Rencontre Karina Bisch et Maëla Bescond, Passages, centre d’art contemporain (Troyes)

Karina Bisch, Casa Karina, Passages 2026 Adagp

Maëla Bescond, directrice du centre d’art contemporain Passages, donne carte blanche à l’artiste française Karina Bisch qui déploie sa large palette autour d’une trentaine d’œuvres produites pour l’occasion ou rejouées. La « Casa Karina », titre inspiré par la boutique madrilène de Sonia Delaunay, offre une joyeuse synthèse de son répertoire moderniste inspiré des avant-gardes et augmenté de nouveaux enjeux à la lisière entre art, artisanat et arts décoratifs. Lampes, vases, chaises, tapis, patchworks, robes, cabane investissent l’ensemble des espaces entre hommages aux aventurières des avant-gardes et amour des formes. Karina poursuit une réflexion autour de la peinture comme matrice infinie d’expansion et d’émancipation. Continuer à parler des artistes femmes est l’un de ses leitmotivs. L’artiste a bénéficié en 2025 d’une importante exposition au Musée Fernand Léger, une expérience décisive où elle s’est confrontée avec des formats inédits. Elle avait été invitée au MAC VAL en 2022 avec son compagnon Nicolas Chardon par Frank Lamy, autre temps fort. Karina revient avec Maëla sur la genèse de cet ambitieux projet, leur discussion ininterrompue en lien avec la vision défendue par la directrice pour le centre d’art, la réponse à l’in situ et l’engagement politique autour de pratiques artisanales dites féminines dans un lieu Passages, anciennement dédié à la bonneterie. Elles ont répondu à mes questions. 

Marie de la Fresnaye. Quelle est la genèse de ce projet ? 

Maëla Bescond.  Cela remonte à ma visite dans l’atelier de Karina en juillet 2024. Tu avais fait un accrochage pour me recevoir et nous avons parcouru aussi ton stockage. Cela m’a permis de me re plonger dans ton travail, même si j’étais déjà assez persuadée de t’inviter avant ma venue. On a définitivement scellé les contours de cette exposition qui a assez vite trouvé son titre. 

Karina Bisch.  Il est vrai que l’on se connaît depuis longtemps. Maëla m’avait déjà invitée autour de projets collectifs. Il y avait eu un projet pour le Carreau du Temple qui n’avait pas abouti et qui était resté un peu en suspens. J’étais très contente qu’elle devienne directrice d’un centre d’art, parce qu’elle le méritait vraiment. Je me suis dit que c’était le moment de se revoir. Je l’ai alors invitée à l’atelier et c’est comme ça que tout a commencé.

MdF. Il s’agit principalement de commandes d’œuvres ?

MB. Il y en a qui existaient déjà, que l’on a repris telles quelles, d’autres qui ont été transformées, comme la Casa Karina qui est dans la grande salle du fond. Certaines ont été produites spécifiquement pour le lieu, notamment tout ce qu’on voit dans la première salle avec le tapis, le mobilier, les vases… Tout un ensemble d’éléments produits à l’occasion de l’exposition.  

MdF. En termes de parcours, comment est-ce que vous l’avez imaginé à deux ? 

KB. J’ai trouvé le titre lors de ma première visite ici au centre d’art et j’avais l’idée d’un ensemble qui reliait les arts décoratifs, l’artisanat et les beaux-arts, comme j’essaie de le faire dans mon travail. Avec ici une envie de décortiquer davantage cette articulation et de voir comment les passages de l’un à l’autre, se valorisaient mutuellement.  Il est important selon moi qu’il n’y ait pas de niveau de valeur, de hiérarchie. Je voulais un peu jouer cette carte pour l’exposition. Très vite, j’ai pensé au tapis parce que cela représente un réel effort financier en matière de production. Il donc a été produit très en amont, dès 2024, grâce à un artisan marocain, Maison Minka, producteur de tapis, avec qui j’avais déjà travaillé. Cela permettait d’essayer de réduire un peu les coûts par rapport à l’ensemble de l’exposition. 

Ensuite, le projet s’est modifié au fur et à mesure de mes visites sur place et d’échanges avec Maëla. 

