Art Genève 2026 : Rencontre avec Danaé Panchaud, Centre de la photographie, Genève, santé mentale et enjeux de monstration des images 

Zoe A. Keller & Batia Suter. Uqbaroxy. Courtesy The Warburg Institute

L’un des points forts d’Art Genève est de donner à voir l’excellence des institutions culturelles suisses qui participent en nombre à la foire. C’est à cette occasion que je retrouve le Centre de la photographie de Genève dirigé par Danaé Panchaud. Dans le cadre du vaste projet de rénovation du Bâtiment d’art contemporain (MAMCO, centre d’art contemporain et centre de la photographie), Danaé Panchaud a mis en place un certain nombre de collaborations avec d’autres lieux de Genève. Pour la foire, elle présentait un duo show des artistes suisses Yvan Alvarez et Bernard Tullen en préfiguration d’une exposition collective au Commun qui s’inscrit dans le cadre du Bicentenaire de la photographie. De plus le centre de la photographie se déploie à la Bibliothèque de Genève autour du projet de Zoe Keller et Batia Suter et également à la Maison de l’enfance et de l’adolescence avec une exposition de la photographe Lia Darjes. Rattachée aux Hôpitaux de Genève, cette institution revendique une approche psychiatrique très novatrice en connexion avec l’art et le monde extérieur, une expérience que juge essentielle Danae Panchaud dans la prolongation d’un engagement professionnel autour de la santé mentale et qui invite selon elle, à penser autrement une exposition de photographie. Elle a répondu à mes questions. 

Le Centre de la photographie est un participant régulier d’Art Genève : que représente la foire pour vous ? 

En effet nous y participons régulièrement et c’est un rendez-vous très important pour nous. Dans la mesure où l’objectif du Centre de la photographie est de faire connaître des artistes qui n’ont pas encore de représentation en galerie, auprès d’une audience plus large que ce soient les galeries, acteurs du marché de l’art, mais aussi les institutions et le grand public, Art Genève est la plateforme idéale pour remplir ces enjeux. De plus notre centre étant fermé pour travaux, nous sommes désireux de maintenir informé le public de nos différents projets hors les murs.  

Zoe A. Keller & Batia Suter. Uqbaroxy. Courtesy The Warburg Institute

Quel bilan de cette édition 2026 ? 

L’expérience a été très positive lors de cette édition 2026 d’Art Genève. Nous avons eu énormément de passage et d’intérêt pour notre duo show des artistes Yvan Alvarez et Bernard Tullen et de nombreuses questions autour de ces expérimentations du médium aux confins de la peinture en ce qui concerne Tullen. Nous avons noué de nouvelles connexions ou renforcé certaines.  Cela a été l’une de nos plus belles participations. 

Lia Darjes, Plate IX, 2023, courtesy de l’artiste

Cette présentation préfigure une exposition collective à l’espace du Commun au printemps prochain intitulée Le Palais des tressaillements : quels en sont les contours ?

Le Commun est un lieu appartient à la ville de Genève et qui peut être qui est attribué sur concours à plusieurs périodes de l’année que l’on soit une institution, une association, un festival autour d’un projet sous différentes formes. Cela ouvre donc à une programmation très diverse, dans un espace plus grand que notre lieu habituel permettant une exposition sur deux étages. Dans le cadre de cette présentation à Art Genève, nous ne voulions pas nous déconnecter du reste de notre programmation mais au contraire l’annoncer sous la forme d’une avant-première avec deux des 14 artistes qui seront présentés. 

Quelles vont être les partis pris de cette exposition ?

L’exposition s’inscrit dans le cadre du Bicentenaire de la photographie, célébrée particulièrement en France et qui a servi de ligne de fond pour la réflexion de notre programmation 2026- 27. Ce que nous allons examiner et notamment avec le Palais des tressaillements, est la question de l’héritage des images, de leur circulation, de leur appropriation, de leur signification. A partir du constat que nous sommes tous producteurs d’images à titre individuel, mais aussi à titre collectif, l’objectif est d’évaluer ces images qui sont charriées jusqu’à nous, ces images dont on hérite, parfois consciemment ou inconsciemment à l’aide de propositions d’artistes. Ce projet a quelque chose d’un peu spéculatif et intuitif. La proposition d’Yvan Alvarez et de Bernard Tullen participe de ces enjeux. 

Vous proposez un hors- les- murs à la Bibliothèque de Genève, autour des archives Eranos : de quoi s’agit-il ? 

Il s’agit d’un travail de la chercheuse en culture visuelle Zoé Keller et de l’artiste Batia Suter qui collaborent pour la première fois autour des archives Eranos. Ce grand corpus d’images (3 000) a été réuni entre les années 1920 et 50 par la spiritualiste Olga Fröbe-Kapteyn, autour des réflexions du psychiatre Carl Jung sur l’inconscient collectif et les archétypes. C’est une collection qui est traversée par beaucoup d’idéologies communes dans les années 1920-50, correspondant à des heures très sombres de l’Europe. Il y avait aussi ce souhait de penser l’humanité comme une sorte d’unité. Ces idéologies qui sous-tendent ces archives sont ensuite aussi analysées, critiquées par Keller et Suter. Zoé Keller a écrit un message très pertinent sur comment on peut continuer à regarder ces archives, les mobiliser à l’aune d’une pensée contemporaine critique. 

Batia Suter qui est intervenue aux dernières Rencontres d’Arles, part de la théorie des affects selon sa démarche usuelle pour dérouler une narration particulière où la manipulation numérique suscite une tension entre les images et leur séquençage visuel. 

