Salon de Montrouge 2026 : Interview Amir Youssef Yacob

Amir Youssef Yacob, Salon de Montrouge 2026 courtesy de l’artiste, photo Aurélien Mole

Parmi la quarantaine d’artistes du Salon de Montrouge 2026, l’installation et le fim « Apoleon » de l’artiste égyptien Amir Youssef Yacob autour de la campagne de Napoléon Bonaparte en Égypte se démarque. 

Diplômé des Beaux-Arts d’Alexandrie en 2015 et de l’École d’art d’Aix-en-Provence, l’artiste a ensuite poursuivi au Fresnoy pour se focaliser sur le proto-cinéma et l’archéologie visuelle autour de questionnements sur le militarisme et l’impact de l’armée en termes de changements climatiques. Il revient sur le point de départ du film au musée de l’Armée à Paris : un diorama constitué de petits soldats de plomb à qui il redonne vie dans une lecture décoloniale autour du rêve mégalomane et de la propagande de l’Empereur. Dépasser le cadre des récits figés de l’histoire officielle est l’un de ses enjeux. Ce film et le projet le Panoramythique lui a valu le Prix SCAM 2024, associé à une résidence de production au 104. Si la participation au Salon de Montrouge représente une réelle opportunité pour Amir, il retrace différentes étapes décisives de son parcours entre l’Égypte et la France, du programme MASS Alexandria fondé par Wael Shawky à sa résidence à la Cité internationale des arts en passant par le Prix Studio Collector. L’artiste qui est également exposé au musée du Louvre Lens dans le cadre de « Par-delà les Mille et Une Nuits. Histoires des orientalismes », a répondu à mes questions. 

Comment avez-vous reçu la nouvelle de votre sélection au Salon de Montrouge ?

Je connaissais la réputation du Salon de Montrouge, tant en France qu’à l’international. Cette invitation représentait également pour moi l’opportunité de rejoindre une véritable communauté d’artistes, au nombre de quarante au total. J’étais honoré et enthousiaste de pouvoir vivre cette expérience de partage, à la fois avec mes pairs et avec le public de Montrouge.

Ma pratique, centrée sur les archives figées dans les musées et leur réinterprétation dans l’espace public à travers des films, des installations et des performances, trouvait ici un écho parfait. C’était l’occasion de présenter le film Apoléon dans la salle de projection, mais aussi de dévoiler une nouvelle pièce réalisée spécialement pour l’événement : une réplique grandeur nature de la campagne d’Égypte.

La préparation, qui a duré six mois, a été extrêmement riche, ponctuée de nombreux échanges avec le comité de sélection et l’ensemble de l’équipe du salon. Cette expérience m’a permis de confronter mon travail à d’autres pratiques, d’affiner ma démarche et de renforcer mon lien avec le public et la scène artistique.

Quel a été le soutien financier autour de la production de cette pièce ? 

Le soutien à la production s’élevait à 250 €, un montant très modeste au regard des coûts réels liés à la création d’une installation immersive. Comme beaucoup d’artistes aujourd’hui, confrontés à la précarité et à des ressources limitées, je n’avais pas d’autre choix que d’investir moi-même dans mon projet, même si cela représentait un effort important. 

Qu’est-ce que le Panoramythique ? 

Le Panoramythique est le prolongement en installation de mon film Apoléon, un projet qui a reçu le Prix Émergences 2024 de la SCAM. Ce prix, au-delà de la dotation financière, offre une résidence de production, actuellement au 104, où je développe le projet.

Il s’agit d’une installation vidéo-immersive et pluridisciplinaire qui combine mes recherches sur le pré-cinéma avec des dispositifs historiques comme le polyorama panoptique de Louis Daguerre, très en vogue au XIXᵉ siècle, et les technologies contemporaines telles que l’intelligence artificielle et le coding. En collaboration avec le 104 à Paris, je travaille à mêler ces automates mécaniques et dispositifs anciens avec les outils numériques d’aujourd’hui. L’objectif est de questionner la construction des récits historiques et mythologiques, notamment dans les espaces muséaux, et d’explorer comment les images, mécaniques ou numériques, façonnent notre perception du passé. Le projet interroge également les liens entre mémoire, pouvoir colonial et réécriture de l’histoire.

L’installation poursuit la volonté initiée au Fresnoy de redonner une dimension physique à l’histoire et de l’animer grâce aux nouvelles technologies. Les personnages, automates mécaniques, racontent leur propre histoire et interagissent de manière autonome avec le public. De l’autre côté de l’écran, le spectateur découvre un théâtre d’ombres qui lui permet de traverser la narration et d’explorer ses coulisses, révélant les mécanismes et les strates cachées de l’histoire.

