Couverture « Crois à toute mon amitié » La Fresnaye/Lotiron Correspondance (1908-1924), Fage éditions
De passage à Paris, l’historienne de l’art franco-canadienne Françoise Lucbert me confie sa passion pour la Section d’Or et Roger de la Fresnaye (1885-1925) à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage (Fage éditions) autour de la correspondance entre le peintre et son ami artiste Robert Lotiron. Un témoignage bouleversant sur l’impact de la Grande Guerre au moment de la carrière naissante de Roger de la Fresnaye et son isolement progressif des avant-gardes.
Comme elle l’explique, Roger de la Fresnaye est une victime collatérale de la guerre car même s’il ne meurt pas au champ d’honneur, il revient des tranchées avec une aggravation de sa tuberculose chronique qui lui sera fatale. A l’époque réformé, il s’engage malgré tout, étant donné son milieu aristocrate, son sens de l’honneur et son père, militaire de carrière. Un héros malgré lui et un rendez-vous manqué avec l’histoire, La Fresnaye laissant inachevé le remarquable tableau prémonitoire du Quatorze Juillet conservé au Centre Pompidou.
Selon elle, si les productions de Roger de la Fresnaye sont profondément originales, c’est parce qu’elles restent inclassables selon les genres en vigueur (nature morte ? portrait ?) et selon les-ismes de l’histoire de l’art : cubisme ? futurisme ? abstraction ? Étant donné son destin tragique, il ne sera pas aussi connu qu’un Braque ou Picasso ou que Robert et Sonia Delaunay, précise-t-elle. La Conquête de l’Air d’une grande vibration chromatique, reste son testament spirituel. Françoise Lucbert revient sur la genèse de son projet autour de cette correspondance en bonne partie inédite, sa fascination pour ce peintre, empêché par le destin et la préparation de son prochain ouvrage autour de l’itinérance de la Section d’Or et de la place des femmes, un sujet qui l’a toujours motivée et bien avant les redécouvertes actuelles. Extraits de notre échange à la fois érudit et spontané, Françoise Lucbert étant une passionnée qui a cœur de transmettre.
Professeure titulaire à l’Université Laval de Québec, Françoise Lucbert enseigne l’histoire de l’art des XVIIIe-XXe siècles en Europe de l’Ouest. Elle s’intéresse en particulier aux écrits sur l’art, à l’histoire des expositions, aux relations artistiques entre la France et les autres pays européens, de même qu’à la production des artistes femmes. Ses travaux actuels portent sur les manifestations tardives du cubisme dans le contexte internationaliste de l’Entre-deux-guerres.

Portrait de Françoise Lubert Crédit photographique : Laure Sabler
Marie de la Fresnaye. Le livre de correspondance La Fresnaye/Lotiron : quelle genèse ?
Françoise Lucbert. Il me faut commencer par un détour avec Maurice Denis qui était le professeur de Roger de la Fresnaye qui avait d’abord étudié à l’Académie Julian, puis à l’académie Ranson où enseignaient Maurice Denis et Paul Sérusier. La Fresnaye est resté en contact avec Denis et a maintenu une correspondance avec des lettres très touchantes où il confie son refus de la maladie et ses tourments intérieurs. De plus il se trouve que j’ai une très vieille relation d’amitié avec Fabienne Stahl, attachée de conservation au Musée Maurice Denis, et aujourd’hui la meilleure spécialiste de Maurice Denis. Elle avait contribué à l’ouvrage que j’avais co-dirigé avec Yves Chevrefils Desbiolles,intitulé Par-delà, le cubisme. Études sur Roger de la Fresnaye (PUR, 2017), un livre collectif qui faisait suite au colloque international que j’avais organisé en 2005 à l’Université du Mans.
De son côté, Gilles Fage, d’abord éditeur pour la Réunion des Musées Nationaux, a décidé de créer sa maison d’édition en arrivant à Lyon. En parallèle de ses collaborations avec divers musées, il a lancé une petite collection de correspondances qui, à mon sens, est un vrai bijou. C’est Fabienne Stahl qui m’a suggéré de m’adresser à lui. Elle venait de publier dans cette collection la correspondance entre Paul Sérusier et Maurice Denis, en collaboration avec la jeune chercheuse Claudie Maynard, dont je supervise le doctorat sur Sérusier.
MdF. Quel est le point de départ de ce projet ?
FL. Tout commence en octobre 2023, lorsque la directrice du musée d’art de Mendrisio, Barbara Paltenghi Malacrida, m’invite à l’ouverture de son exposition « Roger de la Fresnaye, le noble cubiste », pour le catalogue duquel j’ai écrit un essai. Préparant cette rétrospective, elle était entrée en rapport avec le neveu par alliance de Robert Lotiron, Michel Salomé. Mort à 80 ans, Lotiron a vécu le double d’années de son ami La Fresnaye, né un an avant lui, mais décédé prématurément en 1925. Surtout, Lotiron avait gardé précieusement les lettres de son ancien camarade, tandis que les siennes à La Fresnaye hélas ont disparu. Certaines de ces lettres étant présentées dans l’exposition de Mendrisio, j’ai pu faire de formidables rapprochements avec celles que je connaissais déjà, par exemple les six publiées par Michel Charzat en annexe de sa monographie de 2017, ainsi que d’autres découvertes. Dès lors a germé dans mon esprit l’idée d’éditer l’ensemble pour marquer le centième anniversaire de la mort du peintre. Gilles Fage a su prendre l’occasion au vol, faisant paraître ce livre en même temps qu’un volume sa collection « Paroles d’artiste » sur La Fresnaye.
