Rencontre Victoire Inchauspé à la galerie Jousse Entreprise : solo show « Armoires vides » 

Victoire Inchauspé, crédit Blandine Soulage

Sa maison-abri silencieuse et immaculée comme un linceul nous avait séduits au milieu du bruit des Grands Locos à la Biennale de Lyon. Victoire Inchauspé imagine des rituels à partir de matériaux ambivalents : cire, bronze, verre soufflé mais également de plantes et animaux transformés : pavots, tournesols, mimosas, chardons, cerfs, chauves-souris… La désintégration/la renaissance, la force/la vulnérabilité, le vivant/la mort une dualité permanente est à l’œuvre dans un entre-deux suspendu. Le spectateur est partie prenante de ces changements d’états inspirés des rythmes de la nature. Lauréate du prix Prix Sarr et du Prix Paris Photo, nommée au prix SAM pour l’Art contemporain et au Prix Sisley, Victoire Inchauspé est diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2022

Rencontre à l’occasion de son premier solo show à la galerie Jousse Entreprise dont le titre « Armoires vides » est emprunté à Annie Ernaux. Chacun est invité à traverser et habiter cet espace mental qui renvoie à la mémoire intime et familiale, à ce que l’on prend ou laisse derrière soi, ce que l’on transmet, ce que l’on rejette. Comme les compartiments de nos vies, de nos mémoires. Victoire revient sur la genèse de ce projet, accompagné d’un texte de la curatrice indépendante et responsable des expositions à la Fondation Van Gogh Margaux Bonopera, les expérimentations nouvelles engagées à cette occasion, la place de la nature dans son processus créatif, le retour du piano et les étapes décisives de son parcours. Elle a répondu à mes questions. 

Le choix du titre « Armoires vides », que suggère-t-il ?

C’est un titre que j’ai emprunté à Annie Ernaux, « Les Armoires vides », son premier roman de 1974 , et qui m’accompagne depuis le début de mes recherches pour cette exposition.à valeur de manifeste. L’armoire n’est pas un objet mais renvoie à l’idée d’un espace mental, un lieu intérieur traversé par plusieurs gestes possibles : vider son armoire, la remplir, la ranger, y piocher. Nous avons tous et toutes, un jour, vidé entièrement une armoire, voulu jeter, se débarrasser de certaines choses, tout en n’assumant pas complètement ce geste : « On ouvre, on ferme, on vide tout, puis on remet. On dit je jette, puis non. On garde. Parce que ça a touché quelqu’un. Parce que ça a été là ».

Le cœur de l’exposition se situe dans cette armoire que l’on ne découvre qu’à la fin du parcours, il s’agit d’une armoire à pharmacie. Le rapport au soin traverse mon travail depuis longtemps. Il s’agit moins d’une promesse de guérison que d’une attention portée aux fragilités, à ce qui persiste malgré la blessure. Certains éléments du parcoursagissent donc en contrepoint. Au cœur de cette armoire, la dernière œuvre est The Lovers. Ce sont deux tournesols en bronze qui se font face, comme un baiser. Il existe une longue tradition de figures amoureuses dans l’histoire de l’art, du Baiser de Klimt aux multiples représentations du couple.

Malgré tout il y a aussi ce plafond de verre dans l’armoire, qui va peut-être se briser et qui représente une sorte d’alerte. Margaux Bonopera l’a très justement dit dans son texte, lorsqu’elle souligne que toutes les pièces de l’exposition sont dans une sorte de tension entre le repos, l’alerte ou l’urgence. Est-ce qu’il va se passer quelque chose ?

Le tournesol est une fleur récurrente dans votre travail : en quoi sa symbolique vous inspire ?

C’est une forme presque obsessionnelle pour moi. Il apparaît ici pour la première fois dans les bas-reliefs, là où jusqu’à présent je fossilisais davantage le chardon ou le pavot. Le tournesol parle autant de lumière que de son envers, de l’ombre qui apparaît lorsqu’il se fane. Ces bas-reliefs sont également nouveaux par leur format et leurs patines, plus oxydées, presque altérées, la matière donne l’impression d’avoir déjà traversé le temps.

Par quel procédé reconstituez-vous ces fleurs 

À l’atelier, tout commence avec la terre, un matériau très simple, presque élémentaire. J’étale la matière, je découpe, je recompose progressivement une forme qui n’existe d’abord que mentalement. Je procède par fragments, comme dans une composition picturale. Je ne peins pas mais il y a dans ce travail une manière de construire l’image et de penser la surface comme un tableau.

Et il y a des mains, ce sont vos propres empreintes ? 

Elles apparaissent comme des coups, des blessures. Je frappe la matière, je la griffe, puis je viens adoucir ces gestes avec de l’eau. Oui, ce sont mes propres mains et mes traces de doigts. Elles laissent une empreinte directe, mais retravaillée, transformée, presque mélangée. L’un des bas-reliefs, Champs de vagues, montre particulièrement ce mouvement.

Pour aller vers l’introduction de la nature humaine et pour la première fois : quel a été l’élément déclencheur ?

La pièce Et maintenant ? représente un enfant en terre crue, volontairement laissée à l’état brut, du grès. Il y a des craquelures visibles, ce qui montre que la terre est encore vivante, elle commence à sécher. Si le bronze est un matériau précieux et lourd, j’avais envie de le contrebalancer avec de la terre, un matériau plus cru qui est aussi d’où part absolument tout. L’enfant tient un tournesol en bronze on ne sait pas s’il vient de le cueillir, s’il veut s’en débarrasser.

Certains socles suggèrent un registre plus industriel, presque en opposition ?