Après cette résidence au 104, le projet a été sélectionné pour la Biennale Chroniques à Marseille en octobre prochain. C’est une étape enthousiasmante et je suis très heureux de ce suivi, qui permet de prolonger et d’approfondir les recherches amorcées avec Apoléon tout en questionnant notre rapport aux images et à l’histoire.

Cette scène vous a été inspiré par des soldats de plomb au musée de l’Armée, c’est bien cela ? 

Oui des figurines que je découvre au musée des Invalides, figées dans des vitrines et des histoires. Ce qui m’intéresse, à travers ce mouvement et à travers la manière dont je traverse les vitrines, est de pousser les mobilités de l’histoire, de dépasser quelque chose de figé qui me gêne. Ces personnages sont sculptés dans cette position, dans cette expression, dans ce visage. Ils sont nés ainsi et je viens avec le travelling de la caméra et ma voix off, rendre leur histoire vivante. 

Tout a commencé avec ce diorama dont l’échelle est si petite (15x 15 cm) qu’il est difficile de voir les figurines. Le Sphinx est relativement mal dessiné par rapport aux soldats napoléoniens, un détail qui m’a fait sourire ayant grandi avec ce mythe du nez du Sphinx cassé par Napoléon pendant la bataille des Pyramides. A mon arrivée en France, je me suis plongé dans la culture française, dans le cinéma français et j’ai découvert l’histoire d’Astérix et d’Obélix, la Mission des Cléopâtre… et toutes les comédies françaises. Je m’intéresse beaucoup à la comédie et à la satire, parce que le cinéma égyptien avec lequel j’ai grandi, était celui de la comédie, ce qui permettait de traiter des sujets graves et politiques et certaines problématiques de la vie quotidienne. 

La comédie satirique est une manière d’aborder avec une certaine légèreté des sujets très durs. Je ne souhaite pas parler de la guerre de manière directe mais plutôt redessiner cette histoire qui est proposée dans les musées. 

Vous traitez de militarisme avec au départ une expérience de l’armée 

En Égypte, le service militaire étant obligatoire, il n’existe pas de choix : sans l’avoir effectué, il est impossible de travailler ou d’obtenir une autorisation pour quitter le pays. À l’époque, je venais de terminer mes études aux Beaux-Arts d’Alexandrie et j’avais été admis à l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence pour achever mon cursus en France

À mon arrivée à Aix-en-Provence, mon attention s’est portée sur les solutions et technologies inventées et utilisées pendant les guerres. C’est ainsi que je me suis retrouvé au musée de l’Armée aux Invalides, initialement pour explorer les archives et les armes. Par hasard, je me suis retrouvé devant les dioramas relatifs à la campagne d’Égypte. Le musée de la guerre, par sa nature même, est paradoxal : on admire la beauté esthétique des objets tout en prenant conscience que ces armes ont servi à tuer

Je me suis replongé dans l’histoire de la campagne d’Égypte et dans les stratégies militaires mises en œuvre pour transporter des œuvres monumentales, comme l’Obélisque, projet pharaonique pour l’époque mais motivé par la volonté d’un seul homme : Napoléon. Sa manière de s’adresser aux Égyptiens en arabe, prétendant s’être converti à l’islam et se présenter comme un sauveur du peuple gouverné par les Mamelouks, m’a particulièrement interpellé

J’ai suivi son itinéraire et analysé sa stratégie politique, nourrie par le fantasme de l’Égypte antique qu’il cultivait avec l’aide de nombreux savants et scientifiques intégrés à l’expédition. Des ouvrages comme La Description de l’Égypte, première encyclopédie de ce type, documentent la vie quotidienne de cette époque. Ce fantasme de l’Égypte de Napoléon dépasse le cadre égyptien pour toucher à l’ensemble du Moyen-Orient, mêlant mythe, science et politique.

En quoi le Fresnoy a-t-il été un révélateur dans votre parcours ? 

En 2022, alors que j’étais en cinquième année à l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence, je me suis interrogé·e sur la suite de mon parcours. Ayant déjà présenté mon travail dans plusieurs expositions, entre l’Égypte et la France, je ressentais le besoin de franchir une nouvelle étape.

C’est à ce moment que l’idée d’intégrer Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains s’est imposée. J’en avais entendu parler depuis l’Égypte : une institution de renommée internationale, reconnue pour ses moyens technologiques exceptionnels et la qualité de son accompagnement artistique. Des critères essentiels pour nous, artistes, car au-delà des outils et des ressources, ce sont les cadres de pensée et les modes de réflexion qui nourrissent profondément nos pratiques.

J’ai donc tenté le concours du Fresnoy, avec peu d’espoir mais animé par le désir d’explorer un environnement exigeant et stimulant.