MB. Si je peux compléter, mon souhait de base qui était assez instinctif, était de pouvoir montrer sur une temporalité assez longue, un large panel d’œuvres. Non pas une rétrospective parce que l’on reste dans un centre d’art, mais si l’on regarde le résultat, rendre compte de la diversité du travail de Karina et son étendue temporelle, tout en ayant injecté quasiment les trois quarts d’œuvres nouvelles. Cette démarche rejoint un certain nombre de questionnements autour la mission d’un centre d’art : Qu’est-ce que permet un centre d’art ? Comment créer des œuvres nouvelles, diffuser le travail des artistes ? En même temps, je pense que l’on peut assez bien saisir les enjeux de ton travail, le rapport à la peinture, la question du décoratif, les formes qui sont nouvelles, etc…

KB. Et la permanence, finalement, aussi, de formes qui constituent  un vocabulaire et qui se retrouve toujours remis en jeu. Ce sont quasiment les mêmes formes depuis le début de mon travail. 

MdF. Comme une sorte de grille ? 

Oui, c’est une grille que je prends comme un répertoire de formes permettant une lecture universaliste ; c’est à dire que le travail puisse traverser le temps et traverser aussi les continents et puisse être vu et apprécié par tout le monde. 

MdF. Pour aller vers l’œuvre centrale, la Casa, est-ce que vous imagineriez des performances ? Parce que finalement, le corps, il est absent, même s’il reste sous-jacent.

KB. Il est sous-jacent parce que l’échelle est quasiment humaine. Cependant cette échelle est très particulière parce que dans l’espace, quand on la voit, elle paraît grande, alors que lorsqu’on s’en approche pas du tout. Et pourtant il vrai que la hauteur des panneaux rectangulaires est à 1,80 m, ce qui est un peu plus grand que la moyenne. Mais c’est quelque chose que l’on peut tout à fait envisager avec son propre corps. Pour répondre à votre question, je ne sais pas si je l’activerai pour une performance ou pas, car rien n’est jamais définitif. Cela reste une œuvre récente. 

MdF. Les panneaux peuvent être aussi recomposés en quelque sorte ? 

MB. Oui, on peut la remonter. En tout cas, les panneaux qui sont au sol peuvent tourner dans d’autres sens. C’est pareil pour le toit. Donc, la Casa peut être rejouée par une autre personne. 

MdF. Que suggère cette forme ? Un chapiteau ? 

KB. Oui on peut y voir une yourte, un chapiteau.

Et aussi une histoire de capsule temporelle parce que c’est quand même une pièce dont le matériau principal a 10 ans et qui, finalement, là, se referme. Il y a quelque chose qui est interdit dans le fait de ne pas pouvoir le pénétrer et beaucoup de gens m’ont fait la remarque. Ce n’est pas un abri, c’est vraiment une peinture. Et on ne rentre pas dans la peinture, on est toujours à l’extérieur de la peinture, même si c’est de la tenture. Le corps appréhende toujours la peinture en étant à l’extérieur. Pour moi, il s’agissait vraiment la considérer comme une peinture en trois dimensions.

MdF. En ce qui concerne les lampes, vous avez engagé de nouvelles directions : lesquelles ? 

KB. En fait je peins des lampes depuis 2012, 2013, mais c’est vrai que pour l’instant, les motifs étaient assez simples et toujours en noir. Et là j’avais envie de tout mettre en couleur. Cela est plus compliqué en couleur, c’est plus technique. 

Les petites représentent une journée et de travail et la grande, deux jours et demi. C’était très long. 

MdF. Quelle est la place de l’atelier dans votre processus de création ? 