En quoi cette collaboration avec la Bibliothèque de Genève est-elle significative de votre projet ? 

Cet espace à la Bibliothèque nous ouvre à d’autres publics, notamment les étudiants qui y travaillent. Cela nous donne aussi l’occasion de nouer de nouvelles collaborations car même si cela reste peu connu, la Bibliothèque a une collection photographique très importante de l’ordre de quatre millions de photographies et documents, ce qui ouvre à de nouvelles opportunités. Nous préparons conjointement pour 2027 et dans le cadre du Bicentenaire, une série de rencontres, et un colloque qui croisera des questions liées à la conservation, à l’histoire avec le centre d’iconographie et des questions plus contemporaines avec le Centre de la photographie.

Lia Darjes, Plate I, 2021, courtesy de l’artiste

Pour aller vers la Maison de l’enfance et l’adolescence avec la Fondation Convergences : comment est né ce projet ? 

C’est un programme très spécifique qui prend place dans la Maison de l’enfance et de l’adolescence, rattachée aux Hôpitaux de Genève. Ouvert en 2023 ce lieu de soin, d’enseignement et de recherche est fondé sur un principe novateur d’ouverture de la psychiatrie sur le monde extérieur pour des jeunes âgés de 18 à 25 ans. Le programme culturel fait partie intégrante du concept. Ce n’est pas une pièce rattachée, ou un programme satellite. Cela est intégré à la conception du bâtiment dans l’idée que des activités culturelles, mais aussi sportives, sont bénéfiques aux patients notamment hospitalisés. L’idée est aussi de décloisonner l’hôpital psychiatrique qui est encore aujourd’hui, un lieu qui peut susciter beaucoup d’appréhensions et de préjugés avec la peur ou la honte d’y entrer. L’espace culturel ouvert à toutes et à tous a comme ambition d’être un lieu où l’on peut aussi bien aller boire un café, voir un film en famille, etc. 

L’espace d’exposition n’est pas isolé, avec une porte à franchir dans une intention particulière. C’est un espace que les gens traversent, s’y arrêtent ou non. Notre programmation à raison de quatre à cinq expositions photographiques par an, est pensée en écho au travail de soins qui est accompli à la Maison de l’enfance et de l’adolescence. On ne présente pas des projets qui traitent directement de santé mentale mais on essaie d’évoquer de manière subtile les thématiques qui traversent l’institution comme par exemple, la question du vivre ensemble, de l’enfance et de l’imagination, la question de l’identité ou de la transformation. Nous présentons en ce moment le travail de l’artiste allemande Lia Darjes qui a trouvé l’inspiration de cette série instituée Plates I–XXXI, pendant le confinement lorsqu’ un écureuil est venu saisir un morceau de gâteau laissé sur la table du jardin de ses parents. 

Une scène qu’elle recréé ensuite après des repas en famille ou entre amis, composant une forme de nature morte à partir des restes : repas, des fleurs, miettes et laissant sa caméra se déclencher en son absence. Des moments suspendus qui mettent en lumière une coexistence entre l’humain et l’animal souvent invisible. 

Lia Darjes, Plate X, 2023, courtesy de l’artiste

Ce programme, est quelque chose que vous défendez particulièrement ?

C’est quelque chose qui me tient beaucoup à cœur en effet. J’ai travaillé presque 10 ans en psychiatrie adulte lors d’une autre phase de ma vie. La psychiatrie est souvent le parent pauvre de la santé publique. La Maison de l’enfance et de l’adolescence est vraiment un lieu unique et très réussi dans son architecture. Il n’est pas stigmatisé et stigmatisant. Cela nous permet un exercice très stimulant parce que l’on doit s’adresser à un public qui n’est pas forcément ouvert à l’art ou venu voir une exposition que ce soient les patients, les familles, les employés. Des personnes qui sont là pour boire un café, en train de repenser à un moment où quelque chose s’est dénoué ou au contraire d’appréhender un rendez-vous difficile. Notre réflexion est : Quelle expérience peut-on proposer avec la photographie sur un temps très court à un public non habitué ? 

Quelle est la date de réouverture du Centre de la photographie ? 

Les travaux qui ont commencé il y a à peu près un an, continuent jusqu’à la fin 2023. On devrait réintégrer le bâtiment début 2029 et ensuite, après quelques mois, être prêts pour l’ouverture.

Comment sélectionnez-vous et repérez-vous les artistes que vous avez envie d’accompagner ?

Le processus est très large. On suit bien entendu ce que font nos collègues, les autres institutions. On participe aussi à un certain nombre de jurys, de concours, ce qui nous permet de repérer des artistes qui peuvent entrer dans notre programmation. On fait aussi partie du réseau européen Futures Photography, plateforme regroupant une vingtaine d’institutions dédiées à la photographie émergente. Nous avons rejoint ce réseau en 2023. Nous avons déjà invité cinq ou six artistes via ce réseau qui permet de belles rencontres. De plus et je le signale parce que ce n’est pas nécessairement le cas de toutes les institutions mais nous recevons aussi des soumissions d’artistes. On regarde toutes les propositions qui nous sont faites.

Infos pratiques :

Le Centre de la photographie à la Bibliothèque de Genève :

Zoe A Keller et Batia Suter « Uqbaroxy »

jusqu’au 9 mai 2026

Promenade des Bastions, 8 – Genève

Le Centre de la photographie à la Maison de l’enfance et de l’adolescence : 

Lia Darjes : Plates I – XXXI

jusqu’au 27 mars 2026

https://www.centrephotogeneve.ch/fr/exhibitions