Vue de l’exposition Don Quichotte, Mucem, scénographie atelier Maciej Fiszer, Octobre 2025 © Nadine Jestin – Hans Lucas – Mucem
Parmi les incontournables expositions de la cité phocéenne actuelles, le Mucem avec Don Quichotte et Clément Cogitore (promontoire du Fort Saint-Jean) méritent le détour.
Dans la « Grotte de Montesinos » avec Don Quichotte :
Si la fortune littéraire et cinématographique de l’ouvrage de Cervantes n’est plus à faire, sa transposition en exposition s’avère un exercice délicat. Aude Fanlo et Hélia Paukner, les commissaires relèvent le défi sous le prisme du burlesque et du rire à partir de 200 pièces en provenance des collections du Mucem et autres prêteurs internationaux en collaboration exceptionnelle avec la Bibliothèque nationale d’Espagne. Le parcours non pas conçu comme une illustration de l’œuvre se veut un itinéraire transhistorique jalonné de surprises, « de Charybde en Scylla » pourrait-on dire face à certains obstacles qui se dressent sur la route. Tout commence par l’évocation de la bibliothèque du noble chevalier, réelle ou imaginaire avec cet autoportrait du peintre Célestin Nanteuil sous les traits d’un fou ou les marionnettes du suédois Michael Meschke avec cette silhouette flottant ou encore les très nombreuses éditions, in folio, ex libris… sous vitrines.Les incroyables enluminures du coffret de Reinhold Metz font partie des découvertes alors que se profile l’installation de l’artiste espagnole Pilar Albarracín qui renvoie à l’épisode des bûchers de l’Inquisition espagnole « les livres au feu » mais aussi à la sottise selon le titre de l’installation et à l’absurde. Une fois ce prologue posé, les séquences du parcours sont :
armures et casseroles,
errances, exploits, illusions
se prendre au jeu : fêtes et spectacles.

Michael Kenna, Quixote’s Giants, Study 1 (Les Géants de don Quichote. Étude 1), tirage gélatino-argentique, Campo de Criptana, La Manche, Espagne, 1996 © Michael Kenna
S’il est impossible de s’arrêter sur chaque œuvre entre peinture, photographie, film… de Picasso à Gérard Garouste en passant par Salvador Dali, Francisco de Goya, Pieter Brueghel ou le réalisateur Hassen Ferhani, la dérive très contemporaine de l’artiste marseillais Abraham Poincheval « En (rase) campagne » qui s’est lancé dans une performance très physique d’une traversée de la Bretagne vêtu d’une lourde armure apporte une pause bienvenue dans ce récit foisonnant. Autre transcription féministe cette fois avec Monique Wittig qui imagine avec la pièce le Voyage sans fin une version détournée de l’ouvrage de Cervantes avec uniquement des rôles de femmes comme le rappelle la photographie de « Sande Zeig dans le rôle de don Quichotte ».
La question de l’illusion est soulevée dans le chapitre par la commande passée à Claire Ananos qui s’est plongée dans les collections numériques de la Bibliothèque nationale d’Espagne pour penser l’installation immersive « La grotte de Montesinos » façon camera obscura, tandis que Gustave Doré donne une vision plus romantique du génie incompris de tous. Petit focus photographie sur le mythe des moulins à vent avec Michael Kenna et Anthony Morel adepte du Do It Youself qui confectionne son appareil photographique et a imaginé une méthode de tirage à partir de charbon conçu avec des cannes de Provence récoltées sur place. Sa démarche est la plus écoresponsable possible. Cette série « À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte » qui capte le passage du vent dans les éoliennes est incroyable.
Dans la partie consacrée aux théâtres ambulants les évocations du Théâtre de marionnettes de Maître Pierre ou la Charrette des comédiens du Tribunal de la Mort fascine et déroute. Don Quichotte n’hésite pas à sortir son épée pour se défendre des figurines selon le célèbre épisode. Danses macabres du Moyen âge, défilés carnavalesques, parades… les photographies de Cristina Garcia Rodero renvoient à ces processions religieuses et populaires de l’Espagne traditionnelle.
Le parcours se termine à la fois sur Honoré Daumier, marseillais d’origine dans une vision assez pessimiste et un film inachevé d’Orson Welles très mal mis en valeur. Projet impossible aux multiples variations, ce délire qui obsède la vie du cinéaste est à l’image des tribulations et déboires du Chevalier à la triste figure. Si Orson Welles n’a pas estimé être parvenu à traduire l’anachronisme de Don Quichotte et Sancho Panza, leurs silhouettes fantomatiques continuent à inspirer de nombreux créateurs. Malgré un côté chaotique qui peut dérouter certains visiteurs, l’exposition reste un temps fort.
Clément Cogitore et la camera obscura du Fort Saint-Jean :
Avec « Ferdinandea, l’île éphémère », l’occurrence marseillaise d’une exposition dévoilée au MADRE de Naples en 2022, Clément Cogitore explore mythes et croyances populaires dans une fable spéculative basée sur des faits réels. On n’est pas loin de la lanterne magique de Don Quichotte, à ceci près que les moulins à vent ont été remplacés par une éruption volcanique ayant eu lieu en mer méditerranée en 1831 au large de la Sicile, la Libye et la Tunisie à un emplacement stratégique en termes de visée coloniale. Or, six mois plus tard cette île disparait laissant ouvertes toutes formes de projections et de spéculations.

Camillo de Vito, Nouveau volcan apparu dans la mer de Sicile le 13 juillet 1831, 1831, Gouache sur papier, 51 × 67 cm, Collection particulière, Paris © Droits réservés
Dans une scénographie entièrement repensée pour l’espace singulier du promontoire du Fort, à Marseille au cœur d’histoires de migrations et de mémoire coloniale, le projet se cristallise dans un présent suspendu entre réflexions scientifiques, mythologiques, anthropologiques, environnementales, climatiques ou géopolitiques (présence de câbles sous-marins) …
Autour d’un film en 16 mm, de 3 photographies, 3 vidéos et de divers documents historiques, l’artiste nous entraine dans une déambulation fictionnelle éveillée de ce qui devient une affaire d’état et d’appropriation de territoires faisant curieusement écho à notre actualité. A partir de mythes et de signes avant-coureurs, phénomènes naturels mais aussi propagande et manipulation politique, l’artiste, chercheur, metteur en scène, fait converger un certain nombre de voix dans cette chambre d’échos ouverte à tous les vents. C’est toute la magie et la puissance métaphorique de ce conte à la fois millénaire et ultra contemporain magistralement mis en mouvement et qui nous rappelle que l’inattendu peut surgir à chaque instant.
Un catalogue aux éditions Atelier EXB accompagne l’exposition.
Infos pratiques :
Don Quichotte,
Histoire de fou, histoire d’en rire
Jusqu’au 30 mars 2026
https://mucem.org/expositions/don-quichotte
Clément Cogitore,
« Ferdinandea, l’île éphémère »
Jusqu’au 20 septembre 2026
https://mucem.org/expositions/clement-cogitore
Prochaines chroniques marseillaises : Saison Japon au Frac Sud et Aden-Marseille à la Vieille Charité.