KB. L’atelier, que je sois seule ou avec mon compagnon, est vraiment un lieu à la fois de production mais aussi de conception et de réflexion et cela nous arrive fréquemment de tester une œuvre, de la mettre en situation de nouveau puisqu’on a la chance d’avoir un espace qui permette cela. C’est comme si nous avions quatre yeux pour regarder à nouveau quelque chose. L’atelier est un outil vraiment fondamental dans mon travail. Sans atelier, je serais très malheureuse. Je peux travailler sans atelier, dans le cadre d’une pratique de dessin ou de broderie. Il m’est déjà arrivé de travailler sur un tableau à un endroit, de travailler sur une lampe à un autre endroit et quelque chose au sol, engager beaucoup de choses en même temps. L’atelier permet cette sorte de projection et de simultanéité, en fait. Un mot utilisé par Sonia Delaunay, ce moment simultané, où le travail pour prendre différentes formes, tout en ne restant qu’un. C’est aussi quelque chose que j’aime mettre à l’épreuve. 

MdF. Je voulais revenir à l’expo au musée Fernand Léger, quelle a été cette expérience pour vous ? 

D’une part c’était différent parce qu’il s’agit d’un musée national. De plus, j’ai eu accès à la collection du musée.

Je me suis installée chez Léger en quelque sorte ! 

Léger, en ce qui concerne les femmes, était quelqu’un de très généreux. Ce n’est quand même pas la pire des personnes par rapport à d’autres créateurs. 

Tout est parti d’une invitation par e-mail de la directrice. Si je reprends ses termes : « Je voudrais vous inviter au musée Fernand Léger. Seriez-vous intéressée ? ». J’aime beaucoup cette formule. J’avais un peu des étoiles dans les yeux parce que c’était juste fantastique !

MdF. Il y a une réflexion chez vous autour du domestique et du féminin, de certaines pratiques dites féminines, avec tout ce que cela véhicule. Est-ce une démarche politique ? 

KB. Oui, il y a une notion politique même si cette prise en compte a été assez tardive je dois l’avouer.  

Ce ne sont pas des choses qui surgissent immédiatement. Même si elles étaient présentes, j’ai eu besoin de lire, de voir d’autres artistes affirmer beaucoup plus fortement cette position pour me décider à m’engager personnellement dans ce contexte, ces revendications. La pratique du décoratif, de la couleur, de la broderie, du patchwork, c’est quelque chose de féminin, mais finalement, je me positionne aussi en tant qu’artiste et j’espère faire de la peinture en tant qu’artiste et pas simplement en tant que femme artiste. C’est important pour moi.

MB. Quand on réfléchit à la série des Diagonales, par exemple, c’est un geste très fort où l’on va faire basculer la ligne. Il s’agit dès lors de prendre un chemin de traverse et d’interroger sur qu’est-ce que c’est être une artiste femme, y compris aujourd’hui dans une société patriarcale ? On parle beaucoup de la disparition des artistes après leur diplôme et soi-disant en lien avec la maternité mais ce n’est pas obligatoirement connecté à ce contexte personnel. On reste en réalité dans une société grandement masculiniste. Je l’ai suffisamment éprouvé en tant que professionnelle de la culture, ces dernières années, pour cesser de l’ignorer et de faire comme si j’étais un homme, par exemple ! 

MdF. Karina, en ce qui concerne la période que vous traversez le milieu de carrière, particulièrement délicate chez une femme, quelle que soit la profession. Comment est-ce que vous le vivez en tant qu’artiste ?

KB. J’ai eu 50 ans l’année dernière, donc c’est un premier bilan. J’ai beaucoup de chance parce qu’en réalité j’engage des projets vraiment magnifiques et très stimulants depuis 4 ans. Si je compare à d’autres artistes qui sont mes amies, je m’aperçois que j’ai beaucoup de chance. J’espère que ça ne va pas se tarir ! Je réalise pleinement que je vis une période faste de travail et de mise au travail.

Infos pratiques :

Casa Karina

Karina Bisch

Jusqu’au 18 avril 2026 

Passages, Centre d’art contemporain

Ouverture au public du mercredi au dimanche de 14h00 à 18h00 et sur rendez-vous

le centre d’art est situé à 1h30 de Paris par le TER, et à 5 minutes à pieds de la gare !

9 Rue Jeanne d’Arc, 10000 Troyes

https://cac-passages.com

Programmation associée :

Conférence de Karina Bisch

A la Médiathèque Jacques Chirac

samedi 18 avril à 16h00

entrée libre et gratuite