année, c’est Nathalie Mamane-Cohen qui a accepté d’endosser ce rôle.

Infos pratiques :

« Regards sensibles », Œuvres vidéo de la collection Lemaître

Egalement lors de votre visite :

Peinture froide. Giulia Andreani

Encore lui ! Jean-Claude Guillaumon

Bar CodeX

jusqu’au 12 juillet 2026

macLYON

Cité Internationale 

https://www.mac-lyon.com/fr/programmation/regards-sensibles-oeuvres-video-de-la-collection-lemaitre