Leur disposition dans l’espace de la galerie les rend presque domestiques, comme une étagère ou un banc. Ils accueillent notamment les œuvres en verre, qui sont soit posées à l’intérieur ou dessus, comme la main qui joue du piano This will not end well.
Une autre œuvre qui représente une main s’intitule Donner/Recevoir, avec disposé dans sa paume un mouchoir en tissu. Cette pièce parle des gestes discrets et parfois invisibles : les mains tendues, les attentions, les marques d’amour échangés ou manqués. On ne sait pas si la main donne le mouchoir ou si elle l’accueille. Sur le mouchoir on voit un brin de muguet, fleur éphémère et fragile. Il s’agit de saisir ces gestes parfois illisibles.

Comment avez-vous appris la technique du verre ?

Je collabore avec des verriers. La pâte de verre est proche de la cire perdue, une technique également utilisée dans le bronze. C’est solide et fragile en même temps. Transparent, mais pas complètement. Cette matière résonne très bien avec l’exposition et la notion de vulnérabilité.
Et la musique ?

Le piano a été mon premier langage artistique. J’ai longtemps étudié au Conservatoire avant d’arrêter. À travers cette exposition, j’ai compris que je ne pouvais pas l’exclure de mon « armoire ». Le son qui accompagne le parcours est un enregistrement du dernier morceau que j’ai appris, rejoué dix ans plus tard. On y entend les hésitations, les fausses notes. Sur la main en verre qui joue au piano, des abeilles y sont posées, comme une menace. Elles incarnent cette tension entre exigence et peur de l’erreur : à chaque fausse note, le risque de la piqûre. 

Autre présence animale avec la vidéo autour du portait d’un jeune cervidé qui intrigue : quelle est son origine ?

C’est la première fois que je présente une vidéo. Elle montre le portrait d’un cerf filmé au Japon. J’ai toujours été très sensible à cet animal, notamment pour ce qu’il incarne du cycle, de la perte et de la régénération avec ses bois. J’avais eu l’occasion de travailler avec des bois de cerf pour une pièce sculpturale qui s’intitule Le gardien de la forêt (2020). Cette fois-ci, j’ai voulu investir un dispositif avec des images en mouvement afin d’évoquer un temps suspendu. Ce cerf recroquevillé au pied d’un arbre est dans un état de veille presque hypnotique, qui alterne entre alerte et repos. Le titre Thinking about overthinking évoque cet état où le corps est immobile, mais l’intérieur bouge trop.

Allons vers l’œuvre en verre qui accueille le visiteur dans la première salle : quel est son intitulé ?


Il s’agit d’un fragment à taille réelle, oscillant entre anatomie humaine et ossement animal. On peut voir qu’elle a une rotation des vertèbres, comme avec une scoliose, comme si le corps avait dû s’adapter, se tordre. Son titre Kindness mistaken for weakness, parle de ça. De ce moment où la douceur est mal lue et où l’on se déforme pour être accepté.

Pour revenir à votre pratique, est-ce que vous vous qualifieriez comme sculptrice ?
Je me méfie des définitions trop étroites. Le volume est central dans mon travail, mais je reprendrais plutôt l’expression employée par mon chef d’atelier aux Beaux-Arts, Pascale Martine Tayou, qui disait que nous étions des faiseurs. C’est un terme dans lequel je me reconnais.

Dans votre parcours, pour revenir sur quelques temps forts, il y a évidemment la Biennale de Lyon…

La Biennale de Lyon, mais aussi l’exposition collective curatée par Margaux Plessy au Château La Coste, intitulée Une Chambre à soi, où j’ai eu la chance de présenter une pièce sous des dessins de Louise Bourgeois, une artiste dont le travail m’accompagne depuis longtemps.

À la Biennale de Lyon, quelle a été la genèse du projet ?


Alexia Fabre m’a accordé sa confiance. J’ai souhaité revenir à une forme d’intimité, créer une maison au sein d’un espace industriel monumental. L’installation Nothing / Everything to remember proposait un lieu à habiter, à traverser, en écho à mes préoccupations autour de la mémoire et du refuge.

Vous parlez de la notion de soin, comment est-ce qu’elle traverse l’ensemble de votre pratique ?

Elle insuffle mes œuvres de manière naturelle, comme avec la main. Elle est indissociable de la blessure. Soigner, c’est reconnaître la violence autant que la douceur.

En termes d’atelier, vous êtes en attente d’une réponse à la suite de la fermeture de la Tour Orion à Montreuil : une expérience positive ? 

Oui, cela a été la première fois que je disposais de mon propre espace tout en gardant une dimension collective.

Quelles personnes ont été décisives dans votre parcours ?

J’ai eu la chance de rencontrer des personnes précieuses qui ont accompagné et soutenu mon travail à différents moments. Alexia Fabre, Philippe Jousse bien sûr, Pascale Marthine Tayou, mais aussi Margaux Plessy, et sans oublier mes ami·e·s, dont la présence, les discussions et le soutien constant nourrissent profondément mon travail.

Quel a été le déclic pour venir à l’art ? 

Ma mère était professeure d’arts plastiques, l’art faisait donc partie de mon quotidien sans que je l’envisage comme une vocation. Après le lycée, j’ai intégré une classe préparatoire, puis ce sont mes professeurs qui m’ont encouragé à passer le concours des Beaux-Arts de Paris.

Infos pratiques :

Armoires vides

Du 15 janvier au 21 février 2026

Galerie Jousse Entreprise 

6 rue Saint-Claude 75003 (mardi au samedi de 11h à 19h)  

www.jousse-entreprise.com

Site de l’artiste :

https://www.victoireinchauspe.com