Le Fresnoy s’est rapidement révélé une étape déterminante, m’ouvrant à une approche nouvelle du cinéma. Bien que mon diplôme initial portait sur la peinture, je m’étais parallèlement investi dans la scène contemporaine, notamment à travers le programme Mass Alexandrie initié par l’artiste Wael Shawky. Cette expérience fondatrice m’a permis de voyager et d’assister à la Documenta 13 de Kassel, un événement extraordinaire où j’ai découvert des artistes venus du monde entier.

Ces expériences m’ont naturellement guidé vers le cinéma et le stop motion avant même mon arrivée au Fresnoy. Invité comme artiste dans un dispositif de mentorat similaire à celui du Salon de Montrouge, j’ai travaillé avec Basma Al Sharif autour du projet Apoléon, une opportunité unique pour explorer de nouvelles formes narratives. L’un des souvenirs les plus marquants reste notre repérage au musée de l’Armée, lorsque nous avons pu sortir les figurines de leurs vitrines. Grâce au Fresnoy, j’ai eu accès aux ressources nécessaires pour concrétiser ce projet.

Au Fresnoy, j’ai également découvert l’importance du travail collectif et le rôle d’un réseau professionnel solide. Réaliser un film avec une équipe talentueuse m’a montré que le cinéma est avant tout un travail d’équipe. Je tiens à saluer le rôle de mon chef opérateur, Alan Guichaoua : notre rencontre a été immédiate, presque instinctive, et je réalise aujourd’hui combien cette collaboration reflète ma vision de réalisateur.

Cette étape a été un véritable détonateur. Après cinq années d’installations immersives à Aix-en-Provence, j’ai compris qu’il était temps de m’immerger pleinement dans le cinéma et de me considérer comme un cinéaste à part entière. Comme cet enfant qui arrive en France pour jouer avec les figurines, traverser les vitrines et reprendre en main sa propre histoire, le Fresnoy m’a permis de transformer l’immobilité du musée en un récit vivant, intime et partagé.

Pour aller vers la résidence à la Cité internationale des Arts, comment cela a-t-il été possible ? 

Lorsque j’étais au Fresnoy et toujours selon la question de la prochaine étape, prochaine destination, j’ai envisagé Paris après avoir passé plusieurs années dans le sud de la France. Paris pour moi, ce n’est pas juste une ville, une capitale mais un endroit de passage pour des artistes du monde entier si l’on regarde l’histoire d’art. L’enjeu au-delà de ce passage obligé, était d’intégrer toute une scène très riche et nouvelle. Mais dans la mesure où il est très coûteux de pouvoir s’y installer, j’ai postulé au programme InSitu de la Fondation Carasso.

Pendant cette période, j’ai repris une partie de mes recherches liées au domaine militaire scientifique selon une perspective écologique à travers « FONTE » des performances réalisées avec des arbres en glace qui fondent devant le public. Ce qui m’anime en matière d’écologie est la mesure de l’impact de la guerre, des armes sur tous les changements climatiques. Ce projet de résidence à la Cité internationale des arts m’a permis pendant 6 mois de faire de nombreuses rencontres avec des artistes, des commissaires d’expo et d’autres professionnels qui sont basés à Paris. La Cité internationale offre une magnifique plateforme pour rencontrer des personnes et des artistes du monde entier.  Une grande chance. 

Autre étape importante :  Prix Studio Collector, 18ᵉ édition.

En 2024, j’ai eu l’honneur d’être lauréat pour mon film Eman dans le cadre de Panorama 26 au Fresnoy. Ce projet est profondément personnel, tourné autour de ma mère et de son décès survenu quelques semaines avant mon départ pour l’Égypte. J’ai pris le temps de faire mon deuil à travers ce lien unique et inexplicable que l’on entretient avec une mère

Issu d’une famille copte, j’ai voulu témoigner de ce rapport très fort au miracle et aux morts, en mêlant archives familiales et images tournées à l’église Saint-Quentin (Aisne). Ne disposant d’aucune trace vocale de ma mère, si ce n’est dans les cassettes de notre enfance, j’ai puisé dans ces enregistrements pour nourrir le film

Ce Prix Studio Collector a également été une formidable opportunité professionnelle. Les Lemaître, dont mon œuvre fait désormais partie de la collection, ont suivi mon travail et mes actualités artistiques avec attention

Paris, ville pleine d’histoires et de destins qui se croisent, riche en traces, émotions et liens, continue de m’inspirer. Je prépare d’ailleurs un prochain long métrage, même s’il est encore trop tôt pour en dévoiler les détails.

Relire en complément mes interviews d’Andrea Ponsini, directeur artistique et de Stéphanie Pécourt, membre du comité curatorial. 

Infos pratiques :

69ème Salon de Montrouge 

Jusqu’au 1er mars 

tous les jours de midi à 19h, les samedis de midi à 21h, 

Entrée libre et gratuite 

Beffroi de Montrouge, place Emile Cresp – 92120 Montrouge

Ligne 4, Mairie de Montrouge 

https://salondemontrouge.com