MdF. L’approche visuelle et graphique du recueil : quelles inspirations ?
FL. La couverture du recueil est directement inspirée de l’œuvre Le Prestidigitateur (1921-1922) avec la couleur rouge, assez présente chez La Fresnaye, selon une recherche d’équilibre entre nature morte et portrait avec cette main étrange, qui connote à la fois la main qui peint et celle qui écrit. Plusieurs éléments de ce qui ressemble à une nature morte se retrouvent dans d’autres compositions de Roger de la Fresnaye comme ces « figures flottantes » que sont les deux protagonistes de la Conquête de l’Air. La maquette du graphiste Sébastien Lecoultre m’a enchantée, tant par son efficacité que par son élégance.
MdF. Comment est née cette passion autour Roger de la Fresnaye ?
FL. J’ai la première fois abordé son œuvre quand Cécile Debray m’a associée à un projet sur le fameux Salon de la Section d’Or. Nous nous sommes rencontrées par hasard à Montréal puis je l’ai retrouvée à Paris où j’ai vécu 15 ans. Je réalisais une thèse sur le Symbolisme avant d’être recrutée à l’Université du Maine au Mans. Cécile Debray, devenue entretemps la directrice du musée de Châteauroux, m’a proposé d’être la co-commissaire de l’exposition « La Section 1912 1920 1925, le cubisme écartelé ». Un petit musée pour lequel elle nourrissait à juste titre de grandes ambitions et ce n’est pas pour rien qu’elle préside à présent le musée Picasso ! Sans le savoir, elle m’a ouvert de nombreuses pistes pour mes recherches futures. En outre, la bibliothèque numérique Gallica n’existant pas à l’époque, j’ai dû aller consulter les archives de la BnF pour documenter la réception contrastée des expositions collectives de la Section d’Or. Avec Cécile, nous nous sommes réparti les 49 artistes sélectionnés par nos soins et j’avais dans mon escarcelle Roger de la Fresnaye, ainsi que toutes les femmes du groupe, par exemple Marie Laurencin, ce qui a confirmé mon intérêt pour l’histoire de l’art au féminin. Ces artistes femmes actuellement redécouvertes, de Marthe Donas à Jeanne Rij-Rousseau, étaient très respectées par leurs collègues masculins. Il se trouve que l’exposition de Châteauroux a eu une itinérance extraordinaire de Montpellier (musée Fabre) jusqu’à Hong Kong ! Un choc pour nous qui étions au début de notre carrière. Puis je postule au Mans, en 2000, la ville d’origine de Roger de la Fresnaye, un autre signe… En toute logique, mon dossier de candidature comme Maître de conférences comprenait un projet autour de Roger de la Fresnaye. J’ai obtenu le poste, ce qui n’était pas si facile ne venant pas du système à la française. Du Canada, le Mans est devenu ma ville d’adoption et j’ai eu des contacts privilégiés avec des personnes merveilleuses, dont Françoise Chaserant qui m’a ouvert les portes du musée de Tessé jusqu’à l’organisation de l’exposition de 2005 au Mans et à Barcelone. Roger de la Fresnaye est resté l’un de mes thèmes de prédilection même si je m’autorise quelques écarts. J’ai ainsi développé tout un travail sur Gustave Kahn, écrivain symboliste et l’un des premiers visiteurs de Mallarmé. J’ai co-organisé en 2006 avec Richard Shryock (Virginia Polytechnic Institute and State University) une exposition au musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris : « Gustave Kahn, écrivain symboliste et critique d’art », suivie d’un ouvrage collectif publié en 2013.
Malgré tout, je poursuis mes recherches sur la Section d’Or et à la suite de l’exposition « Donas, Archipenko & La Section d’Or » au KMSKA d’Anvers, je prépare actuellement un autre ouvrage sur les prolongements du cubisme dans les années 1920. Je m’étais déjà penchée sur Marthe Donas, unique artiste belge du groupe, alors qu’il n’y avait pas le même intérêt pour les artistes femmes. Si Marie Laurencin est désormais très connue, d’autres sont restées dans l’ombre. J’ai malheureusement dû interrompre ce livre qui devait sortir au même moment que l’exposition d’Anvers. J’y retrace la tournée internationale de la Section d’Or, dont plusieurs aspects sont abordés dans le catalogue. J’ai d’ailleurs relu tous les essais de ce beau volume dirigé par Peter Pauwels car je considère que je dois mettre à disposition mes connaissances plutôt que de les garder jalousement pour moi.
MdF. Artistes et femmes
FL. J’ai réalisé dès le départ que parmi les exposants de la Section d’Or, il y avait une dizaine de femmes. En 1999, j’avais rédigé une notice sur chacune d’entre elles pour l’ouvrage accompagnant les expositions de Châteauroux et de Montpellier. Dans la foulée, j’ai donné une série de cours sur l’art des femmes dans le cadre de l’Université du Temps libre au Mans, en plus de conférences prononcées régulièrement depuis dans divers contextes. C’est un domaine qui m’intéresse depuis longtemps et que j’ai complètement intégré à mes activités d’enseignante. Mon cours Histoire de l’art au féminin, mis à l’horaire pour la session d’hiver 2026 à l’Université Laval de Québec, rejoint les préoccupations de nombreux étudiants actuels, ce qui me réjouit.
« Crois à toute mon amitié »
La Fresnaye/ Lotiron
Correspondance (1908-1924)
Broché, 96 pages, 24 euros, Fage éditions
www.fage-editions.com/livre/crois-a-mon-amitie
autre publication :
Paroles d’artistes,
Roger de la Fresnaye
Broché, 64 pages, 7 euros







